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Au CCC OD de Tours, l’exposition “Le diwan du démon” du trio de créateurs iraniens Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, du 2 juin 2023 au 18 février 2024
© Aurélien Mole 2023
Portraits des artistes iraniens Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian au CCC OD de Tours
© CCC OD – Tours / Laurine Pivard
« Une créature à six yeux » : voilà comment le trio d’artistes iraniens Ramin Haerizadeh (né en 1975), Rokni Haerizadeh (né en 1978) et Hesam Rahmanian (né en 1980) s’amuse à se décrire. À Tours, dans la lumineuse nef du CCC OD, les trois inséparables présentent « Le diwan du démon », prolongement de deux expositions réalisées en 2022, l’une au NYUAD Art Gallery (Abu Dhabi) et l’autre à l’occasion de la 59e Biennale de Venise. Pour leur première monographie dans une institution en France, ils dévoilent un nouveau « paysage » – selon le terme qu’ils emploient pour définir leur travail –, imprégné de réflexions philosophiques, sociologiques et poétiques autour de l’exil et de la guerre.
Car tous les trois ont vécu le conflit Iran-Irak (1980–1988), et connaissent ce sentiment d’arrachement propre à ceux et celles qui émigrent. Forcés de quitter Téhéran, ils s’installent aux Émirats arabes unis en 2009. Pour eux, l’exilé renferme un vide. Un trou béant, qu’ils matérialisent dès le début de l’exposition par un ensemble de sculptures en argile, constituées en leur cœur par un creux façonné d’un geste, à la main. Pour l’élaborer, ils se sont appuyés sur le concept du philosophe italien Roberto Casati « the hole and the host » (le trou et l’hôte). « Ce sont des intellectuels ! Dans leurs créations, ils tirent des fils de toute la documentation qu’ils amassent », explique Delphine Masson, la commissaire de l’exposition.
Ramin & Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, Memories Well Up from the Heart and Draw a Curtain on the Eye, 2019
Porcelaine, cuivre, fer, plastique et moteur • 165 × 244 × 42,5 cm • Aurélien Mole 2023
Au sein de leur écosystème créatif qu’ils alimentent au fil des années, on trouve notamment un projet architectural utopique : la rénovation d’un hôpital psychiatrique de Téhéran. Beaucoup d’artistes et d’intellectuels ont été hospitalisés dans ce lieu. Commencé en 2018, leur maquette propose de créer un espace inclusif, ouvert sur l’extérieur et orienté vers le bien-être. Un projet sans fin, qui fait fi de la possibilité qu’il voit le jour ou non…
Ramin & Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, Imagining renovation and extension of Mehregan Asylum Center, 2018 – en cours
Plexiglass, résine, impressions 3D • © Aurélien Mole 2023
Protéiforme et évolutif, leur travail est riche de tous les soubresauts du monde contemporain. Avec leur vidéo From Sea to Dawn, ils se sont approprié des extraits de reportages diffusés dans divers médias et connus de tous : des migrants qui traversent la mer afin de fuir la guerre. En utilisant la technique des « peintures fluides » qu’ils ont eux-mêmes élaborée, ils peignent par-dessus ces images animées des créatures mythologiques pour mieux changer notre regard sur la réalité tragique des migrations.
Au cœur de la nef du CCC OD, une fresque se déploie sur le sol, comme une immense cartographie de leur univers foisonnant : des poissons, des ânes, un puits de pétrole, des éclats de peinture verte comme du sang qui jaillit des entrailles de la terre… Ces mille et un détails font référence à un poème qu’ils ont écrit en collaboration avec d’autres auteurs, et que l’on peut lire sur tout un pan de mur : « Boys and Animals », qui raconte l’expérience des enfants soldats, est un « poème infidèle », concept développé par le trio. Dans ce cas précis, il s’agit d’une réécriture d’un poème de l’auteur iranien Reza Baraheni qui porte sur la guerre Iran-Irak.
Ramin & Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, Alluvium (ensemble de 27 assiettes), 2022
Acrylique, gesso, encre, aquarelle, gouache sur assiettes d’argile, fer • © Aurélien Mole 2023
Avec une force vitale inouïe, le trio s’attaque ainsi à leur démon commun : l’exil forcé d’un pays ravagé par la guerre.
La créature à trois têtes que le groupe d’artistes compose se révèle être un genre d’Hydre de Lerne ! Leur art est toujours le fruit de réinterprétations, dont l’énergie irrigue tout l’œuvre. Réalisée spécialement pour l’exposition, la sculpture intitulée Hayula est composée d’une centaine d’assiettes recouvertes de peinture et de collages issus de différents médias. Sa structure en fer, conçue avec l’aide d’un artisan et de chorégraphes, prend la forme d’une sorte de vortex qui fait écho au « trou » de l’exil. Connectées les unes aux autres par leurs références à la mythologie perse et aux événements récents qui ont bousculé l’Iran, comme la mort de Mahsa Amini, ces assiettes sont les molécules d’un organisme vivant, que l’on pourrait scruter pendant des heures. Avec une force vitale inouïe, le trio s’attaque ainsi à leur démon commun : l’exil forcé d’un pays ravagé par la guerre. Du chaos absolu, s’échappent des dizaines de paysages poétiques qu’ils partagent désormais avec une communauté d’artistes et de penseurs.
En sortant de l’exposition, le dernier vers de leur poème résonne encore en nous : « Réveillons-nous ! Regardons le monde avec des yeux nouveaux ».
Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh, Hesam Rahmanian : Le diwan du démon
Du 2 juin 2023 au 18 février 2024
Centre de création contemporaine Olivier Debré • Jardin François 1er • 37000 Tours
www.cccod.fr
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