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Ágnes Dénes, Champ de blé – Une Confrontation (Wheatfield – A Confrontation), été 1982
0,8 hectares de blé planté et récolté par l’artiste sur la décharge de Battery Park à Manhattan • Commande du Public Art Fund • Photo John McGrall / Courtesy Agnes Denes et Leslie Tonkonow Artworks
Imaginez la pointe de Manhattan transformée en un champ de blé de près d’un hectare. Impossible ? C’est pourtant le défi fou que releva Ágnes Dénes en 1982. À l’époque, Battery Park abritait une décharge à ciel ouvert, rassemblant les remblais de l’excavation du site du World Trade Center. C’est donc au pied des tours jumelles et face à la Statue de la Liberté que l’artiste initia son projet le plus connu : en mai 1982, elle laboura un peu moins d’un hectare de terre sur la décharge, et y planta du blé. Quatre mois plus tard, le terrain était devenu un large champ d’épis blonds grimpant jusqu’à la taille de visiteurs stupéfaits, et contrastant avec les silhouettes graphiques des immeubles voisins de Wall Street. Le blé fut récolté au mois d’août et voyagea à travers le monde au gré d’une exposition, intitulée « L’Exposition Internationale pour La Fin de la Famine ». Le site est depuis devenu un vaste complexe abritant immeubles résidentiels, bureaux, restaurants et parcs. Mais ce projet exceptionnel reste visible aujourd’hui, au travers d’images documentaires et d’une interview d’Ágnes Dénes, présentées au Shed parmi 150 œuvres retraçant le parcours de l’artiste.
Ágnes Dénes, Champ de blé – Une Confrontation (Wheatfield – A Confrontation), été 1982
0,8 hectares de blé planté et récolté par l’artiste sur la décharge de Battery Park à Manhattan • Commande du Public Art Fund • Courtesy Agnes Denes et Leslie Tonkonow Artworks + Projects
Née en 1931 à Budapest, Ágnes Dénes grandit en Suède, où sa famille vient fuir les persécutions nazies, avant d’étudier et de s’installer définitivement aux États-Unis. D’abord poète, l’artiste se tourne vers les arts visuels, plus aptes à canaliser sa créativité, car, comme elle le déclarera plus tard : « J’ai perdu l’usage du langage car nous voyagions énormément ». Rapidement, cependant, elle se sent contrainte par le caractère fini de ses toiles. À la fin des années 1960, elle cesse donc complètement de peindre et s’essaie à une variété de médiums. Ainsi crée-t-elle en 1968 le projet Riz/Arbre/Enterrement (Rice/Tree/Burial), figure emblématique du land art et l’une des premières œuvres pro-environnementales. Lors de cette performance sise dans un champ situé au nord de New York, elle plante du riz, couvre de chaînes les arbres alentour et enterre une capsule temporelle contenant des copies d’un haïku – court poème japonais – de sa composition.
À gauche : Systèmes Isométriques dans l’Espace Isotrope – Projections Cartographiques : Le Hot Dog (1976) / À droite : Systèmes Isométriques dans l’Espace Isotrope – Projections Cartographiques : L’Œuf (1975)
Coll. Gail et Tony Ganz / Coll. Robert Harshorn Shimshak et Marion Brenner
Son but est alors de rendre accessible des sujets cérébraux difficilement intelligibles en les sublimant visuellement.
À la même époque, elle commence à produire des dessins de Philosophie Visuelle (Visual Philosophy), sortes de diagrammes réalisés pour certains par ordinateur (chose rare à l’époque !), et inspirés par son goût pour la philosophie, les sciences, les mathématiques et la logique. Son but est alors de rendre accessible des sujets cérébraux difficilement intelligibles en les sublimant visuellement. Nombre de ces dessins sont visibles dans l’exposition, comme ceux de la série L’Argumentation Humaine (The Human Argument), dans lesquels elle prétend résumer, non sans humour, la totalité des possibilités d’argumentation rhétorique dans un triangle constitué d’une centaine de petits triangles, contenant chacun une proposition logique. Cet humour, mais aussi cette recherche d’absolu, sont également perceptibles dans ses Projections Cartographiques (Map Projections) – dessins dans lesquels elle imagine des représentations alternatives de mappemondes qui s’éloignent des plans classiques pour épouser la forme d’un escargot, d’un œuf ou d’un hot dog !
À gauche : Vue de l’exposition “Ágnes Dénes : Absolutes and Intermediates”, The Shed, New York, avec au centre Maquette pour Pyramide de Probabilités – Étude pour Pyramide de Cristal / À droite : Model for Teardrop – Monument to Being Earthbound (2019)
© Dan Bradica / © Kelly Barrie, commissioned by the Shed - courtesy Agnes Denes et Leslie Tonkonow Artworks + Projects
Si elle a parfaitement conscience de l’imperfection inhérente au monde, elle aime pousser les limites du possible et créer des œuvres utopiques.
Car la quête d’un idéal à la fois mathématique, éthique et humain est au cœur des œuvres d’Ágnes Dénes. Si elle a parfaitement conscience de l’imperfection inhérente au monde, elle aime pousser les limites du possible et créer des œuvres utopiques, comme sa Série des Pyramides (Pyramide Series), qui depuis les années 1970 étudie, contraint et transforme les proportions idéales des pyramides pour en faire des créations géométriques étonnantes et ondulantes. Pour donner vie aux dessins de l’artiste, le Shed lui a commandé pour cette exposition trois œuvres, dont une pyramide faite de cubes biodégradables réalisés à l’aide d’une imprimante 3D, et illuminés. Cette œuvre poétique aux pentes incurvées, haute de plus de cinq mètres, s’apparente à un château de cartes prêt à s’effondrer au moindre contact.
Vue de l’exposition « Ágnes Dénes : Absolutes and Intermediates ».
À droite : dessins et modèle pour Montagne Arbre – Une Capsule Temporelle Vivante (Tree Mountain – A Living Time Capsule), 1992–1996. À gauche : L’Argumentation Humaine IV – Matrice de Lumière (The Human Argument IV—Light Matrix ), 1987/2012.
© Dan Bradica / Courtesy Shed
En confiant l’entretien de chaque arbre à celui qui l’a planté et à ses descendants pendant 400 ans, Ágnes Dénes introduit l’idée d’une responsabilité à la fois individuelle et collective
vis-à-vis de l’environnement.
Ágnes Dénes n’entre dans aucune catégorie. C’est la raison peut-être de son succès public tardif, quoique ses dessins soient collectionnés depuis longtemps par de grandes institutions, comme le Centre Pompidou et le MoMA. Toujours en avance sur son temps et porteuse de thèmes universels, cette touche-à-tout aura exploré tous les domaines, de la poésie à la performance en passant par la peinture, le dessin, la sculpture, la création d’hologrammes… Sans oublier de larges commandes d’art public, comme la réalisation, entre 1992 et 1996, de Montagne Arbre – Une Capsule Temporelle Vivante (Tree Mountain – A Living Time Capsule), une forêt de 11 000 arbres plantés par autant d’individus sur une colline en Finlande, créée selon un design mathématique évoquant une grande spirale montante. En confiant l’entretien de chaque arbre à celui qui l’a planté et à ses descendants pendant 400 ans, Ágnes Dénes introduit l’idée d’une responsabilité à la fois individuelle et collective vis-à-vis de l’environnement. De nombreux autres projets de cette veine ont été pensés, mais jamais réalisés : comme une forêt de 100 000 arbres dans le Queens, à New York, par exemple. D’une idée à l’autre, d’un médium à un autre, elle porte depuis 50 ans les thèmes sociétaux les plus urgents aujourd’hui. À voir d’urgence, donc.
Ágnes Dénes : Absolutes and Intermediates
Du 9 octobre 2019 au 22 mars 2020
The Shed • 545 West 30th Street • 10001 New York
theshed.org
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