Article réservé aux abonnés
Exposition “Ali Cherri. Les veilleurs” au musée d’art contemporain de Marseille
© Gregoire Edouard
Qu’est-ce qu’un musée ? De grandes salles immaculées parsemées d’œuvres, mais aussi (et surtout) des réserves immenses où d’autres dorment, attendant leur heure. Toutes sont étiquetées, inventoriées, classées par époque, par origine géographique, par valeur. Pour aborder les collections cachées des musées de Marseille, le plasticien libanais Ali Cherri (né en 1976) a choisi de sortir des sentiers battus et de mettre ses trouvailles sur un pied d’égalité, pour créer entre elles des dialogues inattendus qui ne tiennent compte que de « choix intuitifs », a-t-il expliqué lors de l’ouverture de l’exposition en juin dernier.
« C’est une manière de sortir ces objets d’un masque de sens, de les libérer du discours pour les regarder. » Il n’y a pas de cartel, pas de titre, pas de date. Seul un petit livret, donné à l’entrée, permet de connaître leur origine ; un masque Baoulé du XIXe siècle, un petit cheval sculpté chypriote du VIIe siècle avant Jésus Christ, un faucon naturalisé du musée d’Histoire naturelle, une nature morte peinte par un certain Charles Deyrieux en 1849. Sans contexte, sans indice, les œuvres sont rendues à leur pure existence plastique, et se regardent pour ce qu’elles sont.
Charles Deyrieux, Fruits et légumes, 1848
Peinture à l’huile • 59 × 72,5 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts de Marseille • © MBA Marseille
L’ambition ? « Questionner les dispositifs des musées. » Mine de rien, l’expérience est forte, et invite à ne plus jamais entrer dans une institution en se baladant vaguement, jetant un œil au cartel pour comprendre ce que l’on voit, lisant les textes écrits par les conservateurs pour être sûrs de ce qu’il faut ressentir.
Pour ouvrir le champs de vision des visiteurs, Ali Cherri n’a commandé qu’un seul texte pour son exposition, et celui-ci a été écrit sous la forme d’un poème par l’écrivain Karim Kattan (né en 1989). Faisant parler les objets, le Palestinien écrit : « Tu nous observes car tu penses être en éveil et nous les endormies mais, tu le sais, au fond, tu le sens le soupçonnes le crains : toi tu marches, mais c’est nous qui te regardons. Tu marches mais nous sommes les éveillées. »
Ali Cherri, Extrait du film « Somniculus », 2017
Vidéo • © Ali Cherri studio
Ici, tout invite donc à renouveler notre regard sur les œuvres, mais aussi sur le principe même d’une monstration. L’exposition s’ouvre ainsi avec une grande photographie prise par Ali Cherri dans les réserves des collections, dévoilant une perspective vertigineuse sur des rayonnages remplies d’œuvres dissimulées au regard. « On entre dans l’expo par les réserves ; on voit ce que l’on ne voit pas d’habitude. »
Ali Cherri, Wildlife, 2015
Boîte lumineuse, impression Duratrans • 200 × 125 cm • © Courtesy Galerie Imane Farès / © Ali Cherri studio
Puis, une série d’objets d’époques et de provenances très différentes sont posés sur une table lumineuse, de façon à devenir, nous dit l’artiste, des « objets sans ombre ». Il interpelle : « Quand ils entrent dans la collection d’un musée, les objets deviennent suspendus, hors-sol. » Cela est flagrant dans les musées d’anthropologie, où les instruments de musique, les masques de théâtre et les costumes de danse apparaissent pour toujours figés derrière des vitrines, séparés à jamais de leur usage, de leur vie passée. Il en va de même pour les musées d’histoire naturelle, que l’artiste confronte à la photographie qu’il a prise de l’Arabian Wildlife Center de Sharjah, un parc où « la nature devient spectacle », l’homme affirmant par là-même sa supériorité sur toutes les autres espèces (Wildlife, 2017).
Poursuivant la réflexion, Ali Cherri présente sur une table de travail quelques dessins d’oiseaux qu’il a réalisés à l’aquarelle (La Mort dans l’âme, 2020), piqués d’épingles, comme on le ferait avec des papillons : cette installation révèle à la fois une grande délicatesse (les dessins sont superbes, fragiles, touchants), et un regard attristé sur une façon de penser « la nature comme un objet que l’on dissèque », indique-t-il avec justesse.
Nicolas Labbé, L’adoration des mages, 17ème siècle
Peinture à l’huile • 202 × 156 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts de Marseille • © MBA Marseille
Plus loin, le plasticien fait une nouvelle fois appel à l’univers des coulisses des musées en accrochant quelques œuvres sur des grilles de réserves. Cela permet de voir l’envers des tableaux, ce qui les rend immédiatement à leur matérialité, à leurs numéros d’inventaire. « Elles ne sont pas hors du temps. » Oui, les œuvres sont des objets qui vivent et s’abîment, comme en témoigne un tableau qui n’est pas encore restauré, et qui montre ce que l’on ne voit jamais : de larges cicatrices dévoilent la toile brune, et parcourent le corps de Marie et du petit Jésus peints par Nicolas Labbé (L’Adoration des mages, XVIIe siècle). Troublant…
Au-delà de ce projet d’exposition, Ali Cherri a l’habitude de travailler directement avec des œuvres anciennes, intégrant dans une sculpture une tête de lion en grès rose du XVIe siècle (Lion, 2022) ou une idole de la Vallée de l’Indus (Déesse, 2023). Il convoque une mémoire enfouie, et travaille sur un fil entre « effacement et éclat », comme le dit de Déesse la commissaire Stéphanie Airaud, en ajoutant de la feuille d’or à une « forme discrète, presque intime, loin des gestes grandiloquents de l’histoire officielle ».
Exposition « Ali Cherri. Les veilleurs » au musée d’art contemporain de Marseille
© Gregoire Edouard
L’expérience de cette visite est d’une grande émotion. « Les masques, les visages, figures animales ou hybrides qui peuplent l’exposition nous invitent à faire l’expérience de l’altérité », analyse encore la commissaire. Altérité, le mot est clé : il rappelle les objets à leur vie, à leur histoire, aux êtres qui les ont façonnées, aux gestes, aux soins, aux aléas de la matière. Dans cette réflexion sur le musée, Ali Cherri incite à la modestie comme à la réflexion, au mouvement de la pensée, pour ne faire de ces viviers d’art des lieux de pouvoir et de violence. Capital.
Ali Cherri. Les veilleurs
Du 6 juin 2025 au 4 janvier 2026
[mac] - musée d'art contemporain de Marseille • 69 Avenue d'Haifa • 13008 Marseille
musees.marseille.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique