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Archibald J. Motley, Blues (détail), 1929
Huile sur toile • 95,9 x 115,3 x 7,9 cm • Coll. domaine d'Archibald John Motley Jr • © Tous droits réservés 2023 Bridgeman Images / presse / © The Metropolitan Museum of Art, New York / Photo Juan Trujillo
À Harlem, dans les années 1920, apparaît une nouvelle catégorie de citoyens, le « Nouveau Nègre », urbain, cultivé et affranchi, dont Alain Locke, l’un des premiers Africains-Américains doctorant en philosophie de Harvard, célèbre l’« émancipation spirituelle » dans un essai fondateur, The New Negro – An Interpretation (1925).
À l’opposé du « vieux Nègre », considéré comme un « épouvantail ou un fardeau social », le New Negro est un homme ou une femme poussé(e) par les vents mauvais de l’histoire, faisant cap vers les villes du Nord et qui, chemin faisant, développe cet « esprit du Noir » qui « semble soudain s’être soustrait à la tyrannie de l’intimidation sociale et se débarrasser de la psychologie de l’imitation et de l’infériorité implicite ».
Jacob Lawrence, Pool Parlor, 1942
Aquarelle et gouache sur papier • 79,1 × 58,1 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA / ADAGP, Paris 2024
Au premier mitan du XXe siècle, ils sont 1,6 million à quitter le Sud rural où les lois Jim Crow continuent d’imposer la ségrégation (même si l’esclavage est aboli depuis 1865). Ils fuient le racisme et les lynchages qui sévissent encore dans les anciens États confédérés.
Ils s’établissent à Chicago, à Philadelphie, à Détroit et surtout à New York, où ils trouvent un point d’ancrage à Harlem, un ancien quartier à la pointe nord de Manhattan, opportunément déserté par les Blancs. Comme l’écrit Locke, « ces masses migrantes, passant de la campagne à la ville, franchissent d’un bond plusieurs générations d’expérience, mais surtout, la même chose se produit spirituellement dans les attitudes de vie et l’expression personnelle du jeune Noir, dans sa poésie, son art, son éducation et ses nouvelles perspectives ».
Noirs de peau et fiers de l’être, les New Negros sont représentés dans les œuvres de très nombreux artistes africains-américains que l’histoire de l’art a longtemps ignorés car les grands musées américains ne les ont pas collectionnés. Ils incarnent de nouveaux visages, de nouvelles aspirations dans les tableaux d’Aaron Douglas, William Henry Johnson, Samuel Joseph Brown, Laura Wheeler Waring, Archibald John Motley Jr., dans les sculptures de Meta Vaux Warrick Fuller et Augusta Savage, dans les photos de James Van Der Zee…
Aaron Douglas, The Judgement Day, 1939
Huile sur panneau Isorel • 121,9 × 91,4 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington • © National Gallery of Art / ADAGP, Paris 2024
Autant d’œuvres rarement mises en lumière d’habitude, mais qui bénéficient d’une soudaine visibilité au Metropolitan Museum of Art (Met) de New York ce printemps. Hormis pour une vingtaine de pièces, le musée a dû puiser ailleurs que dans son propre fonds pour nourrir un accrochage de plus de 160 tableaux, sculptures et photographies. Ces trésors cachés ou méconnus sont donc prêtés par des institutions historiquement noires comme les Universités Howard à Washington, Fisk à Nashville, Hampton en Virginie, Clark à Atlanta, ou encore l’incontournable Centre Schomburg de recherche sur la culture noire de Harlem.
Il a fallu plus de deux ans à Denise Murrell, conservatrice de l’art des XIXe et XXe siècles au Met, pour réunir ces œuvres qui racontent une histoire peu identifiée en France, celle de la « Renaissance de Harlem », mouvement qui a marqué, il y a tout juste un siècle, un tournant dans l’histoire culturelle des États-Unis. Pour la première fois, la communauté africaine-américaine, longtemps considérée « sans culture », « sans histoire », affirmait son identité et son esthétique. Aaron Douglas, Scottsboro Boys, vers 1935 Pastel • 41 × 37,1 cm • Coll. National Portrait Gallery, Smithsonian Institution, Washington • © Heirs of Aaron Douglas / ADAGP, Paris 2024
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« Quand j’étais étudiante, mes cours sur l’art du XXe siècle n’incluaient pas la Renaissance de Harlem, a raconté Denise Murrell lors de la conférence de presse de l’exposition. Entre les années 1920 et 1940, de façon inédite, des artistes noirs ont dépeint tous les aspects d’une nouvelle vie urbaine moderne. Certains d’entre eux comme Aaron Douglas, Palmer Hayden, Archibald John Motley Jr. ou Meta Vaux Warrick Fuller ont passé du temps en Europe et établi des liens transatlantiques, contribuant au développement de l’art moderne international. Ils se sont engagés dans une esthétique avant-gardiste non pas en tant qu’observateurs mais en tant que protagonistes. Se libérant des stéréotypes raciaux, ces artistes noirs ont pu raconter leurs propres histoires et livrer leur propre définition et perception d’eux-mêmes. »
Les voici donc aux cimaises, les New Negros, représentés dans leurs salons aux guéridons recouverts de napperons, à la sortie des écoles, dans les rues chaotiques de Harlem, dans le smog des cabarets de jazz ou des salles de billard, héros et héroïnes d’une communauté qui érige ses propres modèles, ses propres valeurs.
Winold Reiss, Alain Locke, 1925
Pastel sur carton • 75,9 × 54,9 cm • Coll. National Portrait Gallery, Smithsonian Institution, Washington • © Estate of Winold Reiss
Ils s’échangent les romans de Claude McKay dont les couvertures graphiques sont réalisées par Aaron Douglas, ils vibrent aux solos de Bessie Smith qui vient d’enregistrer le renversant Downheartead Blues, ils ploient sous les cuivres de Louis Armstrong au Savoy Ballroom, ils lisent des articles incandescents dans la revue The Crisis de W.E.B. Du Bois, l’un des premiers militants américains antiraciste et panafricaniste.
« Les artistes produisent des œuvres majeures en l’absence de tout soutien institutionnel ou commercial ».
Denise Murrell
Portraits et autoportraits, scènes urbaines vibrantes, peintures d’histoire, représentations des premières manifestations de masse et de l’activisme, fresques de la vie nocturne, figurations de la violence policière : les œuvres déploient une variété de styles qui croisent l’influence de l’esthétique africaine, les stratégies picturales de l’avant-garde européenne et le classicisme de la peinture américaine. « Les artistes produisent des œuvres majeures en l’absence de tout soutien institutionnel ou commercial », rappelle Denise Murrell.
William Henry Johnson, Jitterbugs V, vers 1941–1942
Huile sur panneau • 99,1 × 53,3 cm • Coll. the Hampton University Museum Collection, Hampton, VA • © The Hampton University Museum Collection
L’ambitieux projet de la commissaire d’exposition fait écho à une précédente tentative du Met qui avait suscité en son temps une forte controverse. En 1969, le musée avait déjà présenté un événement intitulé « Harlem on My Mind – Cultural Capital of Black America, 1900–1968 », qui se voulait alors une réponse au mouvement des droits civiques enflammé par l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968.
Contre toute attente, l’accrochage ne réunissait ni peintures, ni dessins, ni sculptures de la scène artistique africaine-américaine, occultant toute production de l’époque. Le parcours présentait une sorte de grand récit sociétal raconté à travers des reproductions de coupures de journaux, des enregistrements de bruits de rue et des photographies prises à Harlem par James Van Der Zee ou Gordon Parks. Révolté, un groupe d’artistes avait organisé des rassemblements protestataires devant le Met. Sur leurs pancartes, on pouvait lire : « Harlem on Whose Mind? » (Harlem dans la tête de qui ?).
Kees van Dongen, Plumes blanches, 1911
Huile sur toile • 100 × 80,7 cm • Coll. particulière • © Sotheby’s / Bridgeman Images / ADAGP, Paris 2024
Un demi-siècle plus tard, toutes les icônes de ces années d’effervescence artistique sont bien au rendez-vous. Ici, le fameux portrait par Laura Wheeler Waring de la contralto Marian Anderson (1944) qui avait chanté sur les marches du Lincoln Memorial après l’annulation de sa prestation dans une salle de concert rejetant les artistes de couleur. Là, le double autoportrait au miroir de Samuel Joseph Brown Jr. qui réfléchit une nouvelle subjectivité noire, pensive et conscientisée (1941).
Plus loin, le long cou de l’émouvante Girl in a Red Dress (1934) de Charles Henry Alston fait écho aux statuettes reliquaires Fang et rappelle le croisement nécessaire des arts. Quant à la fresque murale d’Aaron Douglas, From Slavery Through Reconstruction (1934), qui déroule une vision syncopée de l’histoire de l’émancipation noire, elle a été exceptionnellement détachée du Centre Schomburg afin d’être nettoyée et intégrée au parcours.
William Henry Johnson, Woman in Blue, vers 1943
Huile sur toile de jute • 88,9 × 68,6 cm • Coll. Clark Atlanta University Art Museum • Courtesy Clark Atlanta University Art Museum / Photo Mike Jensen
Aux œuvres et nombreux documents s’ajoutent une programmation culturelle dense, des concerts de jazz, un symposium, des podcasts, des ateliers. Soucieux de réparer les offenses passées, le Met affiche sa volonté d’associer les différentes communautés à ce qui se veut plus qu’une exposition, en accueillant les familles de Harlem après les heures d’ouverture, en organisant aussi des visites à pied de ce quartier historique pour revivifier les lieux et les temps forts d’une épopée dont le poète Langston Hughes a fixé la cadence dans son épique Youth (1924) : « Nous avons demain. Brillant devant nous. Comme une flamme. Hier est une chose qui a disparu dans la nuit. Un nom qui s’est éteint au soleil. Et l’aube aujourd’hui. Un grand arc au-dessus de la route que nous avons empruntée. Nous marchons ! »
The Harlem Renaissance and Transatlantic Modernism
Jusqu’au 28 juillet 2024
The Metropolitan Museum of Art • 1000 5th Avenue • 10028 New York
www.metmuseum.org
Catalogue sous la direction de Denise Murrell
Ed. Metropolitan Museum of Art • 332 p. • 262 illustrations couleur • 46 €
Le catalogue ne sera pas traduit en français mais il va s’épuiser très vite car il est le premier à réunir tous les tenants de la modernité africaine-américaine, avec un luxe dans la qualité de reproduction des œuvres et dans la richesse d’analyses du mouvement qui en fait d’ores et déjà l’ouvrage de référence absolu.
Pour commander, rendez-vous sur le site de la boutique du MET.
À lire
Harlem héritage – Mémoire et renaissance (hors-série de la revue) Riveneuve Continents • automne-hiver 2008-2009
Ed. Riveneuve • 240 p. • 20 €
Des poèmes, des essais, des éclairages, des nouvelles, un tour d’horizon de ce qu’a été le mouvement Harlem Renaissance dans toutes ses composantes, avec des contributions d’Anthony Mangeon, Michel Le Bris, Blaise N’Djehoya…
The Big Sea par Langston Hughes
Ed. Seghers • 400 p. • 22,50 €
Écrite en 1940, traduite en 1947, l’autobiographie du grand poète noir américain a été rééditée récemment en français. Le récit révèle la naissance de la vocation d’écrivain de Hughes, entre les nuits de Harlem et celles des cabarets de Montmartre.
The Color Line – Les artistes africains-américains et la ségrégation (1865-2016)
Coéd. Flammarion / musée du quai Branly – Jacques Chirac • 400 p. • 49 €
La formidable exposition proposée en 2016 par Daniel Soutif, au quai Branly, révélait ces artistes de la Harlem Renaissance (entre autres) au public français. Le titre, « Color Line », est une formule inventée en 1881 par le leader noir Frederick Douglass pour désigner la ségrégation, qui fut reprise par le militant W.E.B. Du Bois, déclarant que cette « ligne de la couleur » serait « le problème essentiel du XXe siècle ».
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