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Turin

Andrea Mantegna, l’homme de pierre

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Quelque dix ans après le Louvre, c’est à Turin que les amoureux de l’âpre pinceau d’Andrea Mantegna (1431–1506) pourront découvrir une spectaculaire rétrospective du maître de la Renaissance. Une peinture si atypique qu’elle ne fit pas toujours l’unanimité. Récit d’une fortune critique accidentée.
Andrea Mantegna, Lamentation sur le Christ mort
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Andrea Mantegna, Lamentation sur le Christ mort, vers 1483

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Trop fragile, il ne bouge plus de Milan désormais. Qu’importe ! Comment écrire sur Mantegna sans se référer à ce chef-d’œuvre absolu de sa manière, aussi vériste que dramatique et minérale ? Un tableau que le maître avait conservé chez lui jusqu’à sa propre disparition et qui aurait pu être peint après la mort tragique de deux de ses fils.

Tempera sur toile • 68 x 81 cm • Coll. Pinacoteca Brera, Milan • © Archives Alinari, Florence, dist. RMN-Grand Palais / Raffaello Bencini

Dès le premier regard, il émane des œuvres d’Andrea Mantegna une puissance très particulière. Prenons l’exemple d’un tableau que tous ceux qui n’auront pas le bonheur d’aller à Turin pourront toujours admirer au Louvre : le grand Saint Sébastien (vers 1478–1480). Soit un classique de l’imagerie de la Renaissance que d’aucuns (notamment son confrère Pérugin) auront décrit avec une compassion mièvre… Rien de tout cela dans cette peinture, l’une des plus célèbres de Mantegna, étonnamment conservée pendant plusieurs siècles dans la petite église auvergnate d’Aigueperse, bien loin de l’Italie.

Andrea Mantegna, Saint Sébastien
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Andrea Mantegna, Saint Sébastien, 1478–1480

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S’il a peint plusieurs versions de ce thème du saint martyrisé, celui-ci est bel et bien l’un de ses tableaux les plus célèbres. Outre son esthétique minérale magistralement mise en œuvre, Mantegna y fait aussi preuve d’un incroyable sens spatial.

Tempera à l’œuf sur toile • 255 × 140 cm • © Musée du Louvre, dist. RMN-GP / René-Gabriel Ojéda.

La lumière y est glaciale, le paysage rocheux, les monuments ruinés, comme si un cataclysme écologique était déjà passé par là. Le supplicié, un officier romain au corps athlétique, dont la chair est transpercée de flèches qui affleurent sous l’épiderme à en blesser le regard, est ligoté à un vestige d’arcature au pied duquel sont accumulés des fragments statuaires. En contrebas, dans l’angle droit du tableau, le visage de deux archers laisse transparaître toute leur haine. Malgré la puissante dramaturgie due à la perspective en contre-plongée – que Mantegna maîtrisera toujours à la perfection –, les corps semblent tout aussi vivants que figés dans la pierre dans une étrange ambiguïté. Une implacable minéralité semble s’être abattue sur toute la scène. On retrouvera les mêmes peaux ravinées sur les visages des bourreaux de l’Ecce Homo, pourtant tardif (vers 1500), du musée Jacquemart-André, ou dans le magistral et stupéfiant Christ mort de Milan (vers 1480).

Maints commentateurs se sont ainsi penchés sur cette peinture si paradoxale de Mantegna (qui n’eut ni élèves ni suiveurs directs, hormis peut-être Corrège, sur un mode plus vaporeux), à la fois dubitatifs et fascinés par ce style sans égal, comme le fut le poète l’Arioste ou plus tard Proust, dont il était l’un des peintres préférés. Certains y décelèrent même la grande faiblesse de son art. Voire… Mantegna eut une carrière longue de soixante années, riche d’un œuvre à diverses facettes. Actif au nord de l’Italie, alors que Florence et Venise attiraient tous les artistes, il passa de Padoue, sa ville natale, à Vérone, où il livra notamment le monumental retable de San Zeno, puis à Mantoue où il servit avec brio jusqu’à la fin de sa vie les dispendieux Gonzague, hormis un décevant intermède romain auprès du pape.

Andrea Mantegna, Ecce Homo
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Andrea Mantegna, Ecce Homo, 1500–1502

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Ce tableau tardif illustre la fidélité du maître à une peinture opaque, délibérément austère. Les traits des deux sbires y sont ostensiblement caricaturaux. Selon Giovanni Agosti, grand spécialiste du peintre, voilà un témoignage de fidélité « du vieux peintre aux idéaux de sévérité et de description sur lesquels il avait construit toute son activité ».

Détrempe à la colle sur toile (sans vernis) • 54 × 42 cm • © Musée Jacquemart-André, Paris

Magnifique parcours pour celui qui, issu d’un milieu très modeste – enfant, il gardait des chèvres – épousera Nicolosia, la fille du grand Jacopo Bellini (1396–1470), patriarche de la peinture vénitienne à l’origine d’une lignée d’artistes – Andrea devint ainsi le beau-frère du célèbre Giovanni Bellini. Giorgio Vasari, le premier thuriféraire de la peinture italienne, fit d’emblée preuve de circonspection à l’égard de l’art d’Andrea, tout en tâchant d’expliquer sa singularité. Ses Vies des artistes nous livrent ainsi une première piste.

Andrea Mantegna, Sybille et prophète
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Andrea Mantegna, Sybille et prophète, vers 1495

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Étonnant tableau que celui-ci conservé aujourd’hui à Cincinnati, tempera à la colle avec de l’or qui lui confère un aspect de faux bronze. Malgré les incertitudes persistant au sujet de sa provenance, il semblerait que la toile soit fragmentaire. Elle pourrait avoir appartenu au décor du Studiolo d’Isabelle d’Este, l’une des grandes commandes passées par les Gonzague de Mantoue à Mantegna.

Pigments et or sur toile • 56,2 × 48,6 cm • © Cincinnati Art Museum / Bridgeman Images

Vers l’âge de 10 ans, Andrea intègre l’atelier de Francesco Squarcione, qui finira par l’adopter, lui-même artiste peu convaincant, mais aussi antiquaire. Dans la ville de Padoue, alors réputée pour son université humaniste, l’homme tient une sorte de boutique où s’accumulent des vestiges du passé romain : pas de somptueuses statues mais plutôt des moulages, dessins, bas-reliefs, médailles et autres monnaies… De quoi élaborer une certaine vision, à la fois intellectualisée et idéalisée, de l’Antiquité. Pour Vasari, cela ne fait aucun doute : c’est à cette source-là qu’a puisé Mantegna, notre homme de pierre. L’historien de l’art Bernard Berenson l’écrira bien plus tard de manière plus directe : « Ainsi élevé parmi les débris de l’art antique, dans un monde de professeurs, un enfant de génie devait fatalement devenir un fanatique de l’Antiquité. »

Dès l’âge de 17 ans, alors que ses relations sont déjà tendues avec son maître et père adoptif (qui ne semble plus supporter sa proximité avec les Bellini), Andrea se fait remarquer grâce à l’une de ses premières œuvres, le retable du maître-autel de Sainte-Sophie à Padoue (détruit au XVIIe siècle), puis avec le décor complexe de la chapelle de la famille des Ovetari dans l’église des Eremitani, hélas en grande partie anéanti lors d’un bombardement en 1944 (mais connu par des photographies couleur). Ses figures y sont telles des copies de l’antique. Squarcione lui en aurait formulé vertement le reproche, d’après Vasari, lui conseillant d’étudier davantage le modèle vivant et de cesser de travailler d’après les marbres antiques, « de la copie desquels on ne peut apprendre parfaitement la peinture, parce que la pierre conserve toujours sa raideur et ne peut pas rendre la mollesse des chairs et des choses naturelles qui se plient et font divers mouvements ».

Andrea Mantegna, Mars et Vénus </em>dit<em> le Parnasse
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Andrea Mantegna, Mars et Vénus dit le Parnasse, avant 1497

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Vénus, au sommet d’une arche de pierre, domine la scène en regardant d’un air rêveur le beau Mars. D’après Ernst Gombrich, nulle image d’adultère ici mais plutôt l’union allégorique de la Guerre et de la Concorde, d’où naît l’Harmonie, fêtée par la frise des Muses. Ce panneau faisait lui aussi partie de l’ensemble peint pour Isabelle d’Este.

Peinture sur toile • 159 x 192 cm • © Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais / Angèle Dequier

Mais Vasari confirme l’obstination de Mantegna : « Les statues lui semblaient plus finies et indiquer plus exactement les muscles, les veines, les nerfs qui sont recouverts par les chairs […]. On reconnaît qu’il s’est complu dans cette opinion pour toutes ses œuvres dans lesquelles sa manière paraît toujours un peu tranchante et se rapprochant plus de la pierre que de la chair vive. » En réalité, une autre influence s’est avérée capitale sur ses années de formation padouanes. L’historien de l’art italien Roberto Longhi le nota lorsqu’il analysa ce « monde de pierre et de marbre de Mantegna », voire, comme il l’écrit, « cette naïveté marmoréenne » : c’est l’arrivée dans la cité, en 1443 et pour une dizaine d’années, du Florentin Donatello, le grand rénovateur de la sculpture.

Andrea Mantegna, </em>Oculus central du plafond de la chambre, dite des Époux, palais ducal de Mantoue
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Andrea Mantegna, Oculus central du plafond de la chambre, dite des Époux, palais ducal de Mantoue, 1465–1474

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Andrea Mantegna

En neuf ans, Mantegna accomplit un travail colossal en peignant de manière totalement illusionniste les murs et le plafond de cette pièce du château Saint-Georges de Mantoue. Une prouesse à la fois technique et esthétique qui démontrait également une autre facette de son talent, la virtuosité et l’inventivité.

Fresque • Coll. Palazzo Ducale, Mantoue • © Scala / Courtesy Ministero Beni e Att. Culturali e del Turismo

La plasticité de son art tout comme les jeux de perspective mis en scène notamment dans les reliefs du maître-autel du Santo fascinent le jeune peintre. Andrea y prit vraisemblablement des leçons d’illusionnisme, lui qui épatera par la suite ses contemporains avec ses incroyables raccourcis, peignant les personnages et les scènes de bas en haut (di sotto in sù), comme dans la merveilleuse chambre des Époux du palais ducal de Mantoue (1465–1475) où toute la famille Gonzague prend place devant le paysage d’une Rome imaginaire. Cette longue période mantouane, où Mantegna est devenu un riche peintre de cour, illustre d’ailleurs ce talent incomparable, où le jeu d’illusion est parfait, sa lumière s’étant en outre adoucie au contact des Bellini. Le chef-d’œuvre de l’époque, les toiles du Triomphe de César (1486–1492, dont neuf sont conservées, très abîmées, dans les collections royales anglaises), véritable tourbillon d’images, est ainsi animé d’un souffle épique nouveau qui fascina plus tard Rubens.

Dans le catalogue de l’exposition du Louvre (2008–2009), Dominique Thiébault apportait une judicieuse explication à cet aspect crayeux, presque fossilisé de ses peintures. Qui serait technique, liée à l’utilisation, somme toute assez classique, d’une tempera à l’œuf, « fine couche de nature protéinique qui semble s’être opacifiée et grisée au fil des années [et] a sans doute favorisé l’assimilation à une sculpture feinte ». De l’œuf – tout simplement ! Qui aura, en tout cas, autorisé une lecture très contrastée de sa peinture au fil des siècles. Berenson, encore, en vint même à le traiter de « vieux païen » animé par « peu de sentiment chrétien ». Et de poursuivre : « Ainsi la superstition de l’antique entrava Mantegna dans tous ses mouvements. Il en fut gêné à chaque pas dans son libre épanouissement et le cours naturel de son génie en fut gravement altéré. » Génie altéré ? Est-ce bien si sûr ?

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Andrea Mantegna – Revivre l’antique, construire le moderne

Du 12 décembre 2019 au 4 mai 2020
Une mostra consacrée à Mantegna est toujours une prouesse car de nombreuses œuvres sont indéplaçables (le Christ mort, le retable de San Zeno, les fresques de Mantoue…). Aussi le cortile du Palazzo Madama de Turin sera-t-il pour l’occasion investi de reconstitutions virtuelles de tous ces précieux décors. Quant au reste, l’exposition explicite le parcours de l’artiste par une mise en regard avec l’œuvre de ses contemporains, Donatello mais aussi Paolo Uccello ou Antonello da Messina entre autres, et même Corrège, qui s’inspira de ses raccourcis audacieux. Elle a été conçue par les historiens de l’art Howard Burns et Sandrina Bandera – ex-directrice des musées de Milan qui avait suscité une vive polémique en 2013 en confiant l’accrochage du Christ mort au réalisateur Ermanno Olmi, lequel l’avait décadré et accroché tout près du sol…

www.palazzomadamatorino.it

Retrouvez dans l’Encyclo : Renaissance italienne Andrea Mantegna

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