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Jef Aérosol, Chuuuttt !!! (détail), 2023
techniques mixtes sur toile • 100 x 100 cm • © Eric Maes
Veste en velours et pantalon noir de rockeur, chapeau en feutre, longues boucles grises et Beatles boots : Jef Aérosol a du style ! Avec un petit sourire en coin, le sympathique rebelle sexagénaire s’avoue un incorrigible « fétichiste » des années 1960–1970, celles de l’âge d’or du rock.
Installé à Lille depuis 1984, ce natif de Nantes est resté aussi fidèle à ses musiciens de prédilection qu’à son style de pochoiriste, qu’il déploie avec constance depuis quarante ans sur les murs des villes du monde entier.
Jef Aérosol en 2022
© galerie Mathgoth, Paris
Écolier timide, Jean-François Perroy (son vrai nom) a très tôt trouvé refuge dans le dessin. Exposés ici pour la première fois, ses dessins fins et précis, exécutés à l’encre ou au crayon lorsqu’il était à la fac, donnent vie à des fantaisies surréalistes, très différentes de ses futures œuvres. À la fin des années 1970, l’étudiant réalise des autoportraits grimaçants dans des Photomatons, qu’il réduit, grâce à des photocopieuses, à des images frappantes, faites de simples aplats de noir. En 1981, lors d’un concert du groupe The Clash, l’artiste new-yorkais Futura 2000 bombe en direct une toile de fond de scène. Fasciné, le jeune Jean-François, alors professeur d’anglais, s’empare du spray aérosol.
Grâce à du papier calque, il reporte les contours de ses photos simplifiées sur du carton de récupération, qu’il découpe au cutter à moquette pour en tirer ses premiers pochoirs, dont il se sert à l’automne 1982 dans les rues de Tours. Jef Aérosol est né ! Tout au long des années 1980, sous l’influence des pochettes de disques punk et du pop art d’Andy Warhol, ces autoportraits électrisés se déclinent en noir et rouge ou dans des tons fluo. Pendant qu’il pulvérise la peinture, l’artiste déplace parfois le pochoir afin de déformer l’image. Peu à peu s’ajoutent d’autres portraits, de rock stars ou d’anonymes. En quête d’épure, d’unité et d’universalité, l’artiste se limite progressivement au noir et blanc.
Jef Aérosol, Sans titre, 1978
Dessin • 32 × 24 cm
« Mes influences ne sont pas dans le graffiti. Marcel Duchamp, Niki de Saint Phalle, Jackson Pollock, Bernard Rancillac, Gérard Fromanger, Robert Combas et Hervé Di Rosa sont mes inspirations ». À mille lieues du graffiti américain et du tag qui se développent dans les années 1980, son art figuratif et poétique a pris les autorités de court. « Les flics étaient plutôt surpris, raconte-t-il. Quand ils venaient, je ne partais pas en courant. Je leur souriais et leur serrais la main, puis je leur montrais un petit book de mon travail, avec un discours professionnel qui les troublait un peu. Je n’ai jamais eu de gros ennuis ».
Au cœur de l’expo, la reconstitution de son atelier nous replonge de manière vivante dans ses débuts « très rock’n’roll » : dans un joyeux capharnaüm tapissé d’affiches, ses scalpels, ses chiffons et ses bombes rencontrent des disques, une guitare, un portrait de Serge Gainsbourg et Jane Birkin, des bouteilles de bière, un panneau de signalisation volé, un brancard devenu œuvre d’art, un blouson de cuir, une radio allumée…
Jef Aérosol, À gauche, Raw On / nO waR, 2012. À droite, Joe Strummer, 2014
peinture aérosol et pochoirs sur carton / peinture aérosol et pochoirs sur métal • 190 x 190 cm / Réalisé lors du In Situ Art Festival au Fort d’Aubervilliers • © Eric Maes
Très présente dans le parcours – des guitares de sa collection y côtoient des pochettes de disques qu’il a réalisées, notamment pour Louise Attaque –, la musique y résonne pour donner vie aux œuvres et faire ressentir l’univers de ce fan de Bob Dylan et Elvis Costello, qui possède des milliers de vinyles et de 45 tours. « J’en joue et j’en écoute tout le temps, depuis toujours. La musique m’a permis de supporter ce monde ».
Au fil des ans, sa technique se modernise. Pour réaliser ses pochoirs, Jef troque le calque contre un rétroprojecteur, puis un ordinateur, et le scalpel contre une machine, plus précise et rapide. « Je n’ai jamais revendiqué une technique complexe. Le pochoir, tout le monde peut en faire », lance-t-il. Certes, mais Jef a la capacité de leur donner une âme, une texture. Une vidéo le montre à l’œuvre, révélant sa manière instinctive de travailler, de choisir l’emplacement, d’ajouter des gouttelettes et des imperfections, de travailler la matière des fonds, et de choisir l’endroit où il va ajouter sa fameuse petite flèche rouge, un détail devenu sa marque de fabrique.
Jef Aérosol, The Book of Colours, 2023
peinture aérosol et pochoirs sur toile • 120 × 120 cm • © Eric Maes
Plus loin, l’une de ses œuvres les plus célèbres, Jump, se retrouve disséquée en un mille-feuille de plaques de plexiglas superposées, afin d’expliquer la technique pas si simple du « multi-layering », soit la réalisation d’une image en plusieurs couches (noir, gris foncé, gris clair, blanc) nécessitant chacune un pochoir différent.
Outre un ensemble de 36 photographies d’œuvres mythiques de sa carrière, peintes ou collées dans les rues de Rome, Rio, Paris, Ushuaïa ou New York, le parcours contient un certain nombre d’œuvres sur toiles, mais aussi sur bois, carton ondulé ou métal rouillé. Parmi elles, des motifs iconiques comme le Sitting Kid, Chuuuttt !!! ou The Book of Colors. Parfois accompagnés de slogans, enfants, soldats, rêveurs et musiciens véhiculent les thèmes universels qui lui sont chers : la paix, la liberté, la diversité…
Vue de l’installation “Lifesize” de Jef Aérosol dans la chapelle de l’Hospice de la Comtesse, 2023
peinture aérosol et pochoirs sur carton • © Eric Maes
Cet esprit positif et sensible, où la mélancolie se mêle à l’espoir, à l’humour et au rêve, rayonne dans la dernière salle : une installation monumentale dans la chapelle de l’Hospice-Comtesse, où l’artiste a rassemblé plus de 200 personnages grandeur nature, peints au pochoir sur du carton, qui ont peuplé sa carrière. Des stars comme Jimi Hendrix y côtoient des SDF, des enfants anonymes, un punk à crête, une mendiante, des musiciens, des poissons volants, ou encore Jackson Pollock en plein dripping. Le tout animé par des effets de lumière et une bande-son mêlant musique et bruits urbains, qui nous fait ressentir l’immense brouhaha du monde, ses misères et ses gloires. Une immersion émouvante dans le cerveau de cet indécrottable arpenteur de villes !
Jef Aérosol Stories
Du 19 octobre 2023 au 21 janvier 2024
Musée de l'Hospice-Comtesse • 32 Rue de la Monnaie • 59800 Lille
mhc.lille.fr
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