Art contemporain

Au musée Maillol, la « peinture populaire » de Chéri Samba

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Publié le , mis à jour le
Quarante années de création résumées en cinquante toiles : le peintre congolais Chéri Samba voit sa première grande rétrospective française prendre vie au musée Maillol. Au fil d’un parcours thématique qui s’étend jusqu’à la collection permanente, l’artiste se révèle à travers ses obsessions, ses prises de position et son style reconnaissable entre mille : un événement.
Chéri Samba, J’aime la couleur
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Chéri Samba, J’aime la couleur, 2023

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Acrylique et paillettes sur to • 206 x 296,7 cm • © Chéri Samba / Photo Maurice Aeschimann / Courtesy The Jean Pigozzi African Art Collection

« Je suis né artiste. » Chéri Samba (né en 1956) le dit franchement, et l’affirme d’autant plus dans ses peintures : il est né pour l’art, a dessiné très tôt, beaucoup, s’est lancé dans la peinture sans formation, par une impulsion venue du plus profond de son être — et ce, alors que les artistes africains n’étaient pas encore considérés du monde de l’art international, loin de là. Son autoportrait J’aime la couleur (2003) le montre un pinceau dans la bouche, le regard planté dans celui du spectateur, la peau découpée en lamelles comme si lui-même n’était qu’un support artistique. « J’aime la couleur pour ne pas dire j’aime la peinture », explique encore celui qui s’est formé seul, sur le tas.

Revenons en arrière. Aîné d’une fratrie de dix enfants, Chéri Samba est le fils d’un forgeron et d’une agricultrice originaires d’un village nommé Kinto M’Vuila ; peu attiré par les études, le jeune homme quitte l’école à seize ans pour filer à Kinshasa travailler chez des peintres de publicités et d’enseignes, et pour des magazines de bandes dessinées. Autodidacte certes, mais déjà très doué, il découvre vite la scène artistique congolaise, dont l’important Chéri Chérin (né en 1955).

Chéri Samba, Je suis un rebelle
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Chéri Samba, Je suis un rebelle, 1999

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Acrylique, paillettes et sequins sur toile • 146 × 204 cm • © Chéri Samba / Photo Maurice Aeschimann / Courtesy The Jean Pigozzi African Art Collection

Ils forgent alors les principes d’une peinture qu’ils qualifieront de « populaire » : figurative, très colorée, très lisible aussi, au point que le texte y tient une importance majeure (toutes les œuvres de Chéri Samba comportent des phrases qui expriment des points de vue, forment des calembours, attirent l’attention et la retiennent). Cette peinture est celle du peuple, au sens où elle n’est pas élitiste mais narrative, qu’elle parle du monde, du quotidien, des hommes et des femmes.

De la bande dessinée à la peinture

En 2015, exposé comme Chéri Samba à la fondation Cartier pour « Beauté Congo », Chéri Chérin détaille ainsi : « À cette époque-là, le mot ‘peinture populaire’ n’existait vraiment pas. On qualifiait cette peinture de naïve, une peinture pour les gens qui n’ont pas beaucoup étudié (…). Nous avons fait une révolution, nous avons changé beaucoup de choses dans la peinture. » Par cette pratique de la « peinture populaire », Chéri Samba veut « interpeller », dit-il, « dire la vérité », « éduquer » même, comme en témoigne le rôle primordial de l’écriture dans sa pratique picturale. Héritée de son expérience précoce de dessinateur de bande dessinée, elle doit aussi sa place privilégiée à une expérience toute personnelle : « Moi qui n’étais pas capable de lire rapidement un journal, a-t-il expliqué à France Culture, je me disais qu’il y avait peut-être beaucoup de gens comme moi qui lisaient lentement et que, si je mettais du texte dans mes tableaux, beaucoup de gens resteraient devant plus longtemps. » Habile !

Chéri Samba, Quel avenir pour notre art? (Triptyque 1)
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Chéri Samba, Quel avenir pour notre art? (Triptyque 1), 1997

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Acrylique et paillettes sur toile • 133 x 196,5 cm • © Chéri Samba / Photo Maurice Aeschimann / Courtesy The Jean Pigozzi African Art Collection

« Je suis devenu universel. »

Chéri Samba

Le 10 octobre 1975, Chéri Samba ouvre son atelier. Celui-ci est couvert de fresques, l’idée étant de se faire remarquer de loin, et d’attirer les visiteurs. Mais une peinture fait scandale : La Rébellion Lulua contre Baluba, qui dénonce la guerre et le meurtre d’innocents. « J’ai peint ce tableau pour essayer de dire aux dirigeants de respecter leur peuple. » Arrêté, Chéri Samba paie des amendes pour troubles à l’ordre public, l’œuvre ayant attiré les foules autour de son atelier. Rien, toutefois, qui ne le décourage vraiment. Durant des années, l’artiste travaille, peaufine son style (mais on remarquera au musée Maillol que celui-ci s’est affirmé très tôt, avec son réalisme méticuleux, ses compositions complexes et son humour corrosif), surtout regardé par les Congolais, jusqu’à l’exposition des « Magiciens de la terre », organisée en 1989 par le Centre Pompidou. Chéri Samba participe grâce au commissaire André Magnin, venu le voir deux ans plus tôt dans son atelier de Kinshasa ; il présente plusieurs toiles dans la Grande Halle de La Villette… Le tournant d’une vie : « Je suis devenu universel. »

Chéri Samba, Quelle solution pour les hommes ? Les femmes étant beaucoup plus nombreuses sur la terre
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Chéri Samba, Quelle solution pour les hommes ? Les femmes étant beaucoup plus nombreuses sur la terre, 2001

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Acrylique et sequins sur toile • 200 × 285 cm • © Chéri Samba / Photo Maurice Aeschimann / Courtesy The Jean Pigozzi African Art Collection

Car l’exposition, dédiée aux pratiques artistiques extra-occidentales, connaît un immense retentissement (encore aujourd’hui, elle demeure parmi les plus emblématiques de l’histoire contemporaine !). Pour Chéri Samba, c’est le départ d’une histoire d’amour européenne. Avec le collectionneur Jean Pigozzi, d’abord, un jet-setter qui ne possédait jusqu’alors que quelques grands noms clinquants (Andy Warhol, Sol LeWitt) ; arrivé le dernier jour dans l’exposition, l’homme tombe sous le charme des peintures africaines réunies par « Magiciens de la terre », et contacte illico André Magnin, qui se chargera pour lui de voyager en Afrique durant des années et d’y acheter les œuvres d’artistes locaux. Résultat ? Pigozzi possède aujourd’hui plus de 120 œuvres de Chéri Samba, une collection si riche qu’il a pu fournir à lui seul l’intégralité des œuvres présentées au musée Maillol.

Depuis 1989, donc, Chéri Samba rencontre un succès international, au point qu’il est désormais souvent désigné comme l’artiste africain le plus célèbre au monde. Ses formats se sont agrandis, mais son style est resté le même, drôle, politique, piquant, sexy, provocateur. Sa force, selon le commissaire Jérôme Neutres ? Parler avec une voix africaine, depuis le Congo où il vit encore aujourd’hui. « Il pose un regard sur le monde depuis l’Afrique, met en scène sa vision du monde à partir de ce qu’il connaît. » Ce qui n’est pas si courant, beaucoup d’artistes africains choisissant de déménager en Europe ou aux États-Unis. Pour celui qui questionnait encore « Quel avenir pour notre art ? » en 1997, interrogeant la place des artistes africains au sein des institutions occidentales, il y a de quoi savourer ce succès… Pas nouveau, certes, comme en témoigne son truculent tableau Déjà (2007), réalisé lorsque son nom est entré dans l’Encyclopédie Larousse, mais bien palpable au musée Maillol !

Chéri Samba, dans la collection Jean Pigozzi

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