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Flora Moscovici, intervention éphémère dans la loggia de Sant’Orsola, peinture à la chaux (à l’aide d’un pulvérisateur agricole), mai 2025.
© Claudio Ripalti / Museo Sant'Orsola
Est-ce ici que « la Joconde » a fini ses jours ? C’est en tout cas dans ce couvent florentin du XIVe siècle que Lisa Gherardini (Monna Lisa), son modèle présumé, a été inhumée en 1542. Sa tombe, mise au jour avec retentissement en 2011 dans le champ de fouilles archéologiques situé en plein milieu de l’ancienne église du complexe religieux, en témoigne. C’est précisément dans cet espace creusé au milieu du béton, sous de lourdes poutres Renaissance, que naîtra dès fin 2026 un tout nouveau musée d’art contemporain.
Une véritable renaissance pour Sant’Orsola ! Et l’occasion, enfin, pour les Florentins d’accéder à ces 17 000 m2 longtemps cachés en plein cœur de la cité, dans le quartier de San Lorenzo. Car l’histoire de ce couvent dédié à sainte Ursule ne fut pas un long fleuve tranquille. Après avoir accueilli des sœurs bénédictines puis franciscaines, le lieu fut pillé et son patrimoine, dispersé par les troupes napoléoniennes avant de devenir, en 1818, une grande manufacture de tabac où travaillaient essentiellement des cigarières.
Shubha Taparia, installation site-specific avec application de feuilles d’or sur la voûte de l’entrée du musée, mai 2025
© Claudio Ripalti / Museo Sant’Orsola
Après la Seconde Guerre mondiale, Sant’Orsola est utilisé comme camp de réfugiés où l’on entasse d’abord des centaines de familles italiennes chassées d’Istrie (territoire divisé alors entre l’Italie et la Yougoslavie), puis des indigents. Abandonné à la fin des années 1960, l’ancien couvent est racheté dans les années 1980 par l’État pour en faire une caserne militaire. Au terme de quinze années de travaux inachevés, 90 % du bâti se retrouvent enseveli sous le béton. Le projet ne verra jamais le jour.
« J’invite des artistes émergents ou confirmés mais encore peu connus à nous aider à raconter l’histoire décomposée, lacunaire, de Sant’Orsola. »
Morgane Lucquet
Son patrimoine emmuré sera ainsi laissé à l’état de ruine pendant des décennies. Jusqu’au concours lancé en 2020 par la Ville de Florence et remporté, pour une concession de 50 ans, par le groupe immobilier français Artea, spécialisé, via sa branche Storia, dans la réhabilitation patrimoniale. Dans son portefeuille : l’emblématique hôtel des Postes de Luxembourg, le château d’Artigny près de Tours ou encore l’usine élévatoire de Lille, chef-d’œuvre d’architecture industrielle. Les Français de retour pour mettre la main sur un précieux patrimoine italien ? Si les Florentins ont d’abord regardé le projet avec méfiance, Artea a su convaincre par son volet culturel et son engagement à ouvrir les trois cloîtres au public.
L’œuvre d’Elise Peroi pour l’exposition « The Rose That Grew From Concrete » au Museo Sant’Orsola à Florence
Pour Sant’Orsola, l’artiste a réalisé une série de tissages dans l’espace de l’ancienne infirmerie, qui nous conte l’histoire du lieu à travers les plantes qui l’ont habité ou l’habitent encore : des plantes médicinales, des plants de tabac, des fleurs typiques de la région de l’Istrie ou encore des plantes sauvages qui poussent de manière spontanée.
© Photo Florelle Guillaume / Museo Sant’Orsola, Florence
Pas question donc de transformer l’ensemble en hôtel de luxe. Ludothèque, école, restaurants, jardin ouvert, ateliers d’art viendront se greffer autour de la fondation Artea qui y présentera sa collection et des expositions temporaires. Coût total de l’opération : 30 M€, qui s’ajoutent aux 14 déjà investis par la Ville dans la restauration des parties historiques.
Mais le chemin est encore long, et si le musée est le premier espace qui ouvrira, Sant’Orsola n’a pas attendu de finir sa mue pour reprendre vie. Morgane Lucquet Laforgue, jeune curatrice recrutée au Mobilier national, se donne corps et âme pour organiser, depuis trois ans, une exposition annuelle entre les engins de chantier et les échafaudages. « Il faut le voir comme une préfiguration du musée. J’invite des artistes émergents ou confirmés – mais encore peu connus du grand public – à nous aider à raconter l’histoire décomposée, lacunaire, de Sant’Orsola », explique celle qui piochera parmi les œuvres créées in situ pour constituer la collection de la fondation Artea dont elle a la charge.
Morgane Lucquet Laforgue
© Claudio Ripalti / Museo Sant’Orsola
Cet automne, 13 plasticiens internationaux (dont sept Françaises) ont investi les espaces en friche dans un accrochage au titre emprunté au rappeur et poète Tupac Shakur, « The Rose That Grew From Concrete », qui dit bien toute son ambition : révéler, pour mieux les panser, les cicatrices de l’édifice. Shubha Taparia souligne ainsi à la feuille d’or, tel du kintsugi (l’art de réparer les objets brisés), les stigmates des murs décrépits [ill. plus haut], quand Flora Moscovici enveloppe l’ancienne loggia d’un doux voile de peinture aux couleurs de l’aurore, réminiscence des fresques polychromes d’autrefois [ill. en Une]. Dans l’ancienne pharmacie, Chiara Bettazzi a érigé jusqu’au plafond d’improbables et fragiles colonnes d’objets chinés en hommage aux réfugiés, tandis que Bianca Bondi a figé dans le sel cristallisé les gestes et ustensiles des cuisinières du couvent.
Au-dessus du site de fouilles, flotte forcément le spectre de Lisa Gherardini et ses consœurs à travers les vitraux de Clara Rivault ou les broderies virtuoses de Cécile Davidovici. Avec une délicatesse inattendue au milieu de ces espaces bruts, la plupart des artistes réactualisent des savoir-faire anciens pour faire écho autant au patrimoine perdu du lieu qu’aux heures passées entre ces murs aux travaux d’aiguille, à l’attente, au soin, au partage, au jardinage, aux tâches domestiques… Une façon de réactiver la mémoire de ces milliers de femmes recluses et parfois exploitées – ouvrières, mères de familles, religieuses… – qui hantent l’endroit. Une armée de fantômes cachés derrière le sourire de Monna Lisa.
The Rose That Grew From Concrete
Du 5 septembre 2025 au 4 janvier 2026
Museo Sant’Orsola • 21 Via Guelfa • 50123 Firenze
museosantorsola.it
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