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Iris Levasseur, De Pitié, 2010
Huile sur toile • 215 x 195 cm • © Iris Levasseur
Elle fait poser ses amis. Les mêmes depuis vingt ans, qui se reconnaissent et voient dans ses œuvres le temps passé. Iris Levasseur (née en 1972) les prend en photo et collectionne les images, qu’elle découpe soigneusement. Au ciseau, pas sur ordinateur, le geste est plus spontané. Dans son atelier d’Arcueil (avant, elle était à Pantin), elle étale ce répertoire de formes sur le sol et compose ses peintures comme ça, par assemblage, par le jeu délicat du hasard et de la collection.
C’est pourquoi, le plus souvent, ses œuvres interrogent. Déroutent. Certaines sont d’une grande légèreté, comme la gouache sur papier qui ouvre le parcours de l’exposition, « Prémonitions » (2010), une femme en chaussures à talons vertes qui se courbe en arrière. Que fait-elle ? Elle danse, elle s’effondre, elle tombe au ralenti, elle chatouille le plafond, elle fait le clown ? D’autres sont plus pesantes, plus mystérieuses encore, comme la silhouette presque sans visage de Cdc soleil (2013), à la capuche rabattue sur un front triste. On se croirait alors dans une pure dystopie, au décor urbain, délaissé, lugubre…
Iris Levasseur, 5. Prémonitions, vers 2010
Aquarelle sur papier • 106 × 75 cm • Coll. particulière • © Iris Levasseur
Si l’exposition s’intitule « Chorégraphies », c’est moins parce que les corps dansent que parce que l’artiste affiche un goût puissant pour la mise en scène, la théâtralité. Elle s’inspire d’ailleurs de peintres historiques, cite le Suisse Ferdinand Hodler (1853–1918) et ses puissantes figures, puise ici et là des poses et des attitudes, qu’elle reprend à sa façon, brouillant tout message.
Il y a de l’emphase dans la pose de certains modèles, comme ces bureaucrates en costumes surgissant d’une obscurité bleutée (À la merci, 2010), ou cet homme allongé sur des stèles de béton (Cdc Amnésie, 2013), dont l’artiste raconte qu’elles ont été installées là pour meubler un espace laissé vide par un camp de Roms rasé par les autorités, à deux pas de son atelier de Pantin.
Pour cette dernière œuvre, c’est son modèle qui a suggéré ces poses mortuaires, s’allongeant spontanément… Et répondant à l’histoire douloureuse du lieu, qui a vu les derniers départs pour les camps de concentration. « J’ai cette volonté de montrer comment les humains traversent l’histoire », nous explique l’artiste, questionnant l’amnésie (le mot est dans le titre de cette série) des hommes, qui répètent les mêmes catastrophes. Elle parle aussi d’« intuition » dans ce travail de pose avec les modèles, de composition de l’œuvre, du sens qu’elle revêt.
Iris Levasseur, bbp miroir, 2014
Pierre noire sur papier • 195 x 342 cm • © Iris Levasseur
Philippe Piguet, commissaire de l’exposition, écrit dans le catalogue de l’exposition : « À une réflexion sur la condition humaine, l’art d’Iris Levasseur apporte ici une contribution qui ne nous laisse pas indemne. Elle va droit au but en nous interrogeant sur ce que nous sommes, sur la dualité existentielle qui nous constitue, entre pouvoir et fragilité. (…) Si la tentation peut être grande de considérer que l’artiste aspire à peindre des corps qui mêlent désir, violence, peur et doute, ce qui frappe le regard est l’affirmation de leur présence. » Et ce, peut-être d’autant plus dans une composition telle que Bbp miroir (2014), immense dessin d’une amie entourée de miroirs, dont les reflets se perdent, se retrouvent, composent une identité en facettes, multiple et changeante.
Iris Levasseur, Série Oiseaux
9 aquarelles sur papier • 22 × 27 cm • Coll. Iris Levasseur • © Reproduction photographique Clément Szczuczynski
En fin de parcours, l’exposition quitte la figure humaine pour se concentrer sur une douleur, celle de l’artiste face aux conflits du Moyen Orient – en Syrie, notamment. « Bruxelles, Berlin… J’ai visité toutes les collections et mené un vrai travail d’archéologie », explique-t-elle, pour peindre les objets et œuvres antiques de ces territoires menacés, et « redonner vie aux figures », à ces visages de pierre qui voient défiler les siècles et les haines. Il faut citer encore la série touchante des toutes petites peintures qu’elle consacre à des oiseaux posés sur des mains, et dont on ne sait pas si elles les tiennent, les soutiennent, les retiennent, les entravent…
Iris Levasseur, Champ de bataille : mer têtes, 2018
Pierre noire sur papier Ingres • 50 × 67 cm • © Iris Levasseur
« C’est une métaphore de la façon dont on traite les migrants », éclaire la peintre. Elle dessine aussi des champs de bataille terriblement anxiogènes, où l’on aperçoit un chat sans pattes arrière, un singe armé d’une commande de drones. Ce sont les dernières œuvres, qui laissent flotter dans l’air un dégoût, une tristesse infinie. De corps d’amis photographiés et peints, on est passés à des décors chargés d’histoire (à Pantin, l’ombre des départs pour les camps) puis à ces scènes apocalyptiques. Le commissaire analyse : « À l’instar d’un Jacques Callot ou d’un Goya, elle nous dit, à sa manière, comme le monde lui apparaît. Simple et puissant constat d’une angoissante désolation qu’elle tente et réussit à aborder en faisant un pas de côté pour éviter les pièges tendus en mixant passé, présent, et avenir. Qui fait donc l’histoire ? Comment l’image peut-elle y contribuer ? En quoi l’art peut-il l’écrire ? Ce sont là les interrogations qui sous-tendent toute l’œuvre de l’artiste. »
Iris Levasseur, Chorégraphies
Du 11 juillet 2024 au 5 janvier 2025
Musée Tessé • 2 Avenue de Paderborn • 72100 Le Mans
www.lemans.fr
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