La peinture en 2018 ? Débordements en tout genre
La peinture en 2018 ? Débordements en tout genre
Figurative ou abstraite, la peinture avance sur tous les fronts pour sortir du cadre et des conventions. À la conquête de nouveaux espaces ou d’une sexualité longtemps confisquée par les hommes, les artistes qui nous ont tapé dans l’œil cette année lui font reprendre du poil de la bête… et parfois perdre la tête. À tous les niveaux, la peinture se fait plus agressive sous des dehors faussement câlins. Explications.
2. Les impudiques
Le sexe et sa représentation ont longtemps été une affaire d’hommes. À l’heure où il semble saturer l’espace et l’imaginaire, les peintres femmes s’en emparent. Exhibés ou suggérés, lointains ou en gros plan, les corps crèvent la toile.
Alors que le sexe avait plus ou moins disparu des toiles – au contraire de la photographie, ou plutôt du dessin –, tout un pan de la peinture contemporaine semble y avoir repris goût, trempant ses pinceaux dans la touffeur des étreintes érotiques ou à la source chaude des images porno d’Internet. Pourtant, sans renier la part de désir que peuvent attiser ces nus ou ces enlacements fougueux, les peintres les teintent désormais de nouvelles nuances. Dans un mélange de tonalités qui font que le spectateur ne sait pas toujours s’il doit céder à la tentation ou au contraire s’en offusquer, ils prêtent à leurs images quelque chose de brutal et de sensuel à la fois, de pervers et d’innocent, de cru et de feutré.
Au meilleur de sa forme, la peinture sait caresser le sexe dans le sens du poil et prendre soudain du recul pour rire de la cocasserie de certaines positions (physiques, sociales), attitudes ou regards. Elle sait s’emballer, monter en puissance dans les replis humides de la chair, puis faire retomber l’extase en jetant un voile gris ou une touche de froideur castratrice à la surface de la toile. Que le sexe ait disparu du lit de la peinture ces dernières années pourrait, certes, se discuter, mais pas le fait que Betty Tompkins et ses tableaux hyperréalistes aient été passés à la trappe au moment où l’artiste américaine commençait à les réaliser en 1969, pour être redécouverts il y a une dizaine d’années. Puisant dans les magazines X des images de pénétration ou de fellation, Tompkins continue aujourd’hui à les représenter avec la même technique, dans une magnifique grisaille, et en de gros – très gros – plans, où affleure l’épaisseur de la chair en ses moindres détails. Les images vous sautent aux yeux et à la gorge.
La jeune Celia Hempton recentre elle aussi sa focale sur le bas-ventre. Mais celui des hommes exclusivement, et plutôt en petit format, à la taille d’un écran d’ordinateur portable. Pénis en érection, fesses rebondies sont peints d’une touche soyeuse et dans des couleurs dont la douceur pastel amadoue la fébrilité des corps. Sauf quand l’artiste portraiture son modèle en live, en chattant avec lui. Adoptant alors le rythme de cette conversation précipitée par la brièveté du désir, elle peint plus vite, et sans repentir. Résultat : les toiles se couvrent de couches croûteuses qui rejoignent le désordre suffoquant de l’orgasme.
Moins explicites, celles de Tala Madani livrent une vision sourdement inquiétante du corps des hommes (encore), de leurs postures (de domination) et de leurs obsessions. En groupe plus souvent que seuls, caricaturés en petits bonshommes grassouillets, les personnages sont mis en scène dans de drôles de rituels et de spectacles, où la lumière vient de leur postérieur et des gaz éclairants qui s’en échappent en bouffées vaporeuses. Discrètement scatologiques, les tableaux tournent en dérision la virilité et égratignent au passage la manière dont celle-ci a imprégné l’expressionnisme abstrait. Qui est trop longtemps resté une affaire de mecs.
C’est le sens, en partie, de la démarche d’Apolonia Sokol qui affiche dans ses toiles (et sur son compte Instagram) de fiers autoportraits ou des portraits aux traits hésitant entre grâce et robustesse. Il y a là comme un refus d’enjoliver les corps et les sentiments pour conjuguer l’érotisme avec le réalisme, sans omettre le plaisir et la jouissance qu’on peut prendre à tous les étages de la peinture (en la faisant, en la regardant). Résultat : une espèce de réalisme érotique magique, où traînent souvent des silhouettes de Frida Kahlo. Finalement, dans cette catégorie jouisseuse, ce sont bien désormais les femmes qui tiennent le pinceau, après avoir longtemps dû, comme Betty Tompkins donc, mais aussi Alice Neel ou Sylvia Sleigh et tant d’autres génies, rester dans l’ombre des hommes.
Celia Hempton – Capture d’orgasme
Née en 1981 à Stroud (Royaume-Uni). Vit et travaille à Londres. Représentée par la galerie Sultana (Paris).
Sous le fatras des coups de brosse pressés, la pose du modèle ne laisse aucun doute : le type s’exhibe sur Internet via une webcam, et c’est de là, vite, avant qu’il ne mette fin à la session live, que l’artiste britannique le dépeint, tout à son affaire.
Celia Hempton, India, 9th January 2017, 2017
Huile sur toile • 30 × 35 cm • © Celia Hempton / Courtesy Galerie Sultana, Paris. Photo Arianna Lago
Art in the Age of the Internet, 1989 to Today
Du 7 février 2018 au 20 mai 2018
ICA • 25 Harbor Shore Drive • 2210 Boston
www.icaboston.org
Tainted Love
Du 16 décembre 2017 au 4 mars 2018
Confort moderne • 185 Rue du Faubourg du Pont Neuf • 86000 Poitiers
www.confort-moderne.fr
Betty Tompkins – Fucking good !
Née en 1945 à Washington. Vit et travaille à New York et Mount Pleasant (Caroline du Sud). Représentée par la galerie Rodolphe Janssen (Bruxelles).
Montrée à la biennale de Lyon en 2003, au moment de son timide retour en scène aux États-Unis (au terme d’une longue période de purgatoire), Betty Tompkins a intégré les collections du Centre Pompidou avec ses Fuck Paintings du début des années 1970. Après que les douanes françaises avaient, en 1973, refusé de laisser entrer l’une d’elles sur le territoire français.
Betty Tompkins, Cunt Painting #28, 2017
Acrylique et crayon sur toile • 61 × 61 cm • Courtesy Betty Tompkins & PPOW Gallery, New York. Courtesy Betty Tompkins
Betty Tompkins
Du 18 janvier 2018 au 17 mars 2018
Galerie Rodolphe Janssen • 35 Rue de Livourne • 1050 Ixelles
www.rodolphejanssen.com
Tainted Love
Du 16 décembre 2017 au 4 mars 2018
Confort moderne • 185 Rue du Faubourg du Pont Neuf • 86000 Poitiers
www.confort-moderne.fr
Tala Madani – Un humour flou
Née en 1981 à Téhéran. Vit et travaille à Los Angeles. Représentée par la 303 gallery (New York) et la galerie Pilar Corrias (Londres).
Les tableaux de Tala Madani ne manquent ni d’humour ni de sévérité : l’ombre d’une fille floue surplombe une bande de mecs, rondouillards, qui s’achètent des lunettes pour espérer zyeuter – même pas en rêve.
Tala Madani, Blurry Pussy, 2017
Huile sur toile • 248,9 × 203,2 cm • Photo Adam Laycock / Courtesy 303 Gallery, New York
Vivian Greven – Pastel brûlant
Née en 1985 à Bonn. Vit et travaille à Düsseldorf, où elle est représentée par la galerie Setareh.
Des profils diaphanes dont l’étreinte dessine de modernes formes géométriques : la peinture éthérée de Vivian Greven allie, comme aucune autre, sensualité et abstraction.
Vivian Greven, Lamia, 2017
Huile sur toile • 43 × 32 cm • Photo Jennifer Rumbach / Courtesy Setareh Gallery, Düsseldorf / Photo Vivian Greven
Akademie
Du 21 octobre 2017 au 7 février 2018
Kunst im Tunnel • 1b Mannesmannufer • 40213 Düsseldorf
www.kunst-im-tunnel.de
Apolonia Sokol – Autofictions
Née en 1988. Vit et travaille à Paris.
L’obsession de l’autoportrait et du travestissement nourrit la peinture d’Apolonia Sokol, dont les personnages, ou avatars, se présentent sous des traits carrés et un pinceau raide qui taille dans les chairs comme une serpette.
Apolonia Sokol, Moi, 2016
Huile sur toile • 195 × 114 cm • Photo Joan Braun / Courtesy Apolonia Sokol
J'aime
Du 13 janvier 2018 au 24 février 2018
Galerie Henri Chartier • 3 Rue Auguste Comte • 69002 Lyon
henrichartier.com
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