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Pierre et Gilles, Philomène (Mica Argañaraz), 2021
Photographie imprimée par jet d’encre sur toile et peinte • 47 x 106 cm • © Pierre et Gilles / © Don de l’Association des Amis des Franciscaines / Ville de Deauville / Les Franciscaines
Elle surgit des eaux telle une sirène, tenant fermement contre son cœur une ancre, le regard fier. Elle, c’est Philomène, sainte patronne des bateliers. L’histoire raconte que la jeune fille, ayant refusé les avances de l’empereur Dioclétien, aurait été jetée dans le Tibre. Cette vierge martyre du catholicisme a rejoint le panthéon de Pierre et Gilles, qui en 2021 lui ont consacré ce scintillant portrait incarné par la mannequin Mica Argañaraz.
Acquise l’année suivante par les Amis des Franciscaines, l’œuvre s’est depuis imposée comme l’icône de la collection de ce phare culturel deauvillais – qui abrite à la fois une médiathèque, un musée, un auditorium et des espaces d’exposition temporaire. Elle a aussi fait naître ce projet d’exposition, qui retrace la carrière du célèbre duo d’artistes au travers du thème marin, et dans laquelle sont présentées quatre œuvres inédites.
« La création d’une œuvre commence avec le décor. C’est à la fois un plaisir pour nous mais aussi pour le modèle qui prend la pose dans un véritable décor de théâtre. »
Ce n’est guère un hasard si la mer irrigue l’œuvre de Pierre et Gilles. Le premier, né en 1950, a grandi en Vendée, non loin des Sables-d’Olonne. Le second, natif du Havre en 1953, a passé son enfance à regarder le France fendre l’écume dans la cité portuaire. Tous deux se rencontrent à Paris en 1976 pour ne plus jamais se quitter : Pierre travaille à l’époque comme photographe pour des revues telles que Rock & Folk, Depeche Mode ou Interview, tandis que Gilles aspire à une carrière de peintre. Ensemble, ils développent une œuvre unique en son genre, qui mêle photographie et peinture. Dans le secret de leur atelier, peuplé d’un fabuleux bric-à-brac, défilent leurs amis mais aussi des anonymes que Pierre photographie dans des mises en scène oniriques. Chaque portrait est ensuite tiré sur une toile puis peint à la main par Gilles.
Pierre et Gilles, Autoportrait 78 (Barthélémy Seng et Florian Balicco), 2014
Photographie imprimée par jet d’encre sur toile et peinte à la main • 106,5 × 133,5 cm • © Pierre et Gilles / Courtesy TEMPLON, Paris, Brussels, New York
Paysages portuaires embrumés, sirènes magiques, matelots mélancoliques peuplent depuis toujours l’imaginaire des artistes. Déjà en 1977, le duo se mettait en scène dans un savoureux double autoportrait intitulé Perversion, publié alors dans les pages du magazine Façade et qui, à Deauville, donne le ton de l’exposition : « On s’était habillé avec un costume de marin d’opérette, type la Croisière s’amuse », raconte Gilles. Dès lors, la figure du marin à béret et pompon afflue dans leur iconographie, tantôt érotisée tout en muscles, tantôt à fleur de peau, la larme à l’œil.
Au milieu de cette marée de gueules d’anges en marcel et marinière, l’une se démarque particulièrement : c’est Étienne Daho, qui prend la pose cheveux mouillés avec Bibic, la perruche de Pierre et Gilles. « Le portrait devait être utilisé pour la pochette d’un simple 45 tours, mais Étienne l’a tellement aimé qu’il l’a plutôt choisi pour celle de l’album La Notte, La Notte », se souvient Gilles. On connaît la chanson : l’album rencontre un succès tel qu’il propulse le moussaillon Daho au firmament de la pop, et ce portrait, devenu aussi culte que l’air de « Week-end à Rome », a depuis rejoint les collections du Centre Pompidou.
Pierre et Gilles, Ophélie 2000 (Isabelle Huppert), 2012
Photographie imprimée par jet d’encre sur toile et peinte à la main • 78 × 112 cm • © Pierre et Gilles / Courtesy TEMPLON, Paris, Brussels, New York
Étienne Daho, mais aussi Isabelle Huppert en Ophélie, Nina Hagen en Amphitrite, Tahar Rahim en néo-commandant Cousteau croisent ainsi, dans les abysses, toute une faune d’anonymes toujours dépeints avec le même souci du détail et de la mise scène. « La création d’une œuvre commence avec le décor. C’est à la fois un plaisir pour nous mais aussi pour le modèle qui prend la pose dans un véritable décor de théâtre », affirme Gilles qui rappelle au passage que chaque univers est recréé à l’échelle 1 par leurs soins, à l’aide de toutes sortes d’accessoires, bibelots, guirlandes lumineuses… « On n’avait pas Photoshop à l’époque ! », lancent les artistes qui revendiquent aujourd’hui encore cet aspect « artisanal » dans la création de leurs images, et ce jusqu’aux cadres, véritables prolongements de l’œuvre qui se couvrent ici de cordages ou de filets de pêche.
Si les mondes marins créés par Pierre et Gilles convoquent volontiers l’univers des contes et des mythes, ils se font aussi l’écho des préoccupations de leur époque : pollution des fonds marins, déconstruction des clichés liés à la masculinité… Au milieu des années 1980, ils consacrent la série des « Naufragés » à la tragique épidémie du VIH. « C’était un moment très difficile, se remémore Gilles. On a perdu de nombreux amis auxquels on a voulu rendre hommage avec beaucoup de subtilité et de douceur. »
Pierre Et Gilles, Vernissage de l’exposition Mondes Marins
© Naïade Plante
Les artistes figurent ainsi de jeunes apollons qui paraissent paisiblement endormis sur le rivage, veillés par deux pleureuses (Farida Khelfa et Zuleika Ponsen). Une vision à la fois étrange et désarmante de beauté d’un drame intime et collectif, qui est tempérée par la présence, sur les cimaises opposées, de divinités marines à l’irrésistible fantaisie. Une façon de clore l’exposition dans la joie, à l’image de celle qui habite Pierre et Gilles depuis plus de cinq décennies.
Pierre et Gilles. Mondes marins
Du 24 mai 2025 au 4 janvier 2026
Les Franciscaines • 145b Avenue de la République • 14800 Deauville
lesfranciscaines.fr
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