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Faire l’expérience de la lumière face aux levers de soleil du Norvégien Edvard Munch ou de l’Américain Arthur Dove, éprouver la force des éléments en s’immergeant dans les vagues déchaînées du Suédois August Strindberg, s’abandonner à la plénitude qui sourd des Nuits étoilées de Van Gogh ou des vues du désert de l’Américaine Georgia O’Keeffe… Comme si cela ne suffisait pas, l’exposition du musée d’Orsay propose au public parisien de faire des découvertes fascinantes en révélant des artistes beaucoup moins connus, actifs eux aussi entre 1880 et 1930, tels le Français Charles Marie Dulac, le Tchèque Wenzel Hablik et les Canadiens Lawren Harris et Emily Carr. Focus.
« Charles Marie Dulac est indéniablement le peintre le plus mystique de son temps », arme l’historien de l’art Jean-David Jumeau-Lafond, que personne ne contredit sur ce point. Il n’est qu’à regarder sa peinture… Mais qui est donc ce Dulac ? Un Parisien né en 1865, décorateur avant d’entrer en peinture, et dont la vie bascule en 1890. Intoxiqué à la céruse, se sachant condamné, il se convertit au catholicisme. Membre de l’Ordre des Franciscains séculiers, il mène une vie ascétique et itinérante, en quête de lieux inspirants. Entre 1895 et 1898, il arpente la campagne italienne, sur les traces de saint François d’Assise. De ses marches en Ombrie, il laisse une série de peintures à l’huile, bouleversantes de simplicité et de plénitude. Ce qui frappe d’emblée, c’est le traitement de la lumière, à la fois enveloppante et très forte, presque aveuglante : spirituelle.
Charles Marie Dulac, Soleil levant à Assise, 1897
Huile sur toile • 33,5 × 46 cm • Coll. Lucie Audouy
La collectionneuse Lucile Audouy le tient pour « un frère moderne de Fra Angelico, qui se mettait en contemplation mystique pour peindre, et dont les tableaux sont autant de prières à Dieu ». L’artiste ne dit pas autre chose quand il note dans une lettre du 30 octobre 1897, un peu plus d’un an avant son décès, à l’âge de 33 ans : « Je trouve le charme de l’œuvre d’art dans la nature, et la nature me prouve qu’elle l’a de Dieu ; et Dieu, pour me montrer que c’est l’effet d’une grâce, ne me l’accorde pas toujours. » Il n’aura pas le temps de fonder la communauté artistique spirituelle du monastère de Ligugé (Vienne) avec son ami Joris Karl Huysmans, converti comme lui et devenu oblat (laïque menant une vie religieuse). Dans le catalogue de l’exposition posthume que l’écrivain organise avec d’autres admirateurs, chez le marchand Ambroise Vollard, en 1899, il louera ce « franciscain dans les moelles, l’allégresse de ses oraisons peintes et sa candeur. »
Dans les années 1910, une bande d’artistes originaires de Toronto explore les forêts sauvages du nord de l’Ontario, escalade les montagnes et vogue sur l’océan Arctique. Ils sont ceux que l’on appellera, à partir de 1913, le Groupe des Sept. Le but de ces expéditions sauvages : vivre une expérience spirituelle, à la faveur des conseils professés un siècle auparavant par un certain Ralph Waldo Emerson, prophète du mouvement transcendantaliste. Leur volonté ? S’affranchir des entraves de la société en se confrontant à une nature dans laquelle ils recherchent « les couleurs de l’esprit », voire « une partie intégrale de Dieu ». Rien de moins.
Lawren Harris, Isolation Peak, 1930
Emblématique de la vision que Harris a de la nature par le prisme théosophique, cette toile est l’un de ses chefs-d’œuvre. Le Torontois l’a peinte au retour d’une expédition dans l’Arctique où, comme il l’écrit à Emily Carr, il est parti trouver l’inspiration, notamment en cherchant à se dissoudre « dans la vie de l’Univers, dans les eaux, les ciels, la terre et la lumière… pour atteindre le sommet de mon âme – d’où l’Univers chante ».
Huile sur toile • 107,3 x 128 cm • Coll. Hart House Art Collection - University of Toronto • © Akg-images / © Estate Lawren Harris
Pourtant, pour le Canadien Lawren Harris (1885–1970), fondateur de ce Groupe des Sept, c’est la visite d’une exposition d’art scandinave, en 1913 à Buffalo (État de New York), qui fait office de révélation. Ainsi que l’écrira son camarade Jock MacDonald, ces paysages lui « sont apparus comme de vrais souvenirs du nord mystique […]. Exactement ce que nous voulions faire avec le Canada ». Cette découverte procure à ces jeunes artistes les clés pour se lancer dans un style radicalement moderne, fait de simplification et de géométrisation des formes. Épurés à l’extrême, les paysages peints par Harris dans les années 1920 ne manquent pas de faire scandale. Car en bon prosélyte, le peintre se fait aussi l’apôtre des idées théosophiques, à l’instar de Mondrian et Kandinsky outre-Atlantique. Selon cette école de pensée, les artistes sont réputés pouvoir transmettre à travers chaque couleur et chaque forme les différents niveaux de spiritualité qui sous-tendent le réel. Ce faisant, comme Harris l’a lui-même expliqué, ils appliquent moins une théorie qu’ils n’expriment leur propre langage artistique.
C’est lors d’un séjour à Toronto, en 1927, qu’Emily Carr (1871–1945) voit pour la première fois les tableaux de Harris. À 56 ans, elle n’espérait plus grand-chose de la peinture, qu’elle avait délaissée au profit du jardinage et de l’écriture. Mais cette découverte lui prouve qu’il est possible de capturer « l’essence des choses pour l’exprimer ». Elle est littéralement fascinée par la puissance d’évocation de ses toiles. Leur riche correspondance, échangée entre 1928 et 1934, témoigne de l’autorité artistique mais aussi spirituelle que Harris exerce alors sur elle. Il l’encourage à voyager, à se nourrir de nouveaux paysages, elle qui avait toujours recherché les forces divines dans la nature.
Emily Carr, Trees in the Sky, 1939
La forêt est au cœur de l’œuvre d’Emily Carr comme elle l’a été dans sa vie. Très jeune, elle a éprouvé le besoin de ressentir les pulsations de vie des Western Red Cedars, dits aussi thuyas géants de Californie, pouvant atteindre 70 mètres de haut et vivre mille ans. Central dans la culture des tribus indiennes de la côte Nord-Ouest Pacifique, qui voient en lui un « créateur de longue vie », cet arbre est aussi très prisé par l’industrie du bois. En témoigne cette peinture montrant des souches d’arbres abattus et d’autres en pleine croissance. L’énergie et la vie sont transmises par le mouvement ondulatoire du ciel et la végétation, vibrante et colorée.
Huile sur toile • 111,6 × 69,7 cm • Coll. Art Gallery of Ontario, Toronto • © Bridgeman Images / © Emily Carr
Très denses, ses arbres géométrisés de 1929 sont le fruit de ses expéditions en forêt, au cours desquelles elle cherche à percevoir le pouls de la vie. Comme une montée de sève ou la poussée d’un germe vers la lumière, sa spiritualité va crescendo. Beaucoup plus fluides, ses ciels et ses mers des années 1930 vibrent entièrement dans le mouvement unifié des lignes et des plans. « Lorsqu’on est submergé de beauté, où que l’on soit, c’est l’âme qui est éveillée, écrit Harris en 1932. Lorsqu’on est attentif à l’esprit qui façonne la nature, c’est l’âme qui comprend – c’est toujours l’âme qui comprend. » Finalement, le couple en peinture et en mysticisme se « sépare » en 1934 lorsque Carr, dont la foi anglicane a été revivifiée, rejette les préceptes théosophiques de Harris. Après l’apaisement viendra le succès, faisant d’Emily Carr une véritable icône de la peinture canadienne.
Ses étonnantes peintures et gravures de cristaux prolongeraient la vision « des châteaux magiques et des montagnes » qu’il a eue, à l’âge de 6 ans, en observant un cristal. Né en 1881 en Bohême (actuelle République tchèque), Wenzel Hablik vit en Allemagne, où il exerce plusieurs métiers : architecte, architecte d’intérieur et graphiste au sein d’une agence fondée avec sa femme, Lisbeth Lindemann. C’est toutefois en peinture qu’il exprime sa singularité. Pour l’historien de l’architecture David Dernie, « ses images de cristaux incarnent des forces créatives gouvernées par un corps supérieur radiant et ses paysages de cristaux sont des images de vastes paradis terrestres ». À l’instar de son Crystal Castle at Sea, emblématique des structures minérales fantaisistes qu’il élaborera tout au long de sa vie.
Wenzel Hablik, The Crystal Castle At Sea, 1914
Collectionneur de cristaux depuis l’enfance, Hablik a étudié leurs propriétés physiques mais aussi les croyances mystiques qui leur sont associées. Redevable à Goethe (pour qui les réfractions colorées sont autant de forces créatives et de révélations divines) et à Novalis (pour qui le cristal est une métaphore de l’harmonie), le peintre a mis en scène leurs vibrations de vie et d’énergie, à la faveur de jeux de lumière démultipliée et d’espaces infinis extrêmement construits.
Huile sur toile • 200 × 161 cm • Coll. & © Wenzel-Hablik-Museum, Itzehoe
Extrêmement confiant dans son art, Hablik – qui a abandonné le catholicisme de son enfance contre une sorte de panthéisme – considère sa quête spirituelle comme un pouvoir bienfaisant. Ses visions, empreintes de la Naturphilosophie de Schelling, sont des invitations au voyage dans l’infiniment grand autant que des références à ses propres expériences. Ainsi la galaxie bleutée tournoyante vue depuis le sommet d’une montagne dans Starry Night (« la Nuit étoilée ») renvoie-t-elle à l’extase ressentie lors de son ascension du Mont-Blanc en 1906. « Ma compréhension du cosmos en tant que corps vivant céleste est moins issue de la Création biblique que de l’astronomie et de la littérature utopique, confie Hablik à son journal, du haut de ses 26 ans. J’ai des amis. Fidèles sont mes amis. Nietzsche, Schopenhauer, Shakespeare, Darwin. Oh, comment pourrais-je les oublier ? » Parmi ses livres de chevet, citons également les travaux du biologiste Ernst Haeckel, du psychophysicien Gustav Fechner et des astronomes Max Wilhelm Meyer et Camille Flammarion. Le cosmos inspire comme jamais les artistes à la veille et au lendemain de la Grande Guerre, en écho aux découvertes scientifiques de l’époque. Albert Einstein affirmera d’ailleurs, en 1949 : « Le rôle le plus important de l’art et de la science est d’éveiller le sentiment religieux cosmique et de le maintenir éveillé en ceux qui lui sont réceptifs. »
Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky
Du 14 mars 2017 au 25 juin 2017
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Rien d’étonnant à ce que les paysages peints par Dulac dans les environs d’Assise, en Italie, soient ses peintures les plus bouleversantes. Le soleil y tient une place essentielle, représenté de préférence lorsqu’il est « à la portée » de l’artiste, c’est-à-dire au lever et au coucher. Suivant les pas de saint François, le peintre ne pouvait qu’être inspiré par la nature dans laquelle le poverello (« petit pauvre ») trouva la foi près de sept siècles auparavant.