Article réservé aux abonnés
Pablo Picasso, La Lecture, 2 janvier 1932
Huile sur toile • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais (musée national Picasso - Paris) / Mathieu Rabeau / presse © Succession Picasso - Gestion droits d'auteur
Anonyme, Picasso devant la sculpture « La femme au jardin » lors de l’exposition du 16 juin au 30 juillet 1932 à la galerie Georges Petit, 1932
Épreuve argentique • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Mathieu Rabeau / presse © Succession Picasso – Gestion droits d’auteur
Seul un peintre aussi prolifique que Picasso pouvait faire l’objet d’une telle exposition. Mais l’année n’a pas été choisie au hasard : c’est en 1932 que Pablo Picasso, qui vient alors d’avoir cinquante ans et qui jouit déjà du statut de peintre le plus célèbre de son époque, prépare sa toute première rétrospective. Dès le 16 juin 1932 à Paris, plus de 2 000 visiteurs se pressent dans les salles des Galeries Georges Petit pour découvrir 223 tableaux dont une trentaine exécutés pour l’occasion ainsi qu’une dizaine de sculptures… Concerts, championnat du monde de boxe, cinéma, foire automobile du Grand Palais, expositions : entre deux coups de pinceau, Picasso ne rate pas une miette de 1932. Il fréquente Brassaï, se fait photographier par Man Ray, visite la première exposition personnelle de Giacometti, et se rend régulièrement en Normandie dans son château de Boisgeloup, où il passe des vacances en famille et continue à peindre.
Mais surtout, l’année est érotique : marié depuis près de quinze ans à Olga, l’artiste s’éclipse en cachette pour rejoindre sa maîtresse de 23 ans, Marie-Thérèse Walter, qu’il peint avec frénésie dans son atelier parisien. C’est elle qui lui inspire ses tableaux les plus réussis, à commencer par Le Rêve, superbe portrait réalisé en un seul après-midi de janvier. Les yeux clos, la tête penchée sur le côté, la jeune femme est endormie. Un collier de perles serpente autour de son cou. Son corps et son visage ovale forment d’harmonieux arrondis soulignés de noir. Les couleurs tendres de sa peau – mauve pâle et vert d’eau – se détachent sur un fauteuil rouge, un fond vert vif et une tenture à motifs digne d’Henri Matisse.
Pablo Picasso, Le Rêve, 1932
Huile sur toile • Coll. particulière • © Christie’s Images / Bridgeman Images / presse © Succession Picasso 2017
« Ce n’est ni cubiste, ni naturaliste […] c’est vivant, très érotique, mais d’un érotisme de géant. »
Daniel-Henry Kahnweiler
Mais l’œuvre est plus coquine qu’il n’y paraît : scindé en deux pour une image à double-entente, le visage de la jeune fille peut être vu de face, innocent… ou de profil, titillant du bout de la langue un pénis mauve en érection ! Son sein à l’air et ses mains jointes au niveau du pubis suggèrent quant à eux une sieste crapuleuse… « Ce n’est ni cubiste, ni naturaliste […] c’est vivant, très érotique, mais d’un érotisme de géant […] Depuis bien des années, Picasso n’avait rien fait de pareil. » Dans cette lettre au poète et critique d’art français Michel Leiris, le marchand d’art allemand Daniel-Henry Kahnweiler ne cache pas son admiration pour Picasso et pour ses dernières toiles, peintes durant les premiers mois de l’année 1932, qu’il a pu voir en avant-première dans son atelier rue La Boétie.
Si les sujets se répètent, Picasso ne cesse de jongler, d’un jour à l’autre, entre différents styles. Que sa Jeune fille devant un miroir (une explosion de couleurs primaires et de cernes noirs saturant la toile comme des rayures de berlingots, sur un fond évoquant les motifs textiles de Sonia Delaunay) diffère de sa pâlotte Nature morte à la fenêtre, de sa crémeuse Femme endormie ou de sa gracieuse Jeune fille à la mandoline aux couleurs de guimauve et de glace au citron dont le visage rappelle les dessins de Cocteau, ami du peintre ! Cette dernière est aussi à mille lieues de la Femme assise sur un fauteuil rouge qui n’est plus qu’un empilement de sphères et de volumes formant une étrange sculpture moderne aux tons bruns et sombres. Ou du Repos, où la femme apparaît totalement déconstruite, un sein dressé vers le ciel… Quant à La Ceinture jaune, Picasso y déforme à outrance la figure féminine devenue un gag de bande dessinée, glissant là encore plusieurs formes phalliques…
Pablo Picasso, Nu couché, 4 avril 1932
Huile sur toile • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais (musée national Picasso - Paris) / René-Gabriel Ojéda / presse © Succession Picasso - Gestion droits d'auteur
Plus loin, des femmes étendues sur une plage ne sont plus qu’un assemblage de triangles, carrés et formes géométriques. À la fin de l’exposition, un Nu couché à la mèche blonde affiche encore un autre style : tracée d’un fin trait noir, une femme dont on aperçoit simultanément la poitrine et le postérieur apparaît sur un fond clair d’où jaillissent des irisations colorées à la Kandinsky. Au gré des couleurs et des compositions, l’érotisme apparaît tantôt doux tantôt brutal. Certaines œuvres sont tendrement harmonieuses, d’autres violemment déconstruites. Parfois, les femmes nues endormies ou bercées par un joueur de flûte laissent place à des dessins plus crus comme Étreinte (où le peintre se représente, agressif, en plein acte avec sa maîtresse) ou Le Viol. De quoi obséder les psychiatres de l’époque, qui se bousculent pour livrer leurs analyses !
Pablo Picasso, La Crucifixion, 19 septembre 1932
Dessin à la plume, dessin au pinceau, encre de Chine, vergé • Coll. musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais (musée national Picasso – Paris) / Mathieu Rabeau © Succession Picasso – Gestion droits d’auteur
L’exposition dévoile un certain nombre d’œuvres méconnues comme de très belles « erwinographies » (dessins transférés sur du papier grâce à une plaque de verre), des crucifixions à l’encre d’après le peintre de la Renaissance allemande Grünewald… et quelques vues ratées de Boisgeloup témoignant d’un Picasso bien moins inspiré par les paysages normands que par l’anatomie féminine ! Mais le parcours démontre surtout l’inépuisable créativité de l’artiste et sa vision si personnelle du monde, clés de la fascination qu’il exerce toujours…
Picasso 1932. Année érotique
Du 10 octobre 2017 au 11 février 2018
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Actu
« La Joconde d’Oradour » exhumée avec d’autres œuvres, après des décennies d’oubli
Actu
« Une redécouverte majeure » : peint par Picasso pendant l’Occupation, un portrait de Dora Maar ressurgit à Paris
Abonnés
Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon
À Besançon, une expo inédite dévoile comment le dessin contribue à l’art de la danse