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Damien Rouxel, Parents et fils au travail, 2020
Photographie numérique • Damien Rouxel / © Adagp, Paris, 2021
Et si les artistes se mêlaient d’autre chose que de formes abstraites ? S’ils se détournaient des vernissages mondains pour aller enfoncer leurs mains dans la terre, photographier la France rurale, se passionner pour les « mauvaises » herbes ? En s’intéressant de près aux plasticiens qui travaillent autour du monde paysan, la commissaire Julie Crenn – dont l’engagement en matière de féminisme ou de décolonialisme est bien connu – invente un format qui dépasse la logique d’une simple exposition pour se faire projet de société. Distribué gratuitement à l’entrée du Transpalette de Bourges, un livret explique avec clarté l’implication personnelle et intellectuelle de la jeune « historienne de l’art et commissaire d’expositions, [qui est] aussi la compagne d’un éleveur bovin ».
Morgane Denzler, Sheep don’t forget a face (vue de l’exposition), 2018
photographie numérique contrecollée sur aluminium, châssis aluminium • © Margot Montigny
D’emblée, Julie Crenn pose quelques similitudes entres les paysans et les artistes : « Ielles (ils et elles en écriture inclusive, NDLR) sont les fondations de leurs milieux. Ielles fabriquent des nourritures essentielles. (…) Ielles sont à la base d’un chaînage pyramidal sourd et aveugle à leurs conditions de vie. Il me paraît alors important de rassembler les artistes et les paysan.nes afin que les expériences et les paroles se tissent – que les milieux puissent s’entrelacer. » D’où l’idée des résidences artistiques orchestrées depuis le lancement du projet, comme celle de Morgane Denzler (née en 1986) chez des éleveurs ovins en 2018 puis 2021. Originaire de Maisons-Laffitte en Île-de-France, l’artiste y a notamment réalisé Sheep don’t forget a face (2018), un ensemble de photographies de moutons dont la lisibilité est entravée par une barrière en aluminium, qui raconte les corps contraints et, surtout, « le signe visible d’une propriété ».
Vue de l’exposition “Agir dans son lieu”, avec les œuvres de Damien Rouxel, de Pascal Rivet et Meg Boury
© Margot Montigny
Pascal Rivet sculpte un tracteur à taille réelle, sorte de portrait par l’objet du paysan, et le brûle en public, lors d’une fête de la Saint-Jean.
Ainsi les artistes ont le chic de mettre en évidence des idées fortes : c’est Pascal Rivet (né en 1966) qui sculpte dans le bois un tracteur à taille réelle, sorte de portrait par l’objet du paysan, et le brûle en public, lors d’une fête de la Saint-Jean en 2015. Un symbole lourd de sens : « Entre rituel funéraire et autodafé, le geste artistique incite à une prise de conscience quant à l’état du monde paysan qui, s’il ne trouve pas d’alternatives au productivisme insolent, marche vers sa fin. » Parfois, aussi, les artistes aiment à jouer de décalage, comme lorsque Meg Boury (née en 1996) pose, langoureuse et glamour dans un costume de sa création, à côté d’un éleveur au salon de l’agriculture, qui tient fermement son plus beau taureau : concours bovins et défilés de miss sont ainsi mis face à face avec humour.
Meg Boury, New Look, 2019
© Meg Boury
Pape du parcours, le grand Lois Weinberger (né en 1947) et son travail autour des « mauvaises » herbes – ou végétation spontanée – sont convoqués en précurseurs des thématiques de l’exposition : dans le jardin, de grands sacs emplis de terre et réunis sous le nom de Portable Garden (« Jardin portable », 1994) évoquent les migrants, les déracinés, contraints de fuir leur territoire natal. Ici, petit à petit, sous l’effet du vent et de la pluie, la terre verra pousser des plantes, les sacs craqueront… « La finalité de l’installation est sa disparition, le contenant rejoignant ainsi la surface d’accueil pour constituer un jardin enrichi des espèces rudérales qui auront su se développer au cœur des sacs. » Quelle jolie – et féconde – métaphore !
Eric Tabuchi et Nelly Monnier, ARN, Chameroy, 2021
© Eric Tabuchi et Nelly Monnier
On s’arrêtera également longuement devant le projet de Nelly Monnier (née en 1988) et Éric Tabuchi (né en 1959), dont l’Atlas des régions naturelles est en cours : depuis 2017, le sociologue et l’artiste parcourent la France et photographient ses paysages ruraux, ses architectures vernaculaires de guingois, ses empilements de bottes de foin, et font ainsi lumière sur un monde méconnu, oublié, en voie de destruction. Un livre (le premier d’une série) et un site donnent à voir chacune de ces images, que retouche parfois à la main Nelly pour y ajouter un brin de peinture et de poésie. Enfin, c’est avec Kako et Stéphane Henkle, duo de peintres réuni depuis une dizaine d’années, que l’on terminera le parcours, face à deux autoportraits d’eux nus dans un champ : se disant « artgriculteurs », les deux Réunionnais travaillent depuis 2019 à cultiver une ancienne plantation de canne à sucre pour y faire renaître une forêt primaire. Immergés dans les herbes hautes, ils se montrent ainsi en cohérence totale avec le paysage, plongés dans ce médium qu’ils transforment… et qui les transforment aussi. Car l’homme est, et c’est une évidence à rappeler en ces temps de crise écologique, modelé, nourri, malmené, abrité… par le monde qu’il fabrique lui-même.
Agir dans son lieu
Du 30 mars 2024 au 30 juin 2024
www.bretagne-cotedegranitrose.com
Coopérative du port de Locquémeau • 65 Route du Port • 22300 Trédrez-Locquémeau
www.bretagne-cotedegranitrose.com
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