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Alberto Giacometti et la lutte contre l’infiniment petit

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L’aventure moderne d’Alberto Giacometti est mise à l’honneur au LaM, à Villeneuve-d’Ascq. Entre 1942 et 1945, la production du sculpteur tient dans quelques boîtes d’allumettes… Une technique compulsive de « l’anéantissement » que l’artiste combattra pour aboutir aux grandes silhouettes filiformes emblématiques.  
Jean-Régis Roustan, Alberto Giacometti dans son atelier en 1961
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Jean-Régis Roustan, Alberto Giacometti dans son atelier en 1961

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© Jean-Régis Roustan / Roger-Viollet

La pièce est claire, presque occupée toute entière par la poussière qui flotte dans l’air. C’est là, dans cette chambre miteuse de l’Hôtel de Rive, à Genève, que Giacometti a sculpté la plupart de ses miniatures de 1942 à 1945. Placées sur un épais socle en bois, elles ont la taille d’une allumette ou d’un doigt, mais retiennent toute l’attention de leur créateur, immortalisé par le photographe Eli Lotar en 1944 : la cigarette coincée dans une main sûre, le visage concentré, tout ici n’est que tension, qu’obsession lilliputienne.

Alberto Giacometti, Toute Petite Figurine
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Alberto Giacometti, Toute Petite Figurine, vers 1937–1939

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Plâtre retravaillé au canif • 5 × 3 × 3,8 cm • Coll. Fondation Giacometti, Paris • © Bridgeman images

Entrevoir ses œuvres dans l’infiniment petit – certaines ne dépassent pas le centimètre et demi – se résume moins à un choix qu’une nécessité pour l’artiste. Elle s’impose à son corps défendant comme en témoigne Toute Petite Figurine, réalisée à la fin des années 1930. Si bien que Giacometti a choisi de s’y adonner avec résignation bien avant de quitter son atelier parisien pour cette autre cellule : « Pendant des années, je n’ai pu faire autre chose que cela, explique-t-il au critique d’art Denys Chevalier, dans Alberto Giacometti ou l’intransigeance de l’absolu. Vers 1941, un fonctionnaire des Beaux-Arts est venu me voir pour m’inciter à faire de l’art pour le peuple. Quand il a vu mes travaux, il m’a demandé pour qui je les faisais et m’a conseillé de tout changer. Je lui ai alors avoué que je faisais ainsi parce que je ne pouvais faire autrement et que j’étais le premier ennuyé de la taille ridicule de mes œuvres. »

« L’anéantissement »

Alberto Giacometti, Silvio debout les mains dans les poches
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Alberto Giacometti, Silvio debout les mains dans les poches, 1943

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À Stampa, chez sa mère, Alberto Giacometti a choisi de prendre Silvio, son neveu avec lequel il passe beaucoup de temps, comme modèle. C’est d’ailleurs ce dernier qui lui rappellera, des années plus tard, son processus atypique de création consistant à reprendre la figurine de la veille pour la réduire de moitié. L’artiste dédie entre quinze minutes et une heure à cet « anéantissement », seul capable de rapprocher son sujet du réel.

Plâtre • 11,2 × 4,6 × 4,4 cm • Coll. Fondation Giacometti, Paris • © Bridgeman images

Dans la cité calviniste, Giacometti donne forme à une série de sculptures comme Petit Buste sur double socle (1940–1941) ou Silvio debout les mains dans les poches (1943). La légende dit que l’ensemble de sa production de cette période tient dans quelques boîtes d’allumettes. Car même si Alberto Giacometti voit plus grand, sa technique – « l’anéantissement », telle que la nomme Denys Chevalier – réduit inéluctablement les plans ou les volumes généreux en une peau de chagrin : la figure réalisée la veille est retravaillée, réduite compulsivement de moitié pour atteindre huit ou dix centimètres de hauteur, parfois moins. La raison ? Une quête absolue de ressemblance, uniquement possible à cette échelle, selon lui. « Mais voulant faire de mémoire ce que j’avais vu, à ma terreur, les sculptures devenaient de plus en plus petites, elles n’étaient ressemblantes que petites et pourtant leurs dimensions me révoltaient, et inlassablement je recommençais pour aboutir après quelques mois au même point », confiera-t-il quelques années plus tard dans une lettre à son marchand Pierre Matisse datant de 1948.

« Une grande figure était pour moi fausse et une petite tout de même intolérable, et puis elles devenaient si minuscules que, souvent, avec un dernier coup de canif, elles disparaissaient dans la poussière. » Ou encore : « En travaillant d’après nature, je suis arrivé à faire des sculptures minuscules : trois centimètres. Je faisais ça malgré moi. Je ne comprenais pas. Je commençais grand et je finissais minuscule. Seul le minuscule me paraissait ressemblant. J’ai compris plus tard : on ne voit pas une personne dans son ensemble jusqu’à ce que lorsqu’elle s’éloigne et devient minuscule. »

Une lutte caduque

Alberto Giacometti, Petit Buste sur double socle
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Alberto Giacometti, Petit Buste sur double socle, 1940–1941

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Bronze • 11,6 × 6,2 × 5,4 cm • Coll. Fondation Giacometti, Paris • © Bridgeman images

Dans un entretien accordé à David Sylvester, le sculpteur précise cette quête qu’il dépassera pourtant à partir de 1945, à son retour à Paris, grâce à la reprise de la peinture et la réalisation des premières grandes silhouettes filiformes qui le caractérisent : « Je ne peux plus jamais ramener une figure à la grandeur naturelle. Quand je suis au café, je regarde les gens passer sur le trottoir d’en face, je les vois très petits, comme de toutes petites figurines, ce que je trouve merveilleux. […] Si je regarde une femme sur le trottoir d’en face, et je la vois toute petite, c’est l’émerveillement du petit personnage qui marche dans l’espace et, alors, la voyant plus petite, mon champ visuel est devenu beaucoup plus vaste. Je vois un énorme espace au-dessus et autour, qui est presque illimité. »

Comme si, dans cette recherche, l’infiniment petit rejoignait l’infiniment grand et rendait la lutte entre les deux caduque. Comme si la dimension irréelle de ses personnages avait une résonance bien plus « naturelle » que l’échelle de la nature elle-même, qu’il s’agisse de l’infiniment petit ou de l’infiniment grand. Giacometti est enfin un Homme qui marche.

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Alberto Giacometti. Une aventure moderne

Du 13 mars 2019 au 11 juin 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Alberto Giacometti

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