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Art contemporain

À la Bourse de Commerce, le corps à l’honneur d’une expo politique et hantée de mélancolie

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Publié le , mis à jour le
Pour sa nouvelle exposition collective, la Bourse de Commerce se concentre sur le thème du corps. Qu’elle aborde avec quelques mastodontes – Auguste Rodin, Marlene Dumas, Man Ray – et une majorité d’artistes noirs – David Hammons, Zanele Muholi, Kerry James Marshall –, qui posent la question des corps malmenés par l’Histoire. Une traversée bouleversante.
Duane Hanson, Housepainter I (détail)
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Duane Hanson, Housepainter I (détail), 1984-1988

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Vue de l’exposition « Corps et âmes », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2025.

Enduit pour carrosserie, polychrome, technique mixte avec accessoires • Dimensions totales variables • Coll. Pinault • Photo Nicolas Brasseur / Pinault Collection / © Adagp, Paris, 2025 / © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier

Si vous prenez l’ascenseur, vous ne la verrez pas. Car c’est dans l’escalier de la Bourse de Commerce que se déploie l’une des plus belles œuvres de l’exposition « Corps et âmes », signée du Sud-Africain William Kentridge (né en 1955). Composés de papiers déchirés, collés simplement au mur, des corps noirs gravissent difficilement les marches. Ils portent des sacs manifestement très lourds, qui font ployer leur dos et rendent laborieuse leur ascension. L’image est claire.

Et le contraste, immense. Parce que cette œuvre est faite sans esbroufe, avec peu de choses et de techniques et parce que cette procession poignante évoque aussi bien l’esclavage que les trajets périlleux des réfugiés, elle semble incongrue dans cet écrin luxueux qu’est la Bourse de Commerce, dont la (superbe) collection repose sur une fortune privée. Mais c’est toute la force de cette exposition qui choisit le thème du corps pour mettre en avant des œuvres politiques, engagées, hantées de mélancolie – quitte à inviter quelque dissonance sous cette fastueuse rotonde.

Rendre visible

« Il s’agit non plus d’incarner des formes, précise la directrice des lieux Emma Lavigne dans le catalogue, mais de capturer des forces et de rendre visible ce qui est enfoui, invisible, d’éclairer les ombres. » Et de braquer un puissant projecteur sur des artistes et des représentations qui n’ont longtemps pas été regardés par le monde de l’art, autrement dit des artistes noirs, africains et afrodescendants, et des œuvres abordant la mémoire de l’histoire colonial, de l’esclavage, du racisme.

Ainsi nous regarde droit dans les yeux William Casby, né en esclavage, Algiers, Louisiane, 24 mars, 1963, photographié par Richard Avedon (1923–2004). Ce visage âgé, aux yeux humides et à la bouche un peu tordue, est d’une parfaite netteté, et détonne à côté d’un autre portrait réalisé la même année par Avedon, celui de Malcolm X, figure majeure de la lutte antiraciste aux États-Unis, dont le visage flou apparaît saisi en plein mouvement – comme en insoumission. Ce sont deux faces d’une même pièce, la blessure et la lutte.

Visages et affirmation de soi

Autres visages, ceux du célèbre cliché Noire et blanche (1926) de Man Ray (1890–1976), qui rappellent la fascination des artistes de l’entre-deux-guerres pour l’art tribal, ici incarné dans un masque baoulé. Les traits élégants et parfaitement maquillés de Kiki de Montparnasse entrent en contraste avec le masque d’ébène, mais aussi en résonance : devant l’œil de l’artiste, tous deux sont également muses, et, au fond, rien n’est dit de leur identité.

À gauche : Man Ray, “Noire et Blanche” (1926) ; à droite : Zanele Muholi, “Lishonile, BellCourt, Seattle” (2019)
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À gauche : Man Ray, “Noire et Blanche” (1926) ; à droite : Zanele Muholi, “Lishonile, BellCourt, Seattle” (2019)

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Man Ray, Noire et Blanche, 1926
Épreuve gélatino-argentique
43,9 × 50,6 × 2 cm (avec cadre)
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Zanele Muholi, Lishonile, BellCourt, Seattle, 2019
Épreuve gélatino-argentique
46,4 × 64,1 cm

Coll. Pinault • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2025 / Photo Telimage (à gauche) // Courtesy et © Zanele Muholi / Yancey Richardson (New York) (à droite)

En réponse, on ira voir corps féminin et noir de la photographe sud-africaine Zanele Muholi (née en 1972), citée dans le catalogue : « Je voulais me servir de mon visage pour rappeler aux gens, quand ils y sont confrontés, l’importance du visage noir – pour qu’on reconnaisse qu’il appartient à un être à part entière, un être pensant, conscient de ses droits. »

La réinvention est au cœur de nombreuses œuvres, qui entre en conversation avec l’histoire de l’art. Dans une toile monumentale de Gideon Appah (né en 1987), c’est le thème classique des baigneuses qui est revisité par le jeune Ghanéen, lequel travaille à partir de photos de famille, de coupures de journaux, de films, qu’il choisit volontiers datant de 1957, année d’indépendance du Ghana.

Gideon Appah, The Woman Bathing
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Gideon Appah, The Woman Bathing, 2021

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Huile, acrylique sur toile, diptyque • 120 × 300 cm (chaque panneau) • Coll. Pinault • Courtesy et © Gideon Appah / Venus Over Manhattan, New York / Photo : Venus Over Manhattan, New York

Chez le sculpteur hyperréaliste Duane Hanson (1925–1996), ce sont deux peintres qui se font face : l’un est un autoportrait, solitaire, mélancolique (Seated artist, 1971), l’autre la mise en scène d’un travailleur noir peignant une cimaise (Housepainter I, 1984–1988), arrêté un instant dans son mouvement, tout aussi seul et cafardeux [ill. en une].

Corps sensoriels

Ali Cherri, L’Homme aux larmes
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Ali Cherri, L’Homme aux larmes, 2024

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Ali Cherri
Vingt-quatre fantômes par seconde, 2025
Vue de l’exposition « Corps et âmes », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2025.

© Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier / Photo Aurélien Mole / Pinault Collection

Le corps, c’est encore celui de la danse, sculpté dans une joie pleine d’affirmation par Niki de Saint Phalle (1930–2002) ou mis en mouvement par Anna Halprin (1920–2021), une chorégraphe « hantée par la violence des émeutes raciales aux États-Unis » en 1969, précise Emma Lavigne, et qui choisit de réunir les danseurs en une communion de réconciliation. Le corps va aussi de pair avec l’âge : celui d’abord de l’enfance sculpté non sans violence par Georg Baselitz (né en 1938), qui place un crâne dans les mains de son autoportrait en petit garçon, jusqu’à celui la vieillesse, incarnée par d’immense corps à l’envers, peints alors que l’artiste souffrait de son grand âge (Avignon, 2014).

Le corps, c’est enfin le nôtre, celui qui fait face aux immenses projections d’Arthur Jafa (né en 1960) et se sent petit à petit englouti par l’océan abominable de son film AGHDRA (2021), celui qui s’approche des vitrines pour observer de près les délicates sculptures du Libanais Ali Cherri (né en 1976). Mais aussi celui qui peut s’installer dans des alcôves pour écouter la playlist concoctée pour l’exposition par Vincent Bessières, ancien rédacteur en chef adjoint du magazine Jazzman et fondateur du label jazz&people. L’exposition, politique, est donc aussi pleinement sensorielle… Une réussite.

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Corps et âmes

Du 5 mars 2025 au 25 août 2025

www.pinaultcollection.com

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