Article réservé aux abonnés
Présentée la même année à Belgrade, d’où est originaire Marina Abramović, cette performance est sans doute l’une des plus connues du couple. Les artistes, à genoux, se font face. Tous deux pressent fermement leurs lèvres l’une contre l’autre, les narines bouchées par des filtres de cigarette. Ulay prend une inspiration et libère le dioxyde de carbone dans la bouche de Marina, que celle-ci rejette ensuite dans la bouche de son compagnon. Le duo répète alors cette action jusqu’à se trouver au bord de l’évanouissement. Si la performance ressemble d’abord à un baiser passionné, elle se mue par la suite en passion destructrice. Les artistes, littéralement à bout de souffle, interrogent de façon radicale les limites du corps féminin et masculin, placés ici en compétition.
Marina Abramovic et Ulay, Breathing in / Breathing out, 1977–1999
Coll. macLYON • © Courtesy of the Marina Abramovic Archives / Adagp, Paris, 2021
Bologne 1977. À la galerie Studio G7, Marina et son compagnon Ulay sont assis dos à dos, immobiles et l’air concentré. Tous deux sont reliés l’un à l’autre par leurs cheveux longs, attachés ensemble. Peu à peu, ce lien qui les unit, qui semble pourtant indéfectible, s’étiole. La position des artistes, inconfortable, leur fait bientôt perdre l’équilibre. Leurs dos s’affaissent, leurs corps fatiguent… Malgré tout, les artistes demeurent impassibles 17 heures durant. Les artistes, qui qualifiaient leur duo de « corps à deux têtes », se réfèrent ici à la quête (impossible ?) de l’harmonie du corps et de l’esprit.
Toujours à Bologne, Marina Abramović et Ulay se tiennent debout, nus et immobiles. Ils se font face, cette fois à l’entrée de la galleria comunale d’Arte Morderna. Pour pénétrer à l’intérieur, les visiteurs étaient alors obligés de se faufiler entre les deux artistes, choisissant de faire face plutôt à l’un ou à l’autre. Une rencontre brève mais hautement intime, où le corps, à la façon d’un seuil symbolique, marque une transition entre deux espaces. Une fois dans l’enceinte de la galerie, le visiteur pouvait lire le commentaire de sa propre expérience, inscrit en grandes lettres sur un mur : « Impondérable. Des facteurs humains aussi impondérables que la sensibilité esthétique. L’importance primordiale des impondérables dans la détermination de la conduite des humains. » Ainsi le spectateur devenait-il le sujet central de la performance !
À l’occasion de la Documenta de Kassel en 1982, Marina et Ulay présentent pour la première fois Nightsea Crossing. Pendant deux semaines, à raison de neuf heures par jour, chacun est assis de part et d’autre d’une table monumentale, en silence, les mains sur les genoux – et ce sans boire ni manger. Étrange et mystérieux face à face ! Le duo interroge ainsi la présence du corps mais aussi le temps (long) et l’inattendu. De Sydney à Chicago, les artistes reproduiront cette performance méditative 22 fois. À l’occasion de la dernière, présentée à Lyon en 1986, Marina et Ulay organisent aussi une exposition présentant les photographies des étapes de leur périple aux quatre coins du monde mais aussi différents objets. Tout le contenu, qui a rejoint les collections du macLYON, y est actuellement exposé !
En 1988, le tandem présente sa dernière performance commune, qui sonne le glas aussi bien de leur relation amoureuse que de leur collaboration artistique. Le 30 mars, Marina et Ulay entament une marche le long de la Grande Muraille de Chine. Chacun part de l’extrémité opposée et, 90 jours et 2 000 kilomètres plus tard, ils se retrouvent à mi-parcours. On ne peut alors s’empêcher de penser à leur toute première performance intitulée Relation in Space (1976) lors de laquelle les artistes couraient l’un vers l’autre en se cognant de plus en plus vite et fort… C’est comme si, au crépuscule de leur amour, l’espace et le temps s’étaient tout à coup distendus. Jusqu’aux ultimes retrouvailles.
Impossible de rester de marbre face à cette scène culte du documentaire Marina Abramović : The Artist Is Present (2012), titré d’après une performance que l’artiste a donnée au MoMA en 2010. Assise à une table face à une chaise vide, elle invitait, deux mois et demi durant, les spectateurs à partager avec elle un face à face d’une durée aléatoire, les yeux dans les yeux. Nombreux sont ceux qui, suite à cette expérience intense, sont repartis en pleurs, laissant l’artiste stoïque et muette. Mais c’était sans compter la présence surprise d’Ulay qui, le soir du vernissage, est venu s’asseoir face à celle qu’il n’avait pas vue depuis près de 20 ans. Marina Abramović, les larmes aux yeux, brise les règles de sa performance et lui prend les mains quelques instants. Un merveilleux moment, fort en émotions.
Marina Abramovic & Ulay. La collection : performances 1976-1988
Du 15 septembre 2021 au 2 janvier 2022
macLYON - Musée d'art contemporain de Lyon • 81, quai Charles de Gaulle • 69006 Lyon
www.mac-lyon.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique