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Récit

Teto le Magnifique, roi du pétrole et ami des artistes

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Intime de Picasso, proche de Chagall, soutien de Christo, Theodor Ahrenberg (1912–1989) a financé sa passion pour l’art moderne grâce aux produits dérivés de l’or noir… et à quelques tours de passe-passe fiscaux. Sa collection était si importante qu’un musée conçu par Le Corbusier devait l’abriter. Pourquoi ce projet ne vit-il jamais le jour ? Pourquoi le nom même de ce tycoon suédois a-t-il été oublié ? Beaux Arts vous dit tout.
</em>Pablo Picasso et Theodor Ahrenberg photographiés par Edward Quinn dans l’atelier de la villa La Californie, à Cannes, en 1959.<em>
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Pablo Picasso et Theodor Ahrenberg photographiés par Edward Quinn dans l’atelier de la villa La Californie, à Cannes, en 1959.

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© Photo Edward Quinn / Archives Ahrenberg

« Donnez-moi un musée et je le remplirai » : on connaît la fanfaronnade de Picasso. Mais qui connaît son ami « Teto » le Magnifique, qui commanda à Le Corbusier un musée pour le remplir de Picasso, de Matisse et de Chagall ? Ce personnage de roman vient de faire l’objet d’un livre de 400 pages édité par Flammarion. Où l’on découvre sa collection de maîtres modernes mais aussi son amour fou pour de jeunes artistes prometteurs – Christo, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle… pour ne citer qu’eux. Un ensemble éclectique et débordant (dont la valeur est aujourd’hui estimée à plus d’un milliard d’euros) que cette publication révèle au public, après sept années de recherches. L’ambition première du livre étant, selon les vœux de son fils Staffan Ahrenberg, de reconstituer au moins en partie cette « capsule temporelle de l’art européen d’après-guerre » à jamais disparue. Mais que s’est-il donc passé ?

Pour bien comprendre ce chapitre méconnu de l’histoire de l’art du XXe siècle, remontons d’abord en 1912, quand Theodor Ahrenberg voit le jour au sein d’une famille aisée de Göteborg. Son père, Ossian, dirige la compagnie maritime Th. Ahrenberg. Le petit Teto grandit dans une maison de quatre étages et fréquente la très prestigieuse Högre Samskola – « une bonne école pour les élèves qui veulent travailler, mais pas pour ceux qui voulaient perdre leur temps, et j’appartenais à la deuxième catégorie », lira-t-on dans ses Mémoires. « Pas moins doué » que les autres, le jeune garçon se retrouve pourtant recalé à ses examens, pour indiscipline. La sanction scandalise son père, qui saisit son téléphone et demande à parler au directeur de l’établissement. Rien ne peut calmer sa colère : « Je n’accepte pas ça, tempête-t-il. Je déchire ce bulletin, mon fils n’en a pas besoin. Il voyagera à l’étranger [et] deviendra armateur comme moi ! » Dont acte : Teto part à Stettin, Hambourg et Newcastle étudier la construction navale et la logistique du transport maritime. Mais l’entreprise familiale périclite et la mère de Teto, Naëma, doit bientôt ouvrir une papeterie pour subvenir aux besoins de la famille.

</em>Theodor Ahrenberg en 1967 au sommet du Rocher, sa propriété à Chexbres (près de Lausanne), où 120 plasticiens seront accueillis en résidence.
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Theodor Ahrenberg en 1967 au sommet du Rocher, sa propriété à Chexbres (près de Lausanne), où 120 plasticiens seront accueillis en résidence.

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© Photo Erling Mandelmann / Archives Ahrenberg

Décembre 1939 : Ahrenberg, tout feu tout flamme, entre en guerre. Engagé « sur un coup de tête » dans les forces suédoises pour défendre la Finlande contre l’Union soviétique, il combat en première ligne dans une zone appelée « le balcon de la mort ». Il échappe de peu à une amputation de la jambe et survit par miracle à un bombardement particulièrement meurtrier. Deux expériences traumatiques qui lui auront appris « à apprécier l’existence d’une tout autre façon », reconnaît-il.

De retour en Suède bardé de décorations, le jeune homme s’est assagi mais n’a rien perdu de son mordant : « Quand on échoue à Göteborg, la tradition veut que soit on reste et on est mis au frigo, écarté de la société, soit on part en mer, soit on part à Stockholm. Pour les habitants de Göteborg, cette dernière option est la pire. » C’est évidemment celle qu’il choisira.

Apollon, dieu des arts et de la famille Ahrenberg

Les débuts ne sont guère flamboyants : employé pour dresser l’inventaire de barils de pétrole, il se nourrit de haricots secs et vit dans un studio sur l’île de Djurgården, « si exigu que ça rendait difficile toute forme de vie amoureuse ». Mais très vite le sens de l’organisation et l’esprit d’initiative de Teto le propulsent à la Commission du commerce et de l’industrie, puis à la direction des ventes de la Fédération économique du gaz et du coke (Gokef). Le rêve : il voyage deux cents jours par an à l’étranger, où il profite à plein du cours de la couronne suédoise après guerre.

Que fait-il ? Il rapporte des souvenirs : une estampe de Picasso à chaque fois qu’il se rend à Paris et des œuvres de Tadeusz Kantor, quand il se rend derrière le rideau de fer pour affaires. Las, cette collection naissante reste accrochée dans ses bureaux de la Gokef : la première épouse de Teto, Giggi Westerberg, n’aime « que le XVIIIe siècle ». Sa complice sera donc, à partir de 1950, une autre femme : Agnes Widlund, fondatrice de la galerie Samlaren à Stockholm, qui le conseillera fidèlement pendant quarante années sur les chemins de l’avant-garde.

Henri Matisse, Apollon
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Henri Matisse, Apollon, 1953

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« Ce qui m’a fait le plus mal au cœur, c’est d’avoir perdu Apollon », écrit Theodor Ahrenberg dans ses Mémoires. Les papiers découpés de Matisse, mais aussi ses bronzes (au nombre de 53), encres et fusains faisaient partie du paysage quotidien des Ahrenberg, avant les saisies de l’État suédois.

Papiers découpés et collés, peints à la gouache • 325 x 425 cm • Coll. & © Moderna Museet, Stockholm / Succession Henri Matisse, 2020 / Archives Ahrenberg

Dès ses premières acquisitions, Teto souhaite rencontrer les artistes dans leur atelier. À commencer par Matisse, cœur battant de sa collection.

Dès ses premières acquisitions, Teto souhaite rencontrer les artistes dans leur atelier. À commencer par Matisse, cœur battant de sa collection, à qui il achète des papiers découpés, des fusains, des sculptures (la quasi-totalité de ses bronzes), des sérigraphies (les immenses Océanie, la mer et Océanie, le ciel) et des livres illustrés, à défaut de pouvoir s’offrir des tableaux, trop onéreux. Le peintre le reçoit à plusieurs reprises dans sa chambre-atelier, à l’hôtel Regina de Nice. Suprême honneur, Matisse lui propose de réaliser un portrait de Giggi, qu’il a aperçue en photo. Mais Mme Ahrenberg reste insensible aux charmes de l’art moderne et refuse catégoriquement. Il faudra toute la ruse du directeur du Nationalmuseum de Stockholm pour la convaincre de poser. Il est malheureusement trop tard : le vieux fauve vient de mourir.

Teto divorce et se console en achetant un chef d’œuvre, conçu à l’origine pour le patio d’un couple de collectionneurs américains, à Beverly Hills : la céramique murale Apollon (1953), assortie de sa version en papier découpé, devenues depuis l’une et l’autre des highlights du Moderna Museet de Stockholm et du Toledo Museum of Art (Ohio). « Dans la maquette de Matisse, Apollon veille sur la maturation des raisins, décrit l’historien de l’art Olivier Berggruen. […] Des grappes composées de feuilles de papier jaune pliées et de jeunes pousses encadrent Apollon, tandis que les formes fluides et découpées qui flanquent son visage évoquent l’eau. […] Avec ses vastes plages de couleurs pures et saturées et ses majestueuses arabesques qu’Apollon fait vivre avec tant d’éloquence, Matisse invite le spectateur à le suivre dans le rêve d’un nouvel éden. »

Rendez-vous avec le plus grand artiste du siècle

Pablo Picasso, Femme nue dans un rocking-chair
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Pablo Picasso, Femme nue dans un rocking-chair, 1956

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Un Picasso de la période Jacqueline Roque, dont le palmier au loin évoque le souvenir de Matisse, disparu deux ans plus tôt.

huile sur toile • 195 × 130 cm • Coll. Art Gallery of New South Wales, Sydney • © Bridgeman Images / Succession Picasso, 2020

La rencontre avec Picasso, elle, faillit ne jamais avoir lieu. Nous sommes en 1951 et Teto a une revanche à prendre. Son patron à la Gokef lui a fait décrocher ses Picasso sous prétexte que les membres du conseil d’administration « ne prendraient pas au sérieux un directeur des ventes qui a un Picasso sur son mur ». Ce jour-là, à Paris, Teto a rendez-vous avec le plus grand artiste du XXe siècle, celui précisément dont les œuvres ont été remplacées par les courbes de consommation des produits pétroliers. Agnes Widlund a demandé au maestro de les recevoir à l’heure qui lui convient, sauf 11 heures, car « rendez-vous est déjà pris avec Matisse ». Erreur fatidique. Picasso rétorque que 11 heures est justement le seul moment qui lui convienne… Mais rien ne freine le duo intrépide qui se rend l’après-midi même rue des Grands-Augustins.

Le courant passe. Picasso montre sa collection personnelle aux Suédois et leur présente le marchand Daniel-Henry Kahnweiler, de passage dans l’atelier. Contrairement à son habitude, Teto ne tente pas d’acheter des pièces directement à l’artiste : il passera toujours par la galerie Louise Leiris (qui n’est autre que la fille de Kahnweiler). C’est le début d’une amitié qui se prolongera à la villa La Californie, à Cannes, et au château de Vauvenargues, près d’Aix-en-Provence… Entre-temps, Teto a épousé la pétillante Ulla, avec qui il aura quatre enfants. Trois filles et un garçon qui poussent comme des herbes folles entre les algues de Matisse et les petites chèvres de Chagall.

</em>L’amitié de Marc Chagall, ici avec son épouse Vava, reste la plus gratifiante, puisque l’artiste a été le premier à faire le voyage en Suède, dès 1960.<em>
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L’amitié de Marc Chagall, ici avec son épouse Vava, reste la plus gratifiante, puisque l’artiste a été le premier à faire le voyage en Suède, dès 1960.

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© Archives Ahrenberg

En 1960, c’est d’ailleurs au tour de Marc Chagall et de sa femme Valentina Brodsky de faire un cadeau inestimable au collectionneur : le couple vient lui rendre visite en Suède. Ahrenberg, fou de joie, en a « le souffle coupé ». Toute la famille les accueille sur le tarmac de l’aéroport, les bras chargés de fleurs. Chagall, malgré son aversion pour les mondanités, est « heureux comme un enfant de voir qu’il [est] apprécié », jubile Ahrenberg. Le tout-Stockholm se bouscule pour rencontrer le peintre de Vitebsk, devenu une star internationale.

Le roi du pétrole tirait tous azimuts, appelant à bouleverser la politique culturelle suédoise (et son mode de financement) et à encourager le mécénat pour soutenir la jeune création.

De quoi redorer l’image du collectionneur, dont les positions anti-establishment lui valent de nombreuses inimitiés, tant du côté des adversaires de l’avant-garde que des directeurs de musées. Lesquels n’ont sans doute pas encore digéré un discours provocateur intitulé « La pauvreté de l’art dans l’État-providence » qu’Ahrenberg avait prononcé en 1959 à l’Académie des beaux-arts de Stockholm. Fort de son expérience à la tête de diverses associations d’art contemporain, le roi du pétrole tirait tous azimuts, appelant à bouleverser la politique culturelle suédoise (et son mode de financement) et à encourager le mécénat pour soutenir la jeune création. Avant de lâcher cette petite phrase assassine : « La dernière fois que notre pays a organisé une grande manifestation culturelle, c’était en 1930. »

Niki, Arman, Christo… La nouvelle bande à Teto

La Suède a beau avoir inauguré le Moderna Museet en 1958, Ahrenberg s’en prend sans relâche aux pouvoirs publics. Normal : aucune institution n’a accepté d’accueillir sa collection. Son meilleur ennemi, Pontus Hultén – qui a été le premier directeur de ce nouveau musée avant de devenir celui du Centre Pompidou en 1977 –, a même décliné ses propositions de dons. Mais il en faut plus pour décourager Teto, dont l’appartement déborde de bronzes de Picasso (qui s’invitent à table) et de papiers découpés de Matisse (qui égayent la chambre des enfants). En 1961, décision est prise. Agnes Widlund et Teto rendent visite à Le Corbusier pour lui soumettre une proposition majeure – le fantasme de tout collectionneur : bâtir un musée, avec trois espaces dédiés à Matisse, Picasso et Chagall, plus un quatrième pour les expositions temporaires. L’architecte est enthousiaste. Mais il accepte l’offre à une condition : la salle Chagall doit être remplacée par une salle Le Corbusier. L’affaire, un brin embarrassante, est pourtant vite conclue. Teto signe un chèque de 500 000 francs pour remplir le quart du musée de ses œuvres (sa collection en totalisera 300).

</em>Voilà à quoi aurait dû ressembler le musée Ahrenberg conçu par Le Corbusier si le projet n’était pas tombé à l’eau : un mirage moderniste dans le port de Stockholm.<em>
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Voilà à quoi aurait dû ressembler le musée Ahrenberg conçu par Le Corbusier si le projet n’était pas tombé à l’eau : un mirage moderniste dans le port de Stockholm.

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© Photo Anders Jansson / Tristan Lafon Architecte / Archives Ahrenberg

Le Corbusier, à 71 ans, est enfin assuré d’être célébré à l’égal de Matisse et Picasso. Il choisit donc, dès le mois de juin, un site d’exception pour ce projet phare : le pavillon, tout en baies vitrées et panneaux métalliques colorés, sera édifié en plein port, sur pilotis, et relié au quai Norr Mälarstrand par une passerelle longue comme un tapis rouge. Las, ce joyau ne sortira jamais de l’eau : alors que Teto séjourne en Suisse « pour améliorer son français », sa secrétaire est arrêtée à l’aéroport de Stockholm-Bromma en possession de 800 000 couronnes. À l’accusation de fraude monétaire s’ajoute bientôt une inculpation pour fraude fiscale, d’un montant dix fois supérieur. Le passeport de Theodor est confisqué, ses biens sont saisis, sa superbe collection aussi – elle sera dispersée aux enchères à partir de 1963.

« Contraint à l’exil », Teto s’installe définitivement en Suisse. C’est là, sur une colline au cœur des vignes du Léman, qu’il mènera sa nouvelle vie et constituera sa seconde collection, beaucoup plus contemporaine. Accueillis en résidence dans un atelier attenant à la villa, les nouveaux poulains de l’écurie Ahrenberg – Christo et Jeanne-Claude, Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely ou encore Arman – participent aux vendanges et à la vie familiale. Le lieu, surplombant les eaux calmes du lac, symbolise ce que Teto a cherché toute sa vie : un foyer chaleureux dont les enfants seraient des œuvres d’art, qu’il verrait naître et grandir sans fin. Un éden matissien, qui avait pour nom Apollon.

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Une vie avec Matisse, Picasso, Le Corbusier, Christo… Teto Ahrenberg et ses collections

Texte de Monte Packham • sous la direction scientifique de Carrie Pilto. Avec les contributions de Christo, Jean-Louis Cohen, Hans Ulrich Obrist…

Éd. Flammarion • 374 p. • 60 €

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