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Julie Crenn : « Artistes et paysans sont complètement écrasés par leurs systèmes »

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Publié le , mis à jour le
Aux Abattoirs de Toulouse, « Artiste et paysans. Battre la campagne » explore au travers de 150 œuvres les relations fertiles entre art et agriculture. Rencontre avec Julie Crenn, co-commissaire de l’exposition et critique d’art, également fondatrice d’ « Agir dans son lieu » un projet curatorial itinérant qui fait dialoguer mondes artistiques et ruraux.
Julie Crenn en 2021
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Julie Crenn en 2021

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Photo Oursou & Charlotte El Moussaed

« Artiste et paysans. Battre la campagne » s’inscrit au cœur d’une actualité particulièrement riche en France et en Europe. Est-ce un hasard du calendrier ? Comment est né ce projet d’exposition ?

Ce sujet est d’actualité depuis les années 1960, c’est-à-dire depuis trop longtemps. Cette idée d’exposition a germé en 2016. Mon compagnon étant éleveur bovin, je vis entre l’art et l’agriculture au quotidien. J’ai pris conscience du fait que les artistes, les paysans et les paysannes étaient traités exactement de la même manière par leurs systèmes respectifs. Ils et elles sont d’abord très mal considérés économiquement : artistes et paysans sont les producteurs de l’art et de la nourriture mais sont complètement écrasés par leurs systèmes, sauf pour les quelques rares qui s’en sortent – mais je n’en connais pas beaucoup qui arrivent à vivre de leur travail… Lorsque le sujet des paysans et des paysannes est évoqué, il donne lieu à de nombreux stéréotypes véhiculés notamment par les médias : ce sont des pollueurs, des fachos… On observe la même chose s’agissant des artistes : ce sont des personnes qui vivent en dehors des réalités, voire droguées. Cet imaginaire collectif négatif est problématique. Longtemps, le mot paysan a d’ailleurs été utilisé comme une insulte. Il me paraissait important de lui redonner du pouvoir.

À partir de ces constats, vous avez fondé en 2016 « Agir dans son lieu ». En quoi cela consiste-t-il ?

Il s’agit d’un projet de recherche, que j’ai mis au point avec des artistes, qui consiste à réaliser des résidences en milieu rural et de cocréer avec des paysans et des paysannes. Cela donne lieu à des rencontres, des moments de parole… Depuis 2017, le projet se déploie quasiment une fois par an. En ce moment, il est présenté à la galerie du Dourven, à Trédrez-Locquémeau en Bretagne. Je trouve cela très bien que l’événement se déroule en même temps que l’exposition des Abattoirs car presque tous les artistes qui ont pris part à « Agir dans son lieu » sont aussi présents à Toulouse.

« IH » (2001) de Pascal Rivet dans l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs
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« IH » (2001) de Pascal Rivet dans l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs

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© Pascal Rivet / Adagp, Paris 2024 / Photo Cyril Boixel

Que révèle l’expression « battre la campagne » ?

Cette formule possède plusieurs sens . C’est avant tout une expression militaire qu’on emploie pour parler de la reconnaissance de terrain, mais cela veut aussi tout simplement dire se promener. De manière beaucoup plus littérale, « battre la campagne » c’est aussi battre tous les stéréotypes qui collent à la peau des campagnes. D’ailleurs ce mot « campagne » m’irrite un peu, comme le mot « province », ce lexique centralisé me fatigue . L’idée de ce titre est de déconstruire les clichés qui sont inhérents aux mondes ruraux.

L’exposition s’inscrit dans un lieu loin d’être anodin : les anciens abattoirs de la ville de Toulouse.

Cette exposition résulte d’une invitation d’Annabelle Ténèze, ancienne directrice des Abattoirs (aujourd’hui à la tête du Louvre-Lens, ndlr). Elle avait évidemment en tête l’ancienne fonction du bâtiment. Il me semble qu’il n’y a jamais eu dans l’histoire du musée une exposition qui avait clairement relié l’histoire et la fonction du lieu avec l’agriculture. Finalement, pour moi ce n’est pas si important : ce qui m’importe le plus est de s’emparer de ce sujet. Que cette exposition se déploie dans un ancien abattoir, c’est simplement une belle coïncidence.

« Les paysans ont évidemment autant d’imagination que les artistes. Ils inventent des formes, des outils voire font carrément de l’art… »

Pourquoi les pensées occidentales ont-elles pendant longtemps opposé nature et culture ?

Cette opposition arrange bien la pensée dominante. Il est beaucoup plus facile de gérer les choses et d’en faire un système économique lorsqu’elles sont séparées. Séparer nature et culture revient à faire de la nature un territoire bête et docile, que les humains vont pouvoir exploiter. C’est précisément ce qui nous a mené à la situation actuelle. On observe la même chose avec les artistes et les paysans, les hommes et les femmes, et toutes les binarités qui existent dans les pensées occidentales. C’est pour moi une mission que nous défaire de ces oppositions car tout est interdépendant. Imaginer des rencontres entre des artistes et des paysans, c’est tout à fait logique. Ça l’est d’autant plus lorsque les artistes sont concernés au premier plan, en étant fils et filles de paysans. Ces derniers connaissent extrêmement bien les sujets qui les relient, à commencer par la langue.

Vue de l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs, Musée-Frac Occitanie à Toulouse
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Vue de l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs, Musée-Frac Occitanie à Toulouse

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© Adagp, Paris 2024 / Photo Cyril Boixel

Justement, au-delà des stéréotypes auxquels les artistes et les paysans doivent faire face, qu’est-ce qui les relie ?

Une inventivité et une créativité commune. Les paysans ont évidemment autant d’imagination que les artistes. Ils inventent des formes, des outils voire font carrément de l’art… À commencer par l’épouvantail, qui devient une sculpture dans les champs. Les artistes d’« Agir en son lieu » en discutent beaucoup : ce sont finalement différentes formes de créativité, de rapport à l’objet de travail transformé en quelque chose qui pourrait être de l’art, mais qui n’est pas revendiqué comme tel.

L’exposition met en lumière le rôle des « artgriculteurs », un terme encore peu commun. Pouvez-vous l’expliquer ?

L’artgriculture existe depuis les années 1960. Ce champ de réflexion et d’action regroupe des personnes qui font le choix d’être à la fois artistes et paysans et paysannes. On retrouve plusieurs exemples dans l’exposition comme Gianfranco Baruchello, un artiste italien vivant à Rome qui a décidé d’acheter une ferme pour en faire un lieu d’expérimentation agricole et artistique. Il y a aussi Kako et Stéphane Kenkle, deux artistes réunionnais qui depuis 2019 travaillent ensemble sur le sujet de la non autonomie alimentaire de leur île. Ils ont récupéré un terrain familial, y ont déplanté la canne à sucre et y travaillent désormais la terre. Leur potager est magnifique et ils travaillent avec une AMAP pour vendre leurs récoltes. Au-delà de ce travail agricole, ils ont développé une pratique photographique à l’intérieur de ce terrain agricole. En Guyane, Tabita Rezaire a fondé un lieu où l’on parle à la fois de spiritualité, d’agriculture, de culture, de langue, de soin… Elle est artgricultrice car elle travaille aussi à la culture du cacao. Dans l’exposition, elle présente des lettres écrites dans des langues différentes par de vieux agriculteurs à une génération de paysans qui n’est pas encore née. Les artistes ne font pas que représenter des sujets agricoles, beaucoup parmi eux font aussi de l’agriculture au quotidien.

Vue de l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs. Au centre : « Bris et débris » de Marinette Cueco (2022)
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Vue de l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs. Au centre : « Bris et débris » de Marinette Cueco (2022)

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Installation de 36 casiers comportant des plantes et matières diverses • 263 × 263 cm • Coll. particulière • © Marinette Cueco / Adagp Paris, 2024 / Photo Cyril Boixel

L’écologie, le rapport au monde vivant sont devenus des préoccupations majeures au sein de la création contemporaine. Pourtant, comme vous le soulignez dans le texte d’introduction du catalogue de l’exposition, les paysans, comme le rôle qu’ils occupent au sein de la société, sont rarement abordés dans les expositions. Pourquoi ?

La première raison est cet imaginaire collectif négatif : il y a une invisibilisation de tout un corps de métiers. On peut par exemple trouver les campagnes françaises très belles, sans se poser la question de qui la travaille et de leur entretien au quotidien. Les seuls moments où les paysans sont incarnés, c’est quand cela va mal. Cet impensé traverse aussi le monde de l’art, car l’art n’est évidemment pas séparé de la vie, ni de la société. La seconde raison est selon moi qu’il existe un malaise lié au monde paysan que l’imaginaire collectif associe au vote d’extrême droite. Le monde de l’art s’accommode beaucoup mieux des d’ouvriers qui sont plutôt des figures de gauche, qui s’émancipent. Il y a, à mon sens, un clivage politique qui se joue à cet endroit. Lorsqu’on parle d’agriculture, on parle de terre, de labeur, de terroir, de tradition, autant de termes capturés par l’extrême droite, mais ils ne leur appartiennent pas : ils nous concernent tous.

Observez-vous un engouement pour ses questions dans les institutions ?

Oui, clairement. Dernièrement, il y a eu l’exposition « Réclamer la terre » au Palais de Tokyo (2022), mais aussi « Paysans designers, l’agriculture en mouvement » au madd-Bordeaux (2022) et « A Terra di U Cumunu » au Frac Corse (2023). Et bien sûr « Agir dans son lieu » depuis 2017. Je considère qu’« Artistes et paysans. Battre la campagne » est une sorte de synthèse de ces différents projets, et je pense et j’espère que cela va continuer.

Vue de l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs, Musée-Frac Occitanie à Toulouse
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Vue de l’exposition « Artistes et paysans. Battre la campagne » aux Abattoirs, Musée-Frac Occitanie à Toulouse

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© Adagp, Paris 2024 / Photo Cyril Boixel

Le ministère de la Culture lançait en janvier dernier le « Printemps de la ruralité », une concertation sur la vie culturelle dans les milieux ruraux. Quel regard portez-vous sur cette initiative ?

J’y porte un regard sceptique car je me méfie des effets de mode. Il me semble important de dire et de redire que depuis des décennies, des acteurs et des actrices de la culture structurent, entretiennent, développent et résistent en dehors des villes, en dehors de toute forme de visibilité (médiatique notamment). Des personnes engagées qui agissent dans leurs lieux pour que l’art, sous toutes ses formes, soit accessible au plus grand nombre. Je ne peux pas être exhaustive, je pense à Rurart, à Piacé le Radieux, aux Ateliers des Arques, à la galerie du Dourven, au Vent des Forêts, à Kazkabar, La Métive, Allons voir, le centre d’art de Vassivière ou encore celui de Meymac, etc. Je pense aux artistes qui œuvrent dans tous les territoires, les programmes de résidences (notamment dans les lycées agricoles), les bibliothèques, les cinémas, etc. Les projets sont nombreux et demeurent quasi invisibles, donc inexistants pour la pensée dominante. Il n’y a pas un printemps de la ruralité (la formule sous-entend une renaissance), mais tout un ensemble de saisons et de climats pour des ruralités, au pluriel, actives depuis bien longtemps.

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Artistes et paysans. Battre la campagne

Du 1 mars 2024 au 30 juin 2024

www.lesabattoirs.org

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Agir dans son lieu

Du 30 mars 2024 au 30 juin 2024

www.bretagne-cotedegranitrose.com

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