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Alvar Aalto, Villa Mairea, 1937
Courtesy Mairea Foundation, Noormarkku/ Photo Rauno Träskelin
Alvar Aalto est à la Finlande ce que James Joyce est à l’Irlande et Pablo Picasso à l’Espagne. Il a su donner forme à sa culture nationale en modelant dans la brique et le bois ce qu’elle avait de plus précieux : sa nature. Styliste de la courbe, puriste des lignes, Alvar Aalto, dont les initiales A.A. claquent comme une ouverture orchestrale ou une appréciation d’excellence, fut l’artisan d’une transfiguration. Sous son crayon, forêts et lacs se muèrent en sanatoriums et en bibliothèques, en maisons de la culture et en villas d’été. Deux cents bâtiments construits, 300 autres dessinés, des projets proposés dans 18 pays, une reconnaissance internationale et plus encore une suprématie dans l’art d’exceller, tant dans l’architecture que dans le mobilier et les plans de villes. Alvar Aalto est un géant.
Pourtant, Aalto ne fut pas toujours celui que l’on connaît. Quand il ouvre son agence en 1921, il perd surtout beaucoup de concours. Ce qu’il réussit tout de même à bâtir est influencé par ce que l’on nommera le « romantisme national ». Son approche est fortement marquée par les sagas nordiques et il dessine des maisons d’été en bois inspirées par l’architecture carélienne, agrandissables au fil du temps. Membre des Jeunes Finlandais mais toujours à l’écart des débats politiques houleux, il s’affiche comme un libéral, dédaigneux de la tutelle russe et ouvert à la modernité.
Alvar Aalto, 1941
Alvar Aalto en 1941 dans sa maison, à Munkkiniemi, près d’Helsinki. Réalisée en 1936, elle est aujourd’hui ouverte à la visite.
Courtesy Mairea Foundation, Noormarkku/ Photo Rauno Träskelin. Photo Maija Holma, Alvar Aalto Museum. 2003. Photo Aino Aalto © Alvar Aalto Museum
En 1924, il voyage en Italie avec sa jeune épouse Aino Marsio et son art évolue. De cette lune de miel il rapporte un goût prononcé pour le style toscan. Quelques projets d’églises en portent la marque. Aalto n’est pas encore Aalto. Vient ensuite le virage du fonctionnalisme international qui le mène aux années 1930. Il bâtit des bâtiments devenus depuis des icônes, tels le sanatorium de Paimio (1929– 1933) et la bibliothèque de Viipuri (1927–1935). En 1937, il signe à Paris le pavillon finlandais de l’Exposition universelle dite « Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne ». Mécontent de la réalisation, il boude l’inauguration. Mais sa réputation grandit. Le Corbusier le remarque et le grand critique Siegfried Giedion se dit frappé par l’architecture du siège du journal Turun Sanomat (1928–1930), à Turku, où peut être projetée chaque jour sur une façade la une du quotidien. La notoriété d’Aalto explose véritablement en 1939 quand, signataire déjà du pavillon finlandais de l’Exposition universelle de New York, il expose au MoMA ses travaux personnels.
Entre-temps, et de manière plus confidentielle, il avait édifié en 1938 l’un de ses chefs-d’œuvre, la villa Mairea, pour les mécènes Harry & Maire Gullichsen. Une maison expérimentale pour laquelle il utilise divers matériaux. Passionné de construction navale, il cherche à tout-va, a recours à la céramique, au bouleau, à l’épicéa, au hêtre mais aussi au teck, au charme, au schiste, à l’ardoise, au granit. À cette période foisonnante succédera une période blanche, dominée par le marbre de Carrare.
Alvar Aalto, Villa Mairea, 1937
Édifiée en 1937 pour un couple de galeristes mécènes, la villa Mairea, à Noormarkku, se veut expérimentale. Déjà, s’y affirme l’importance pour Alvar Aalto de la fusion entre références nordiques et rationalisme moderne. Les œuvres d’art dispersées au fil des pièces sont appréhendées comme des éléments constitutifs de l’architecture elle-même.
Photo Maija Holma, Alvar Aalto Museum. 2003
Peu à peu, Aalto précise ce que sera son architecture. Il la désire organique, enveloppante. Aérienne, presque éthérée, avec ses transparences, son architecture est pourtant terrienne, ancrée dans un sol nourricier : la Finlande, c’est 70 % de forêt. Or le bois qu’il affectionne, comme la brique (faite de terre), le raccroche à cette materia dont il use comme d’un concept référentiel. Pour Aalto, la ligne compte moins que les facultés physiologiques qu’elle met en jeu. Qu’est-ce qu’un corps ressent quand il se meut dans un édifice ? Voilà la question. Chez lui, et cela le rapproche des artistes abstraits, des explorateurs du subconscient, voire des zélateurs de l’écriture automatique, l’inspiration naît durant les phases nocturnes. L’idée est une lumière.
Proche des milieux artistiques, admirateur de Jean Arp, ami d’Alexander Calder et de László Moholy-Nagy, il fonde en 1935 avec trois associés, dont son épouse, elle-même architecte, la société Artek. L’entreprise est une fabrique de meubles. Aalto veut maîtriser toute la chaîne de production et de distribution de ses créations. L’intitulé de la société nous renseigne sur la communauté d’esprit qui relie l’œuvre d’Aalto à celle des promoteurs du Bauhaus en Allemagne. Chez lui, comme chez Walter Gropius et ses collaborateurs, s’affirme la volonté d’unir dans une production usinée l’art et la technique. Alvar Aalto crée alors quantité de pièces de mobilier, tabourets, chaises, appliques, luminaires…
Marqué par un séjour à l’hôpital, il dessine chaque élément du sanatorium de Paimio dans le but de favoriser la guérison des patients. Il courbe les murs et soigne les plinthes pour que nul ne se blesse. Il peaufine les éclairages pour que nul ne soit aveuglé. Un hygiénisme guide son trait. Les murs sont revêtus d’un matériau qui assourdit le son, les lavabos sont conçus pour que l’eau y coule en silence, la ventilation est naturelle, le mobilier est léger et facilement nettoyable, les couleurs facilitent les circulations dans les couloirs et les étages ; bref, il arrondit les angles, au propre comme au figuré. Dans cette volonté de cintrer les lignes, Siegfried Giedion voit l’influence des lacs de son pays et c’est incontestable.
Alvar Aalto, Vase Savoy, 1936
Le célèbre vase Savoy, de 1936, icône du style Aalto, inspiré de la ligne d’un vêtement de cuir porté par les femmes inuites, fait aussi écho aux lacs de Finlande
Photo Alexander von Vegesack © Vitra Design Museum
Aujourd’hui, le vase Savoy (1936), dont le dessin original s’intitule Haut-de-chausses en cuir d’une femme esquimo, est devenu l’emblème du style Aalto. Dans ce design très pur, le mouvement est majestueux. En ce sens, cette pièce ondulante et beaucoup d’autres rapprochent Aalto de Calder. L’homme des Stabiles-Mobiles lui rendra visite en 1950 en Finlande : des photos existent où on le voit revêtu d’une peau d’ours. Aalto partage également avec Jean Arp une attirance pour les formes arrondies, oblongues, tirant vers le culbuto. Parce qu’Artek se double d’une galerie d’art à Helsinki, l’architecte se tient toujours au fait des courants artistiques. Si la maison Carré, à Bazoches-sur-Guyonne (Yvelines) – seul édifice visitable d’Aalto en France –, expose ses murs nus, ce n’est pas le cas de la villa Mairea, à Noormarkku. Là, la présence d’œuvres signées Pablo Picasso, Fernand Léger, Alexander Calder, Jean Arp ou Juan Gris démontrent combien, pour Aalto, l’art faisait partie intégrante de ses réalisations. Peu d’architectes peuvent se vanter d’avoir connu dans leur carrière deux périodes où s’accumulent tant de chefs-d’œuvre. C’est le cas d’Alvar Aalto, célébré pour ses réalisations des années 1930 comme pour celles des années 1960, tels le musée de la Finlande centrale (1961) et le Finlandia Hall (1962–1975).
Alvar Aalto, Finlandia Hall, 1962–1975
Le Finlandia Hall, salle de concert et de congrès d’Helsinki achevée en 1975, joue d’éléments architectoniques marqués par un brutalisme de paysage de glace.
Photo Rune Snellman © Alvar Aalto Museum
Entre les deux s’étend une période durant laquelle Aalto, nommé expert de la reconstruction par le gouvernement, produit des habitats d’urgence standardisés. La Finlande avait durement souffert des bombardements allemands et russes. Les populations de Carélie, occupée par l’Union soviétique, constituaient des flots de réfugiés qu’il fallait mettre à l’abri. Ainsi, des premières maisons en bois aux grands projets publics en passant par le projet social d’après-guerre et tout le design et le mobilier qu’il conçut, la trajectoire d’Aalto est exceptionnelle. Elle fut mouvement, courant, épanchement. Chez cet homme des lacs, l’architecture coulait de source. Détail ultime et qui peut-être résume tout : aalto signifie « vague » en finnois.
Trente ans d’attente
Comme le rappelle la commissaire Stéphanie Quantin-Biancalani, la France n’avait pas connu d’exposition Aalto depuis trente ans. La dernière, organisée par le Centre Pompidou, était centrée sur la période marquée par le fonctionnalisme international et les débuts de son style propre, au tournant des années 1930. Conçue par le Vitra Design Museum, à Weil am Rhein, en Allemagne – Vitra a racheté la société Artek et continue de produire des meubles d’Aalto –, cette exposition itinérante présente pour la première fois plus de 150 pièces provenant de la fondation Alvar Aalto et de l’Alvar Aalto Museum, dont des maquettes, des dessins, des photos, de la céramique, du mobilier en bois courbé… De quoi saisir toute l’importance et l’originalité du maître finlandais.
Alvar Aalto. Architecte et designer
Du 9 mars 2018 au 1 juillet 2018
Cité de l'architecture & du patrimoine • 1 Place du Trocadéro et du 11 Novembre • 75116 Paris
www.citedelarchitecture.fr
À lire
Alvar Aalto - Second Nature
sous la dir. de Mateo Kries & Jochen Eisenbrand
Éd. Vitra Design Museum • 688 p. • 69,90 €
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