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ART CONTEMPORAIN

Des artistes antifascistes réunis dans une expo à Berlin

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Peintures, films, performances, installations, photographies, œuvres numériques… Les 50 artistes rassemblés dans cette exposition salutaire ont fait feu de tout bois pour interroger les mécanismes idéologiques du totalitarisme, phénomène historique mais aussi menace mondiale permanente. Une exhortation à ne jamais baisser la garde
Mona Vatamanu & Florin Tudor, Riots
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Mona Vatamanu & Florin Tudor, Riots, 2009

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Une évocation de la résistance anarchiste, représentée par le drapeau rouge et noir. Dans ses œuvres, ce duo d’artistes roumains insiste sur la nécessité de se pencher sur le passé pour comprendre la société postcommuniste.

huile sur toile • 40 x 50 cm • Courtesy Mona Vătămanu et Florin Tudor

« On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu ne change. » Dans le discours qu’il prononce en 1995 à l’Université de Colombia, intitulé « Reconnaître le fascisme » (publié en Italie par Bonpiani en 1997 et chez Grasset en 2000 dans l’ouvrage Cinq questions de morale), Umberto Eco donne des clés de lecture pour décrypter les signes du totalitarisme dans les discours et mouvements politiques contemporains.

Soulignant l’ubiquité de ce système politique, sa capacité d’adaptation liée à ses contours flous, imprécis, le philosophe italien, disparu en 2016, dresse une liste des 14 caractéristiques de la nébuleuse fasciste, ce qu’il nomme l’« Ur-fascisme », à savoir le « fascisme primitif et éternel », « toujours autour de nous, parfois en civil ». Et de conclure : « Le fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes. Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes – chaque jour dans chaque partie du monde. »

Résister au fascisme, de Hong Kong à l’Afrique du Sud

Martin Kippenberger, Martin, ab in die Ecke und schäm dich
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Martin Kippenberger, Martin, ab in die Ecke und schäm dich, 1989

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« Martin, au coin, tu devrais avoir honte de toi ! » Essuyant nombre de critiques acerbes, autant pour son attitude que son art, Kippenberger répond à ses détracteurs avec cette
sculpture en bois à son effigie,
garçon turbulent puni pour son insolence. Et affirmant sa liberté absolue d’artiste.

bois, métal, styromousse, caoutchouc mousse, fer et vêtements • 178,8 × 66 × 35,9 cm • © Pinault Collection Paris / Photo Nicolas Brasseur

C’est ce que propose en substance la nouvelle exposition de la Haus der Kulturen der Welt (HKW), la Maison des cultures du monde, à Berlin, en réunissant 50 artistes internationaux en une avant-garde prête à affronter, à « démasquer », les idéologies autoritaires tapies aux quatre coins du monde. Tous ensemble, et chacun de façon singulière, à travers une pluralité de pratiques – peintures, films, performances, installations, photographies, œuvres numériques –, ils interrogent nos sociétés malades, dominées par la peur et le repli sur soi, tétanisées par les désastres d’un monde à feu et à sang.

En éclaireurs avisés et inspirés, ils défrichent les voies obstruées de la conscience pour continuer à cultiver notre esprit critique, garder l’œil ouvert, curieux, alerte et ne jamais baisser la garde face aux ennemis des libertés fondamentales. Il y a les personnages renfermés sur eux-mêmes des tableaux de Firenze Lai, figures anonymes stylisées écrasées par le poids de la répression chinoise après les manifestations à Hong Kong (dont elle est originaire) ; les séries de tatouages imaginés par Roee Rosen sur la destruction de Gaza et l’anéantissement de sa population par le gouvernement israélien, The Gaza War Tattoos, oxymores corporels mêlant des notions imagées telles que « témoigner » ou « preuve » à des représentations d’événements concrets et à des termes militaires nationalistes ; les sculptures en verre de casques policiers créées par Robin Rhode, artiste originaire d’Afrique du Sud dont le travail esthétisé aborde l’histoire de l’apartheid et les violences policières en évoquant la fragilité du pouvoir fasciste et ses peurs intrinsèques.

Son compatriote Lawrence Lemaoana détourne, quant à lui, le kanga, tissu traditionnel d’Afrique de l’Est aux motifs colorés, pour en faire des étendards de messages politiques inspirés par les rapports de force d’un monde postcolonial et post-apartheid criblé de cicatrices, où l’autre, cet étranger, cet immigré, ce réfugié, concentre les peurs, les haines et l’ignorance de sociétés amnésiques bafouant le droit fondamental d’asile.

Un monde dystopique peuplé de figures mi-humaines mi-animales

Et puis il y a l’installation coup de poing de Jane Alexander, vision universelle d’un système de domination implacable prêt à broyer toute velléité de rébellion, réveillant chez le spectateur, justement, des aspirations de soulèvement. La plasticienne, née à Johannesburg et installée au Cap, en Afrique du Sud, crée depuis les années 1980 des fictions d’anticipation sombres et angoissantes où elle met en scène des figures hybrides mi-humaines mi-animales sculptées avec un réalisme confondant.

Jane Alexander, Council With Emblem (2025), Monitor (2023) ; Representative in Law Enforcement Jacket (2006, 14), Bird in Step Out Tunic (2024) ; Beast (2003) ; Emblem (2025)
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Jane Alexander, Council With Emblem (2025), Monitor (2023) ; Representative in Law Enforcement Jacket (2006, 14), Bird in Step Out Tunic (2024) ; Beast (2003) ; Emblem (2025)

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Sombre et mélancolique, désabusé
et angoissant, peuplé de figures monstrueuses, l’univers déshumanisé de la plasticienne sud-africaine nous renvoie l’image d’une société égocentrique aux obsessions sécuritaires.

Technique mixte • Courtesy Jane Alexander

Des dystopies où la tension est palpable et l’angoisse omniprésente, comme ici où, dans une ambiance solennelle sépulcrale, vêtus de costumes militaires, trois personnages prennent la pose sous une lumière crue théâtrale. Un homme-chien trône sur un fauteuil de velours rouge, entouré d’un homme-singe dont le tablier pourrait être aussi bien celui d’un boucher que celui d’un officier prêt à mener des expériences médicales infâmes, et d’un homme-oiseau au bec acéré qui semble monter la garde avec son cerbère de compagnie…

De véritables monstres rappelant les pages les plus sombres de l’histoire où la société semble avoir perdu son humanité. L’artiste explique s’inspirer de la relation ambiguë des individus aux systèmes hiérarchiques de pouvoir, entre domination, soumission, violence et victimisation, qu’elle met en parallèle avec les comportements des animaux, à l’état sauvage et en captivité. Évoquant la politique ségrégationniste de l’apartheid et ses crimes, dont les dernières lois furent abolies en 1991 et dont l’artiste fut l’un des témoins directs, les œuvres de Jane Alexander incarnent de façon plus globale l’autoritarisme et la violence des systèmes fascistes d’hier et d’aujourd’hui ainsi que les menaces pesant sur l’avenir.

Quand les artistes sentent ce qui est en train d’advenir

« Loin de se cantonner aux lieux du pouvoir, le fascisme s’infiltre dans notre quotidien. »

Bonaventure Ndikung

« Les artistes sont capables de sentir ce qui est encore invisible mais en train d’advenir ; ils sont dotés d’une clairvoyance au-delà de l’indicible  », souligne Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, directeur artistique de la HKW. Dès son arrivée en 2023, il s’est appliqué à faire des lieux un espace pluriel de dialogues multiculturels, un lieu de recherche et de débats en prise avec l’actualité brûlante et la complexité du monde. Également directeur artistique de la 36e édition de la Biennale de São Paulo (jusqu’au 11 janvier), il avait déjà mis sur pied, avec ses équipes curatoriales, un programme artistique intitulé « Heinmaten » (traduisible par « foyer » ou « patrie ») pour répondre à la montée du nationalisme en Allemagne peu avant les dernières élections fédérales de 2025.

Josh Kline, Unemployed Journalist (Dave)
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Josh Kline, Unemployed Journalist (Dave), 2018

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L’automatisation des tâches, l’intelligence artificielle, la surveillance accrue, les crises économiques et le chômage ont étouffé le métier de journaliste. Une œuvre dystopique pour nous mettre en garde contre les dérives en cours.

impression 3D, sculpture en acrylique • 53,3 × 63,5 × 104,1 cm • Courtesy Josh Kline et 47 Canal, New York / Photo Robert Glowacki

Le propos de « Global Fascisms », qui s’appuie sur les recherches de Cosmin Costinaș, l’un des curateurs de la HKW, commissaire principal de la manifestation, se veut, lui, international. « Il s’agit de montrer que, loin d’être monolithique, le fascisme est pluriel, adopte différentes couleurs, se nourrit de divers contextes culturels, sociaux, économiques, misant sur les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Loin de se cantonner aux lieux du pouvoir, il s’infiltre dans notre quotidien  », précise Bonaventure Ndikung.

Et de citer le texte écrit par Michel Foucault en préface de l’essai de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1 – L’anti-Œdipe, qui fait du fascisme « l’ennemi majeur, l’adversaire stratégique » de nos sociétés, « non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite ».

Le besoin d’une pensée et d’un engagement collectifs

Une fois l’ennemi démasqué et connu, comment agir ? Les œuvres du parcours y répondent plus ou moins directement, en s’inspirant de faits historiques et de projets de transformation sociale. Ainsi de Vikrant Bhise, plasticien indien basé à Mumbai, auteur de grandes fresques picturales évoquant la lutte des Dalit Panthers – les dalits, ou « intouchables », sont considérés comme des parias, relégués au plus bas de l’échelle sociale –, groupe d’écrivains et de poètes inspiré par les Black Panthers américains, s’érigeant contre le système des castes indien qui prive une partie de la société de droits fondamentaux.

Hannah Höch, Haute finance
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Hannah Höch, Haute finance, 1923

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Dans ses photomontages politiques acides, la dadaïste berlinoise déconstruit les injonctions sociales faites aux individus et la bienséance bourgeoise de la république de Weimar.

collage • 36 × 31 cm. • Collection particulière • © Photo Bridgeman Images

En renfort de ce front antifasciste, les modernes sont appelés à la rescousse, telles ces deux figures de l’émancipation féminine que sont Maria Lassnig (1919–2014), peintre des corps abîmés au style âpre et nerveux, et son aînée, la dadaïste allemande Hannah Höch (1889–1978), dont les collages figurèrent à l’exposition de propagande contre l’« art dégénéré » organisée en 1937 à Munich par les nazis, événement qu’elle parviendra à visiter pour en témoigner. « Il y a beaucoup de visages fermés et on sent aussi beaucoup d’opposition. Les gens ne disent presque rien. »

Exilée à New York en 1941, après avoir fui l’Allemagne hitlérienne en 1933, puis la France en 1940, la philosophe Hannah Arendt publie en 1951 son ouvrage fondateur, les Origines du totalitarisme, dans lequel elle écrit : « Le but du totalitarisme n’est pas seulement de supprimer les opposants politiques, mais aussi d’isoler les individus les uns des autres et d’effacer toute forme d’organisation sociale ou de solidarité. » La liberté, au-delà de l’engagement individuel, rappelle la politologue, a besoin d’une pensée et d’un engagement collectifs. Ce que nous disent en filigrane, dans ce parcours salutaire, ces créatrices et créateurs venus de divers horizons réunis à Berlin.

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Global Fascisms

Du 13 septembre 2025 au 7 décembre 2025

www.hkw.de

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Fascisme 2.0

Magazine #2 d’AOC • été 2025 • 176 p. • 14,90 €

C’est le numéro d’été consacré aux formes du fascisme de la revue AOC (Analyse Opinion Critique), magazine trimestriel lié au quotidien digital créé en 2018. Depuis le printemps dernier, AOC publie une version papier qui met à l’honneur un ou une artiste, ici Tala Madani. Les peintures grinçantes à l’esthétique grotesque de cette peintre et vidéaste née en 1981 à Téhéran et installée à Los Angeles accompagnent, au fil des pages, les articles de ce « quotidien d’idées » éclairant, rédigé par des chercheurs, des écrivains, des intellectuels, des artistes et des journalistes.

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Reconnaître le fascisme

Par Umberto Eco

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Les Origines du totalitarisme – Eichmann à Jérusalem

Par Hannah Arendt

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