« Caen n’est pas que la ville de Guillaume le Conquérant, ou celle du débarquement de 1944 ! » Chargé de concevoir une exposition en plein air d’œuvres contemporaines pour le Millénaire de Caen, le commissaire Mathias Courtet a souhaité éviter le « parcours date par date », détaille-t-il, pour préférer « une grande évocation » du passé historique, géographique et social de la ville.
Rien de trop sage donc, mais un foisonnement d’œuvres qui s’insèrent dans les interstices de la ville, s’invitent dans son port, dans ses cours, ses églises, dans le parc de son château, et jusqu’au bout de ses terres, à deux pas des plages de Ouistreham. Au passage, on ne manquera pas l’exposition du collectionneur Jean Claude Gandur à l’hôtel de ville, petit aperçu de ses goûts avant l’ouverture de son musée en 2025 à Caen.
Georges Rousse, Façade du Palais Fontette à Caen, 2025
© Maxime Bouvier
Georges Rousse (né en 1947) est photographe d’architecture, mais aussi plasticien. Car pour mettre en scène ses clichés spectaculaires, il peint des bâtiments entiers, puis les photographie. Toutes ses peintures sont des anamorphoses, c’est-à-dire des visions composées de différents éléments qui s’assemblent lorsqu’on les regarde depuis un point très précis. Ici, il a recouvert la façade du palais Fontette, lequel a abrité le palais de justice de Caen jusqu’en 2015, pour y faire émerger un soleil d’or. Pour le voir, placez-vous en face, sur un repère marqué par des barrières ; c’est de là que Georges Rousse appuiera sur son appareil, touche finale de cette installation entre œuvre urbaine et photographie.
Françoise Pétrovitch, « Le Garçon à la poupée » dans le cloître de l’Hôtel de ville de Caen
© Millénaire Caen 2025
Il est seul au milieu du cloître et des buissons taillés de l’hôtel de ville. Le Garçon à la poupée (2019) de Françoise Pétrovitch (née en 1964) apparaît fragile et démuni, avec sa petite poupée et la bouée ronde dont il émerge. Évoquant la mer toute proche, la sculpture de bronze rappelle aussi qu’il y a 80 ans, 10 000 personnes ont vécu ici au moment du Débarquement. Dans la détresse et l’exil, le dénuement et l’impatience de voir enfin la guerre se finir, les enfants jouaient, plus déterminés que jamais à faire surgir la joie et l’innocence au milieu du chaos.
Tom Nadam, L’heure Dorée II
© Tom Nadam ADAGP 2025
Surplombant le grand escalier de la mairie, deux peintures du jeune Tom Nadam (né en 1994) ouvrent le monument sur le ciel. Pas n’importe lequel : ni un ciel impressionniste, ni un ciel apaisé et rêveur, mais des visions encombrées de fumée noire et de lueurs dorées… Fasciné depuis les incendies de 2022 en Gironde par ces grands feux qui s’échappent jusque dans le ciel, l’ancien élève de l’École des beaux-arts de Caen donne naissance à des visions angoissées d’un futur pollué et caniculaire. Ce qui résonne étrangement avec la météo troublée de ce début d’été !
Lionel Sabatté, En Attendant La Mer
© Lionel Sabatté
Nommé cette année au prix Marcel Duchamp (fin du suspense le 23 octobre), Lionel Sabatté (né en 1975) a l’un de ses ateliers non loin de Caen, à Pont-Audemer. Maniant d’ordinaire des matières pauvres et fragiles – de la poussière, des cheveux, des ongles –, le plasticien a voulu cette fois-ci convoquer une mémoire enfouie dans le sol de la ville, recouverte il y a plusieurs centaines de millions d’années par la mer. À Ouistreham, là d’où partent les bateaux pour l’Angleterre, il signe une spectaculaire sculpture de cinq mètres de hauteur, empilement équilibriste de pierres de Caen portant l’empreinte de créatures marines fossilisées. Au parc Claude-Decaen, il signe également un totem effilé, suite de cormorans en bronze s’élèvent vers le ciel.
Elvire Bonduelle, Iron Will, 2025
Fer forgé • © Elvire Bonduelle ADAGP 2025
Elles sont apparues sur les remparts du château de Caen, ornementales, tout à la fois éloquentes et discrètes. Les lettres sculptées dans le métal par Elvire Bonduelle (née en 1981) dessinent un clin d’œil à Guillaume le Conquérant (« Will » en anglais), figure bien connue de la ville, et répètent « IRON WILL IRON WILL WILL I RUN ? IRON WILL IRON WILL I WILL RON ! » D’un bleu laqué qui répond au ciel, elles s’alignent en soldats prêts à défendre la ville, mais résistent à cette fonction et à leur mot d’ordre en demeurant un peu illisibles voire abstraites avec leurs courbes exubérantes. Également autrice d’un nouveau drapeau pour la ville (on y lit « Dex Aïe », le cri de ralliement de Guillaume le Conquérant), Elvire Bonduelle chatouille la frontière entre art et design – avec beaucoup de grâce.
Delphine Denereaz, Le Palais d’Harmonia, 2024
© Gabrielle Sossone
Un refuge. Avec ses couleurs vives, sa petite fenêtre naïve et son toit en pente, la maison imaginée par Delphine Dénéréaz (née en 1989) semble avoir été extraite d’un dessin d’enfant. Pas puérile pour autant, l’œuvre de dimensions architecturales est nourrie d’ambivalences : si, en façade, sa porte est fermée, ses côtés laissent voir ses intérieurs, sa table sur laquelle sont posé un bouquet de fleurs et une paire de bottes, comme sortie d’un conte. Rassurante, la maison est aussi complètement ouverte sur le ciel. Pire, ses parois ne sont pas de pierre ni de bois, mais textiles, et accentuent ce jeu sur la porosité entre intérieur et extérieur. « La façade de cette structure reprend la forme de l’émoji maison, petit pictogramme devenu universel qui évoque immédiatement l’idée du foyer, précise l’artiste. Historiquement, les tapisseries ornaient les murs intérieurs des maisons, ici le textile est la construction en soi. » Exposée à la lumière du soleil et au vent, laissant voir ce qu’elle abrite, la maison de Delphine Dénéréaz « pose la question du chez-soi dans un monde où nos espaces de vie physiques et numériques sont de plus en plus visibles et partagés ».
Charles Fréger, « Les Normandes » à la Grange aux Dîmes de Rots
© Millénaire de Caen
Que reste-t-il des traditions normandes ? De vieux objets couverts de poussière ? Pour donner à voir autrement le patrimoine conservé dans les petits musées de la région, le Millénaire de Caen a fait appel au photographe Charles Fréger (né en 1975), célèbre pour ses nombreux et sublimes portraits de communautés menacées de disparition, immortalisées dans leurs costumes, officiels, traditionnels ou folkloriques. Parcourant la Normandie et ses réserves, l’homme s’est concentré sur les coiffes, les dentelles et les draps brodés, qu’il a photographiés avec une sobriété tout en contrastes noir et blanc. Cette série s’inscrit dans une suite d’explorations régionales, après « Bretonnes » (2015) et « La Suite basque » (2015–2017).
Millénaire de Caen 2025
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