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Réné Lalique, Diadème “Coq”, vers 1897-1898
or, corne, améthyste et émail • 9 x 15 cm • Coll. Calouste Gulbenkian Foundation-Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne / © Photo Catarina Gomes Fereira
Portrait du collectionneur avant 1900.
© Archives Gulbenkian / Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne
Il pouvait patienter des années entières, élaborer des stratégies des plus sophistiquées, sillonner le globe sans relâche, épaulé par un puissant réseau d’intermédiaires, afin de dénicher la perle rare. Le milliardaire britannique, magnat du pétrole, Calouste Sarkis Gulbenkian (1869–1955), ne reculait devant rien pour assouvir sa soif de collectionneur. Celle d’un esthète au regard aiguisé, en quête de pièces dignes d’un musée, qui finira d’ailleurs par en créer un, afin de garantir l’intégrité de l’ensemble exceptionnel qu’il a constitué au cours de sa vie. Les quelques mots issus d’une lettre envoyée au marchand d’art Joseph Duveen, à New York, en 1915, résument bien sa ligne de conduite: « Vous connaissez mes goûts, je veux la plus grande qualité et les exemplaires les plus décoratifs et les plus raffinés. »
Tête du pharaon Aménophis III, Égypte, Nouvel empire, XVIIIe dynastie
pâte de verre bleue • Coll. Calouste Gulbenkian • © Fondation Calouste Gulbenkian. Photo Carlos Azevada
Son amour des arts ne connaissait ni limite ni frontière. Seule comptait l’excellence. C’est d’emblée ce qui saute aux yeux lorsqu’on visite le musée qui porte son nom à Lisbonne. Créé après sa mort, selon sa volonté, par le biais d’une fondation, il fut inauguré en 1969. Dans des espaces spécialement conçus pour les accueillir, se dévoilent un millier de pièces sur les 6 600 que compte sa collection. Vestiges de l’Antiquité égyptienne, manuscrits médiévaux, folios enluminés islamiques, céramiques d’Iznik, ivoires gothiques parisiens, gemmes, tapis venus de Perse, de l’Inde moghole ou du Caucase, tableaux de maîtres signés Rubens, Rembrandt et Manet : le parcours traverse les époques et les civilisations, édifie des ponts entre l’Orient et l’Occident, sans hiérarchie entre les cultures et les arts, à l’image de la trajectoire de cet homme d’affaires pugnace à la stature internationale.
Né à Scutari (actuel Usküdar, l’un des quartiers d’Istanbul), au sein d’une famille de riches commerçants arméniens spécialisés dans les tapis, Calouste Gulbenkian part faire ses études à Marseille, puis à Londres, où il décroche un diplôme d’ingénieur. Il choisit de se spécialiser dans l’industrie pétrolière, à un moment clé où les hydrocarbures jusque-là utilisés pour l’éclairage vont devenir la source de carburant des machines.
Portrait de famille en 1952, autour de Calouste Gulbenkian et son épouse Nevarte, assis au premier plan. De gauche à droite : leur gendre Kevork Essayan et leur fille Rita, leur neveu Robert Gulbenkian, leur unique petit-fils, Mikhael Essayan, et leur fils, Nubar Gulbenkian, avec sa femme.
© Archives Gulbenkian / Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne
Le secteur est prometteur, il en a l’intime conviction. Son intuition est la bonne et lui apporte une fortune colossale. Installé à Londres, il épouse, en 1892, Nevarte Essayan (1875–1952), avec qui il a un fils, Nubar, en 1898, et une fille, Rita, née deux ans plus tard, peu avant qu’il obtienne la nationalité britannique. À partir de 1906, il partage sa vie entre Londres et Paris, où il loue un appartement quai d’Orsay.
À 27 ans, il dépense sans compter pour la collection qu’il commence avec des pièces de monnaies grecques.
Polyglotte, il devient délégué du Royal Dutch Shell Group, chargé de gérer l’approvisionnement en pétrole de la France, et met ses talents au service de la Turkish Petroleum Company (future Iraq Petroleum Company), dont il parvient à obtenir 5% des parts lors des concessions pétrolifères de l’ex-Empire ottoman. Cela lui vaut son célèbre surnom de « Mr. Five per Cent » (Monsieur 5%), et lui permet de dépenser sans compter pour la collection qu’il commence à 27 ans avec des pièces de monnaies grecques. Suivent des gemmes, des céramiques d’Iznik, avant une première toile signée Giovanni Boldini, puis des bijoux de René Lalique.
René Lalique, Devant de corsage « Femme-libellule », vers 1897–1898
Face à cette gracieuse libellule, on comprend pourquoi le maître verrier Émile Gallé surnomma René Lalique « l’inventeur du bijou moderne ».
or, émail, chrysoprase, chalcédoine, pierres de lune et diamants • 23 × 26,5 cm • Coll. Calouste Gulbenkian Foundation-Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne / © Photo Carlos Azeveda
Il a un coup de foudre pour ce maître verrier à l’imagination débridée et à la prouesse technique spectaculaire, dont témoignent son ornement de corsage Paon et son diadème Coq, vedettes de l’Exposition universelle de 1900. La manifestation est un choc esthétique pour le jeune homme, fasciné également par la rétrospective « L’art français – Des origines à 1800 » qui se tient alors au Petit Palais, comme le raconte Nuno Vassallo e Silva, directeur de la délégation française de la fondation Calouste Gulbenkian et commissaire de l’exposition consacrée à sa collection, cet été, à Paris. « Avec les textiles de son enfance, tissus et tapis orientaux dont il a observé la complexité harmonieuse des compositions, et en plus des objets de René Lalique, avec qui il va se lier d’amitié, Calouste Gulbenkian se découvre un faible pour le XVIIIe siècle français, en particulier les pièces d’orfèvrerie, les objets minutieux et précieux. »
Grand admirateur de la collection Rothschild qu’il rêve d’égaler, Gulbenkian se dit « excessivement sensible » et « perturbé lorsqu’il existe des défauts qui déconcertent », faisant de la provenance et de l’authenticité de l’œuvre une obsession, afin que l’objet soit « sans faille en ce qui concerne sa qualité, son état de conservation, sa conception, son attrait et sa beauté ». Il n’hésite pas, quand il le juge nécessaire, à aller comparer une pièce directement avec les œuvres des musées, qu’il visite régulièrement, en plus des connaissances que lui apporte son étude inlassable des livres d’art de sa très riche bibliothèque. « Pour affûter son regard, Gulbenkian associe au plaisir de la contemplation des œuvres celui d’un observateur redoutable. Il les scrute dans les moindres détails », note Nuno Vassalo e Silva. Toujours ouvrir l’œil, bien sûr, mais aussi savoir bien s’entourer : telles sont les clefs du succès selon Calouste Gulbenkian.
Édouard Manet, Les Bulles de savon, 1867
Hommage à Chardin, ce tableau pour lequel a posé le fils de l’artiste symbolise la fragilité et le caractère éphémère de la vie.`
huile sur toile • 100,5 × 81,4 cm • Coll. Calouste Gulbenkian Foundation-Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne / © Photo Fondation Gulbenkian
Bien que ses acquisitions témoignent, comme il aime à le répéter, de son goût personnel, il consulte des experts, éminents connaisseurs de tel ou tel sujet, amis et fidèles collaborateurs. Dès 1903, il engage un conservateur de la collection de peintures et dessins du Louvre, spécialiste des primitifs français et hollandais, Camille Benoît, pour assurer sa formation, qu’il complète lors de ses nombreux voyages, en Méditerranée, en Syrie, en Palestine, et dans toute l’Europe. Parmi ses conseillers figurent l’historien de l’art et archéologue américain Arthur Upham Pope, qu’il consulte pour acquérir des pièces d’art islamique, le marchand florentin érudit et collectionneur Tammaro De Marinis, grand spécialiste des manuscrits occidentaux, et l’historien d’art britannique Kenneth Clark, qui lui recommande, entre autres, d’acheter les Bulles de savon de Manet. Comme il le racontera plus tard, la toile lui fut proposée pour 90 000 dollars, montant auquel il fit une contre-proposition à 60 000 dollars déclinée par le propriétaire, lequel finit par vendre le tableau pour 65 000 dollars à un intermédiaire travaillant pour… Gulbenkian !
La collection s’agrandit. Ses nombreuses « filles », comme il aime à nommer ses acquisitions, se trouvent réparties dans ses différents lieux de résidence, avant qu’il ne choisisse de les réunir à Paris, dans son hôtel particulier de l’avenue d’Iéna acheté en 1922 et où il supervise d’importants travaux entre 1923 et 1927. Il ne dévoile ses œuvres d’art qu’à de rares invités privilégiés, cultivant son caractère solitaire et secret, et une aversion profonde pour la notoriété. Sa discrétion lui sera essentielle, en plus de son habileté diplomatique, lorsqu’il s’agira de négocier avec les autorités soviétiques, à court de devises, l’acquisition d’œuvres venues tout droit du musée de l’Ermitage, entre 1928 et 1930.
La résidence de Gulbenkian, avenue d’Iéna, à Paris, abritait, au centre du salon rond, la sculpture Flore de Carpeaux.
© Archives Gulbenkian / Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne / Photo Mr. Keurhadjian
« En vérité, ce sont des trésors dignes des dieux. »
Gulbenkian se retrouve en concurrence directe avec son ami Duveen et le collectionneur américain Andrew W. Mellon, rebaptisé « Timothy », quand Gulbenkian se fait appeler « Douglas » pour mener à bien des transactions entourées du plus grand mystère. Sur place, à Léningrad (actuel Saint-Pétersbourg), pour agir en toute discrétion, il se fait représenter par un orfèvre parisien. Il parvient à remporter dans la bataille trois portraits de Rembrandt, celui d’Hélène Fourment par Rubens, la sensuelle Diane sculptée par Houdon, des œuvres d’Antoine Watteau et d’Hubert Robert, sans oublier des pièces d’orfèvrerie signées Robert-Joseph Auguste (au service de Louis XV et Louis XVI), François-Thomas Germain ou Jacques-Nicolas Roëttiers, virtuoses du travail de l’argent. Lorsque Duveen découvre ces achats merveilleux à Paris, il lui écrit une lettre dans la foulée : « En vérité, ce sont des trésors dignes des dieux. » Mais rien ne pourrait vraiment apaiser Gulbenkian, de plus en plus inquiet à l’idée que sa collection soit un jour éparpillée.
Kulliyat Shahi, Iran, période safavide, XVIe siècle
Bien que de culture chrétienne orthodoxe, Calouste Gulbenkian est fasciné par l’art islamique. Au fil de sa vie, il acquiert 35 folios enluminés et trois manuscrits du Coran, sept lampes de mosquée, deux mihrabs, dix tapis de prière et un tapis mortuaire.
gouache, encre et or sur papier • 25 × 17cm • Coll. Calouste Gulbenkian Foundation – Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne / ©Catarina Gomes Ferreira
Il envisage d’abord la création d’un musée à Paris, mais la Seconde Guerre mondiale le contraint à revoir ses plans. Après avoir quitté la France de Vichy pour le Portugal, il prévoit d’installer sa collection dans une aile qui lui serait spécialement dédiée à la National Gallery de Londres. Le projet est finalement abandonné en 1945. Plus tard, il organise le transfert de ses antiquités égyptiennes et l’ensemble des grandes toiles prêtées au musée britannique aux États-Unis, direction la National Gallery of Art de Washington. Cette initiative était-elle liée à un dénouement américain concernant le devenir de sa collection? Peut-être, mais c’est finalement à Lisbonne, selon son testament, que celle-ci est rassemblée avant l’ouverture du musée auquel il avait tant rêvé.
Même âgé, il avait continué à collectionner, parfois sans voir les œuvres directement, mais sur catalogue ou en faisant confiance à quelques proches qui lui décrivaient dans leur correspondance les objets de ses derniers désirs. Particulièrement à un ami installé à Washington, le diplomate et poète français connu sous le nom de Saint-John Perse, qui sera, souligne Nuno Vassalo e Silva, « les yeux » de Gulbenkian jusqu’à son dernier souffle.
L'essence d'une collection à Paris
Conformément aux vœux de l’homme d’affaires et collectionneur Calouste Gulbenkian (1869- 1955), les œuvres de sa collection ont été réunies dans un musée à Lisbonne. Dans le cadre de la saison France-Portugal de l’Institut français, les visiteurs parisiens ont l’opportunité d’en découvrir une belle sélection grâce à l’exposition organisée par la collection Al Thani – autre collectionneur passionné par la culture et les civilisations à travers les âges –, installée à l’Hôtel de la Marine, place de la Concorde, depuis novembre dernier.
Gulbenkian par lui-même : dans l’intimité d’un collectionneur
Du 10 juin 2022 au 2 octobre 2022
Hôtel de la Marine • 2 Place de la Concorde • 75001 Paris
www.hotel-de-la-marine.paris
Hors-série Beaux Arts éditions
À paraître • 13 € • 84 pages.
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À l’Exposition universelle de 1900, Calouste Gulbenkian s’extasie devant ce luxueux diadème Coq de Lalique, qu’il considère plus comme un artiste que comme un joaillier. Liés d’amitié durant cinquante ans, les deux hommes auraient été présentés par Sarah Bernhardt.