Article réservé aux abonnés

Frac Franche-Comté

À Besançon, le Frac interroge notre fascination pour le mal

Par

Publié le , mis à jour le
Qu’est-ce que le mal ? À quoi ressemble-t-il ? Quels sont ses atours ? Pourquoi le diable et l’enfer fascinent-ils les artistes ? Par petites touches, la nouvelle exposition du Frac Besançon tente de faire un tour subjectif de la question, en convoquant la catastrophe, la tyrannie et le meurtre à la table de l’art contemporain. Ou quand le pire se mêle à la beauté plastique.
Annette Messager, Mes trophées
voir toutes les images

Annette Messager, Mes trophées, 1986-1988

i

FRAC Normandie • © Adagp, Paris 2022. Photo : DR

Valérie Belin, 98121906
voir toutes les images

Valérie Belin, 98121906, 1998

i

© Valérie Belin / Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris / Bruxelles.

« Les événements cataclysmiques, quelle que soit leur issue, sont aussi rares et exaltants qu’un grand amour. Bombardements, révolutions, tremblements de terre, ouragans – quiconque a traversé l’une de ces épreuves et s’en est sorti, s’il est honnête, vous dira que même au fin fond de la peur, il a ressenti une euphorie qu’il n’a plus jamais éprouvée par la suite et qui lui manque depuis lors. » C’est à ces mots de la journaliste américaine Ana Menéndez que l’on songe face aux photographies de voitures accidentées signées Valérie Belin (née en 1964), parmi les plus belles œuvres de cette surprenante exposition. Soit de grands formats noirs et blancs à taille humaine, images stupéfiantes de carrosseries déformées par le choc, aux vitres brisées et aux capots striés d’éclats. Il n’y a aucun doute à avoir : un tel état ne peut trahir qu’un accident grave, voire mortel. Et pourtant les photos sont belles, sublimes même. « Une fois photographiées, il ne reste de ces voitures que de la lumière, de la matière », souligne ainsi Sylvie Zavatta, directrice du Frac et guide de notre visite. Une « beauté tragique », qui parle moins de l’accident que de la capacité de l’artiste à fabriquer une œuvre d’art à partir du chaos.

Christine Borland, L’Homme Double, 1997.  Vue de l’exposition La Beauté du Diable, Frac Franche-Comté, 2022
voir toutes les images

Christine Borland, L’Homme Double, 1997. Vue de l’exposition La Beauté du Diable, Frac Franche-Comté, 2022

i

© Christine Borland. Collection Migros Museum für Gegenwartskunst. Photo : Blaise Adilon

Six portraits sculpturaux, tous différents, tous humains, donnant à regarder dans les yeux « un monstre aux multiples visages ».

Si le mal prend ici la forme d’une blessure, il adopte bien des visages au fur et à mesure du parcours. Dans la toute première salle, un projet de l’Écossaise Christine Borland (née en 1965) interroge l’aspect de l’un des hommes les plus mauvais que la modernité ait connu, le médecin nazi Josef Mengele, paradoxalement connu pour les tortures qu’il faisait subir aux victimes des camps de la mort comme pour sa grande beauté. L’artiste a demandé à six sculpteurs différents de réaliser son portrait d’après deux photographies, et surtout à partir de témoignages de survivantes d’Auschwitz (« Très aryen, grand et blond. Comme un acteur hollywoodien, Clark Gable ou un genre de Rudolph Valentino. »). En résultent six portraits sculpturaux, tous différents, tous humains, donnant à regarder dans les yeux « un monstre aux multiples visages », dit Sylvie Zavatta, une suite de masques où le Mal n’a laissé aucun indice, ni cornes diaboliques, ni peau rougeoyante… De quoi réfléchir sur cette « banalité du mal » dont parle la philosophe Hannah Arendt.

Le regard doux des sœurs Papin

Nicolas Daubanes, Les Soeurs Papin
voir toutes les images

Nicolas Daubanes, Les Soeurs Papin, 2021

i

Exposition La rage, Marseille, Vidéochroniques, 2021 © Adagp, Paris, 2022. Photo : Jean-Christophe Lett

Et puis il y a le portrait réalisé à même le mur par le dessinateur virtuose Nicolas Daubanes (né en 1983) : deux jeunes femmes au regard doux et à la pose neutre qui ne sont autres que les sœurs Papin, employées de maison célèbres pour avoir assassiné leur patronne et sa fille. Ce meurtre de 1933 a passionné les intellectuels, comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qui y ont vu une révolte légitime ancrée dans la lutte des classes, et a inspiré à Jean Genet sa célèbre pièce de théâtre Les Bonnes (1947), avant de souffler l’idée de La Cérémonie à Claude Chabrol en 1995. Si le crime est entré dans l’Histoire, comment considérer ses principales figures ? Héroïnes du peuple malgré l’ignominie de leurs actes (elles ont énucléé leurs deux victimes et les ont roué de coups de marteau jusqu’à former, selon le médecin, une « bouillie sanglante »), elles ont en leur temps divisé la France en deux camps. Ici, flottant sur le mur du Frac où elles apparaissent, spectrales, grâce à une très fine poudre de fer aimantée, elles observent le visiteur… Et forment comme une menace planante, rappelant qu’un monstre peut sommeiller en chacun de nous – qu’il soit oppresseur, ou oppressé.

Andres Serrano, Piss Satan (Immersions)
voir toutes les images

Andres Serrano, Piss Satan (Immersions), 1988

i

© Andres Serrano, Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles.

Certaines œuvres jouent d’ailleurs, plus ou moins malgré elles, de reflets : juste à côté des sœurs Papin, un miroir hérissé de deux pics transperce le visage de quiconque s’y regarde, et lui arrache les yeux. L’œuvre est signée Éric Pougeau (né en 1968), et renvoie à la violence du regard, comme à la « laideur du monde » qu’il vaudrait mieux peut-être s’épargner… Plus loin, un immense dessin sous verre de Robert Longo (né en 1953) figure un requin hurlant sur fond noir, et englobe mine de rien le spectateur, qui ne peut que s’apercevoir dans le reflet de la vitre, entre les crocs du monstre.

La menace plane encore… Comme dans cette photographie d’une avalanche simulée, saisie par Marina Gadonneix (née en 1977) dans un laboratoire scientifique, ou dans ces images de ciels étoilés reconstitués par Renaud Auguste-Dormeuil (né en 1968), dont la quiétude et la beauté immense ne signalent en rien qu’ils sont à la veille d’événements catastrophiques – comme celui du 10 septembre 2001 à New York. Et si le mal prend la forme de livres brûlés dans de la pâte de verre en fusion chez Pascal Convert (né en 1957), de CRS anti-militants écologistes chez Suzanne Husky (née en 1975) ou d’images récentes de la guerre en Ukraine chez David Mach (né en 1956), l’impression qui domine est qu’il demeure tapi en tout (« le diable est dans les détails »…), et en chaque être humain. Que le diable n’est pas un monstre… Mais un homme. Un homme capable d’atrocités comme de beauté. Et Charles Baudelaire de répéter : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

Arrow

La Beauté du Diable

Du 16 octobre 2022 au 13 mars 2023

www.frac-franche-comte.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Annette Messager

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi