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Lionel Sabatté, Licorne de juillet 2022, 2022
Ciment, fer à béton, pigment, filasse, cristal • 134 x 312 x 92 cm • Courtesy Lionel Sabatté / Photo Olivier-Henri Dancy / Fondation d’entreprise Hermès
Lionel Sabatté
© Photo Rebecca Fanuele
« C’est une ancienne usine de téléphonie. Je travaille là, avec dix autres artistes. » L’atelier de Lionel Sabatté (né en 1975) n’a rien d’une déchetterie lugubre comme pourrait le laisser penser ses œuvres faites de matériaux récupérés. Situé au Pré Saint-Gervais, à deux pas d’une charmante église, c’est un grand espace en rez-de-chaussée d’un ancien site industriel. Malgré tout, « un lieu vétuste », précise-t-il, où il faut profiter des averses pour s’abreuver – en témoignent d’immenses seaux à l’entrée. « L’eau de pluie nous permet de travailler, c’est pour dire sa préciosité. J’aime le fait qu’elle contribue à la création de mes œuvres. » Sa voix, posée et calme, ainsi que son regard tendre nous accueillent avec bienveillance. À l’intérieur, de grands tableaux dégagent une lueur mordorée, incandescente, provenant d’un mélange de cailloux et de poussières projeté dans la peinture fraîche. S’y devinent des créatures abstraites qu’il surnomme ses « pollinisateurs »…
Lionel Sabatté, La Bête du Gévaudan, 2019
© Julien Suau
Au musée du cristal Saint-Louis, l’artiste a invoqué des abeilles, inspiré par l’allure de ruche que peut prendre la manufacture datant du XVIe siècle, avec son essaim d’artisans affairés autour du cristal. Souffrantes, recroquevillées, « en fin de règne » à cause du réchauffement climatique, elles se dévoilent en dessin, à l’aide de métaux oxydés transformés en poudre, ou en sculptures de bronze, et aussi naturalisées, associées à des fragments d’ongles pour former des êtres fantastiques… Un étrange cabinet de curiosités. Au musée d’ethnographie de Neuchâtel et au musée du Gévaudan, ce sont des loups faits de poussière que l’on observe avec dégoût et fascination – le dernier bien plus fantastique et terrifiant, à l’image de la bête mythique traquée sous Louis XV. On comprend pourquoi son premier spécimen avait été fortement remarqué à la Fiac hors les murs en 2011. Choisi à l’époque par la directrice Jennifer Flay pour le Muséum national d’Histoire naturelle, il hurlait à la lune avec le reste de son effrayante meute… Le début d’un succès retentissant.
Lionel Sabatté, Fin de règne du 24–08–2022, 2022
bronze • 29 × 27 × 20 cm • Courtesy Lionel Sabatté / Photo Olivier-Henri Dancy / Fondation d’entreprise Hermès
Pourtant, rien ne le prédestinait à une vie d’artiste. En 1996, âgé de vingt et un ans, Lionel Sabatté quitte l’île volcanique de son adolescence, La Réunion, décidé à devenir professeur de sport. « Arrivé à Paris, j’y découvre l’art. Je comprends rapidement que je peux vivre en ne faisant que ça. » Avant, la perspective lui paraissait inenvisageable – il passait son temps libre à dessiner et à modeler en pâte à sel des crânes, pieds et mains, tel un apprenti sorcier. C’est donc imprégné du souvenir de sa vie à La Réunion, extraordinaire carrefour de cultures et de religions, qu’il décroche le concours d’entrée à l’École des beaux-arts de Paris.
Dès les premiers mois d’études, sa pratique s’installe, oscille entre dessins, sculptures et peintures à base de résidus, de rognures d’ongles, de peaux mortes, de brindilles, de cendres ou même de poudre de curcuma, célèbre pour ses vertus antioxydantes. « Il y a du soin dans mes œuvres », nous confie-t-il, exploitant la poussière des hommes, ses choses mortes devenues déchets, pour générer des êtres mutants, loups, oiseaux ou papillons, qui surgissent sous une forme brute et sauvage, souvent inquiétante, inspirée de l’art pariétal. La raison : enfant, il avait été profondément marqué par une visite de grottes préhistoriques mais aussi par des sacrifices aperçus dans un temple tamoul à La Réunion. Sa pratique vise ainsi à régénérer, à transmuer.
Lionel Sabatté, Hêtre du 16-08-2022, 2022
de Saint-Louis-Lès-Bitche, peaux mortes, ongles et vernis • 96 x 150 x 70 cm • Courtesy Lionel Sabatté / Photo Olivier-Henri Dancy / Fondation d’entreprise Hermès
« À la sortie de l’école, je n’étais pas du tout carriériste. Le succès ne venait pas ; j’étais résolu à ce que l’on considère mon travail comme marginal. » C’est sa meute de loups présentée à la Fiac qui fait tout basculer. Son art gagne enfin en visibilité. Cinq ans plus tard, en 2016, il rejoint la galerie internationale Ceysson & Bénétière, développe des relations directes avec des collectionneurs, puis remporte plusieurs prix (le prix Yishu 8 à Pékin en 2011, le prix Drawing Now en 2017 et le prix de peinture de la fondation Del Duca en 2019). Deuxième triomphe : son exposition personnelle fin 2021 dans un grand musée français, le MAMC+ de Saint-Étienne. « C’était un tournant, la première fois que je pouvais faire dialoguer mes œuvres entre elles dans une institution muséale, un lieu neutre. » Aquarium, muséums, grotte, cristallerie… Sabatté aime pourtant investir des espaces atypiques.
En mai prochain, ce sera le tour d’un monument féérique : le château de Chambord. Selon lui, une « allégorie du vivant » avec ses escaliers à double révolution telle une colonne vertébrale. L’artiste est exalté. Déjà, son atelier est envahi d’immenses toiles achevées pour l’occasion : en plus de ses « pollinisateurs », il a peint des « chrysalides », des tableaux sur lesquels sont collés des coupons de soie, mélangés à une peinture texturée, métallique. De la poussière s’y retrouve, cette fois ramassée sur le site du château.
Lionel Sabatté, Butineuse du 03–04–2022, 2022
oxydation sur papier • 61 × 46 cm • Courtesy Lionel Sabatté / Photo Olivier-Henri Dancy / Fondation d’entreprise Hermès
« Ce sont des toiles de plaisir », ajoute-t-il, nous confiant les affres de sa débordante créativité qu’il compare à un jardin trop fleurissant. Pour éviter l’embroussaillement, il faut penser à élaguer… Toutefois, ses expositions reflètent son incroyable productivité : à Chambord, il promet sa meute de loups, ses sculptures surmontées d’oiseaux, ses peintures vues à l’atelier pensées comme des « ensemencements de paysages inconnus », et « d’autres surprises encore ». En attendant ce rendez-vous, le hall du musée Guimet à Paris renferme jusqu’au 27 février 2023 sa colonne monumentale réalisée en résidence à Pékin en 2011. Une œuvre en bronze surmontée d’un mystérieux volatile, poétique et chaotique à la fois.
Lionel Sabatté. La Ruche
Du 26 octobre 2022 au 2 avril 2023
La Grande Place, musée du Cristal Saint-Louis • Rue Coëtlosquet • 57620 Saint-Louis-lès-Bitche
www.saint-louis.com
Bons baisers de Pékin – Yishu8
Du 19 octobre 2022 au 27 février 2023
Musée national des arts asiatiques – Guimet • 6, place d'Iéna • 75116 Paris
www.guimet.fr
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