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André Devambez, Chanson, dit aussi Complainte, 1939
Huile sur toile • 88 x 150 cm • Courtesy Marc Ottavi.
« Les toiles de Devambez ! Oh ! ne m’en parlez pas… Je ne puis les regarder en face. – Et pourquoi Madame ? – Mais parce qu’elles me donnent le vertige ! » Ces propos tenus par une anonyme sur le peintre André Devambez, rapportés par le journaliste Jean Valmy-Baysse, remontent à 1910. Cette année-là, l’artiste vient de réaliser un petit exploit pictural en figurant sur un tableau avec autant de poésie que d’humour un avion vu du ciel survolant une masse de nuages. Sur la ouate moelleuse, grisaille quasi abstraite occupant l’essentiel de la composition, se profile la minuscule silhouette jaune de l’appareil, le pilote à son bord et son ombre projetée, touchante et ridicule, à l’image d’une humanité qui ambitionne alors de dominer les airs malgré sa fragilité. Quant au titre, le Seul oiseau qui vole au-dessus des nuages (1910), il sied parfaitement à ce drôle de colibri que fut Devambez, créateur à l’imagination débridée qui a tracé sa route en solitaire sans se soucier des vents contraires.
L’artiste faisant la grimace., vers 1904
Coll. Michel Menegoz / © Musée des Beaux-Arts de Rennes / Photo Jean-Manuel Salingue
Parisien de naissance et de cœur, fils d’un graveur spécialiste de l’héraldique, étudiant à l’Académie Julian puis à l’École nationale supérieure des beaux-arts, lauréat du prestigieux prix de Rome, le jeune André se rêve en peintre d’histoire. Ce ne sera pas le cas mais il fera une carrière plus qu’honorable, saluée par le public, les institutions et le marché. En marge des avant-gardes artistiques dont il n’appréciait ni le fond ni la forme, il conserve un style relativement académique tout en faisant preuve d’une fantaisie et d’une sincérité à toute épreuve. À tel point que, après une longue période d’oubli, le charme opère toujours lorsque nous découvrons ses œuvres dans l’exposition que lui consacre le Petit Palais. Elles nous semblent tour à tour drôles, émouvantes, singulières et même vertigineuses, pour reprendre les mots de cette observatrice du siècle dernier face aux vues en plongée dont l’artiste s’était fait une spécialité. Marchant sur les pas des impressionnistes, il immortalise la capitale selon des angles inédits, depuis les balcons des immeubles haussmanniens. Et n’hésite pas si nécessaire à faire de la tour Eiffel un poste d’observation pour prendre encore plus de hauteur, scruter la cité fourmillant de détails, qu’elle soit inondée par la grande crue de la Seine en 1910 ou métamorphosée par les Expositions universelles et défilés du 14 Juillet.
André Devambez, Grande manoeuvre militaire La défense de la voie ferrée, 1911
Avec panache et mouvement, l’artiste imagine un vertigineux ballet militaire dans les airs, mettant en scène un modèle découvert au Salon de l’aviation. Une vision sensationnelle à l’époque.
Huile sur toile • 31,2 × 55,3 cm • Coll. et © Musée de l’Air et de l’Espace – Aéroport de Paris – Le Bourget / Photo Frédéric Cabeza
Il croque la Ville Lumière à pleines dents, décrit sa frénésie, son énergie, ses animations, ses cafés, les salles combles des théâtres et des cinémas où il se rend souvent, la vie qui grouille de jour comme de nuit par la grâce de la Fée électricité et des nouveaux réverbères à gaz. Flâneur insatiable, observateur à l’œil aiguisé, il sillonne le Paris de la Belle Époque équipé de son appareil photo et de sa « boîte à pouce » renfermant son précieux matériel pour peindre en plein air. « Devambez se distingue par sa vision singulière, à la fois teintée d’humour et profondément humaniste, ainsi que par sa recherche constante du cadrage adéquat pour embrasser au mieux ses sujets », souligne Maïté Metz, l’une des commissaires de l’exposition. Embrasser : tel est le maître mot. Embrasser le ciel, la ville, la foule qui se rassemble et manifeste dans un grand mouvement solidaire avant d’être dispersée dans la violence par une charge policière. Embrasser aussi les hommes partis mourir au front, les mères, les femmes, les filles et enfants demeurés seuls face au désastre de la Grande Guerre.
André Devambez, Lisez le « Conseiller municipal », 1916,
En décembre 1916, cette affiche pour la revue Conseiller municipal montre un géant de la politique soulever le toit de l’Hôtel de Ville pour scruter ce qui s’y passe à l’intérieur tandis qu’une foule s’agite à ses pieds.
Lithographie en couleurs • 33,3 × 21,8 cm • Coll. et © Mudo- Musée de l’Oise, Beauvais / Photo Alain Ruin.
Devambez en a fait l’expérience, même si, à 47 ans, il est déjà trop vieux pour être mobilisé. Qu’à cela ne tienne ! Il se rend avec le peintre militaire Georges Scott dans le Nord-Pas-de-Calais et en Belgique où il met ses talents de dessinateur au service de la revue l’Illustration. Puis il s’engage dans la section camouflage du 13e régiment d’infanterie, en mars 1915. Direction la Somme, où il est chargé de repeindre l’artillerie militaire pour qu’elle se confonde avec le paysage, maintenant que l’aviation permet de repérer le positionnement des troupes depuis le ciel. Il frôle la mort. Grièvement blessé après une explosion, il est atteint d’éclats d’obus aux jambes et près de l’œil gauche. Une fois remis, il accepte en 1917 une mission du sous-secrétariat aux Beaux-Arts : documenter la vie au front. En parallèle, il continue de proposer ses planches à l’Illustration, même s’il est souvent censuré, ses dessins ne glorifiant pas assez l’héroïsme de l’armée et la grandeur des combats. Ses eaux-fortes montrent plutôt la peur au ventre, la souffrance physique et morale des troupes sacrifiées.
André Devambez, La Charge, boulevard Montmartre, 1902–1903
Cette scène d’émeute représentée en plongée sous les lumières de la ville témoigne des talents de l’artiste pour retranscrire les mouvements et la tension qui anime la foule. Une image digne d’un plan cinématographique.
Huile sur toile • 127,5 × 162,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris / © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Après l’armistice, il restera longtemps hanté par les atrocités de la guerre, dont il rend compte dans un triptyque monumental la Pensée aux absents, exposé au Salon de 1924 – il en fera une seconde version non moins vibrante dix ans plus tard, aujourd’hui montrée au Petit Palais. L’idée de cet ensemble reprenant les dimensions des œuvres religieuses était née dès 1916, où il avait noté dans son carnet : « Noire journée de pluie. À l’atelier, cherché idée « La Pensée » une grange, poilus dormant pêle-mêle et au fond un d’eux rêve, à la lueur d’une bougie. » Dans le panneau de gauche, composition en clair-obscur rappelant la noirceur d’un Goya, un soldat se détache de la masse de ses compagnons endormis, une lettre à la main. Il songe à ses proches, qui se tiennent au centre du triptyque : trois femmes en deuil, trois âges de la vie, où l’on devine la mère, l’épouse et la fille, la première étouffant avec dignité une tristesse insondable, la deuxième désespérée, la tête rejetée en arrière, la troisième les yeux baissés, pleins de chagrin. Les trois personnages féminins suscitent la compassion et une proximité saisissante avec le spectateur. Rien d’étonnant à cela, l’artiste ayant fait poser, comme à son habitude, sa propre mère, Catherine, sa femme Cécile, épousée en 1900, et sa fille Valentine (née en 1907).
André Devambez, Étudiants, 1934
L’air concentré et déterminé, les étudiants des Beaux-Arts prennent la pose pour leur professeur. Y figurent la princesse Patchuski (modèle), et les jeunes peintres Pierre Valade, Alice Richter et Charles Bouleau.
Huile sur toile • 116 x 168 cm • Coll. et © Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Ses enfants, Valentine et Paul, sont ses premiers modèles. Depuis leur naissance, il les représente dans leur quotidien avec un souci de véracité et une précision digne d’une photographie. Le médium est essentiel dans le travail du peintre qui s’exclamait : « La photo me subjugue ! ». Il l’utilise en plus de ses esquisses réalisées sur le vif, dans des mises au carreau et agrandissements savamment étudiés. À cela, il faut ajouter, pour ses grandes compositions, la confection de maquettes, où il place des personnages modelés, étudiant les proportions dans l’espace et la lumière projetée sur eux.
André Devambez, « Il sauta dans la mer » – Le Saut du Bosco, 1899
Pour illustrer une nouvelle de Paul Dys (probable pseudo) publiée dans l’Illustration en 1899, Devambez imagine sept compositions dont ce grand saut dans le vide où le héros, bossu, n’hésite pas à se jeter du haut d’une falaise pour sauver l’élue de son cœur… même si elle en aime un autre.
Gouache sur papier • 30,4 × 29,2 cm • Courtesy galerie Laurentin, Paris
L’élaboration de certains tableaux, particulièrement les portraits, s’avère longue et laborieuse, à la manière des maîtres anciens, à l’opposé des avant-gardes artistiques qu’il ne comprend guère. Au point de se montrer franchement conservateur, si ce n’est réactionnaire, quand on l’interroge sur le sujet. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’un humour malicieux, particulièrement dans son métier d’illustrateur. D’un coup de crayon enlevé, il caricature les hommes politiques, la société du spectacle, la vie moderne. Il illustre aussi la littérature, des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift à la Fête à Coqueville d’Émile Zola. Ou encore le roman de Claude Farrère, les Condamnés à mort, dystopie qui, sept ans avant Metropolis (1927) de Fritz Lang, montre un peuple opprimé par le gouverneur d’un complexe agro-industriel qui entend remplacer les ouvriers par des machines… sans se douter que sa propre fille, révolutionnaire dans l’âme, allait tomber amoureuse d’un des leurs – le couple est représenté sur les toits d’un ensemble futuriste dans une perspective à couper le souffle.
André Devambez, Ulysse et Calypso, 1936
Fasciné aussi bien par l’univers fantastique des contes de l’enfance que par les récits mythologiques, l’artiste y trouve matière à inspiration pour élaborer de petits formats qui séduisent très vite amateurs et collectionneurs.
Huile sur toile • 76 x 95 cm • Coll. Musée d’Art moderne de Paris / © Paris Musées
L’artiste se plonge également dans le récit d’anticipation d’André Couvreur, publié en 1910 dans l’Illustration, histoire du professeur Tornada qui, rejeté par ses pairs, se venge en permettant à des microbes aspirateurs de devenir géant afin de tout ravager sur leur passage… Devambez imagine alors les « macrobes », sortes de dinosaures délirants dotés d’une trompe d’éléphant en guise de tête, ne faisant qu’une bouchée des immeubles parisiens ! Il aurait probablement souri à l’idée que, un siècle après leur création, ces petits dessins décalés et mordants sur une invasion de microbes semant la panique dans la ville, résonnerait de façon si troublante en 2022.
André Devambez (1867-1944). Vertiges de l’imagination
Du 9 septembre 2022 au 5 février 2023
Petit Palais • Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.petitpalais.paris.fr
Catalogue
sous la direction de Laurent Houssais, Guillaume Kazerouni, Catherine Méneux, Maïté Metz
éd. Paris Musées / Petit Palais / Musée des Beaux-Arts de Rennes
366 p., 49 €
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Contrastes des couleurs, traits marqués, expressions exagérées, les saltimbanques de Devambez nous plongent dans un univers festif et déluré, où il est prudent de garder un œil ouvert, pour ne pas se laisser surprendre par les ombres dissimulées dans l’obscurité à l’arrière-plan.