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À gauche : Dessin original pour la couverture de The New Yorker, mars 2014 ; À droite : Moustique n°1582
© J.J Sempé © J.J. Sempé
« Mon enfance n’a pas été follement gaie. Elle était même lugubre et un peu tragique…. Mes parents ont fait ce qu’ils ont pu les pauvres, vraiment. (…) Mais je peux dire que quand je voyais une mère qui embrassait un de mes copains, je fondais parce que moi, tout ce que je recevais, c’était des torgnoles ! » Interviewé par son biographe Marc Lecarpentier pour l’album Enfances (éd. Denoël / Martine Gossieaux, 2011), Jean-Jacques Sempé (1932–2022) revient sur ses jeunes années à Bordeaux, ses tristesses mais aussi sa première amoureuse, ses mensonges, ses premiers dessins « vers douze ans », puis ses publications dans Sud Ouest alors qu’il n’était encore qu’adolescent – quoique déjà très débrouillard ! Au début des années 1950, le journal belge Moustique lui demande de créer un personnage récurrent, qu’il nomme Le Petit Nicolas en voyant depuis un bus une publicité pour les vins Nicolas. « Et un jour, catastrophe, le directeur me dit : « il faudrait que vous fassiez une bande dessinée. » Moi, je ne savais pas faire ça et puis ce que je voulais faire c’était du dessin humoristique, uniquement. » René Goscinny (1926–1977) l’encourage et ils conçoivent ensemble quelques premières planches… Avant que ce dernier ne soit renvoyé : « Alors, je suis parti avec lui. On a arrêté la bande dessinée, avec seulement l’idée qu’un jour, lui pourrait écrire des contes et nouvelles et moi faire des dessins pour enluminer le texte. » Et le succès est venu, tranquillement, permettant à Sempé de dessiner toute sa vie des enfants, des petits garçons à vélo et des jeunes filles qui dansent – « et on peut me démontrer que je suis un infâme macho… ».
Sempé, Dessin original pour la couverture de The New Yorker, juin 2004
© J.J. Sempé
Sempé, c’est aussi celui qui a dessiné toute sa vie des plaisirs bien connus des Français – voire emblématiques d’une certaine idée, plus ou moins fantasmée, de la vie tranquille, intemporelle, à l’abri de l’époque et de ses terreurs. C’est ce couple installé au bord d’une rivière, elle lisant à l’ombre d’un arbre, lui pêchant après leur pique-nique. C’est cet homme seul, dressé sur le plongeoir d’une piscine entourée d’un beau jardin, qui s’apprête avec emphase à sauter dans l’eau claire. C’est cette petite fille allongée dans l’herbe, les yeux perdus dans le ciel. Aussi, ces chats toujours redessinés, heureux au milieu d’immenses bibliothèques remplies de livres, ces vacanciers à bicyclette – Sempé était un amoureux du vélo – qui parcourent les campagnes le nez au vent. Mais encore, les places des villages provençaux où les terrasses s’alanguissent sous les marronniers, les tracteurs qui bouchent les routes et créent de terribles mais sympathiques embouteillages, ces vastes villes où une jeune femme, profitant d’un rayon de soleil entre deux immeubles, ferme les yeux un instant. Des trouvailles dessinées à l’encre noire, d’une lisibilité parfaite, proche de la ligne claire chère aux dessinateurs de bande dessinée mais plus dense, broussailleuse, et parfois rehaussée d’aquarelle ou de gouache.
Sempé, Le Café de Flore, 2011
© J.J. Sempé
De 1978 à 2022, Sempé a travaillé avec constance pour le New Yorker, s’emparant de plus d’une centaine de ses couvertures. La dernière en date remonte au 5 septembre 2022, publication posthume d’un dessin à l’aquarelle : une jeune femme à vélo traversant New York avec son violoncelle sur le dos – une merveille de légèreté, emblématique du regard de Sempé sur les mégalopoles, sauvées de leur démesure grâce à la fantaisie de leurs habitants. Multipliant les allers-retours, Sempé n’a cessé de représenter Paris comme New York, les immeubles haussmanniens et leurs balcons ouvragés, les cafés, les manifs qui s’emparent de boulevards entiers, les ponts enjambant la Seine, les rues trempées de pluie, la tour Eiffel, les passants joyeux ; et puis les tours illuminées de Manhattan, les avenues bondées de coursiers et d’hommes d’affaires pressés, les fenêtres ouvertes sur les paysages de verre et d’acier, les musiciens de jazz (Sempé était féru de musique, et y a consacré un album tout entier ainsi que de très nombreux dessins), et puis encore des chats et des livres, des salons et des lampes allumées dans la nuit, autant d’intérieurs dialoguant avec l’extérieur, cocons bienheureux dans l’immense ville anonyme.
Sempé, Face à Face, Éditions Denoël, 1972
© J.J. Sempé
C’est là tout son génie : les dessins de Sempé jouent très volontiers de contrastes entre leur décor vaste et dense (une forêt, une ville, une foule…) et un ou deux petits personnages. L’un des plus beaux dessins de l’exposition montre par exemple une nuit étoilée, cosmique, sublime, et dans un coin, un petit couple assis sur le bord d’un ponton, et cette phrase : « En fait, Rolande, je ne suis qu’un immense point d’interrogation… » Ou comment illustrer le vertige existentiel de l’infiniment petit face à l’infiniment grand, sans se départir d’une pointe d’humour. Autre dessin, autre ambiance : derrière une impressionnante manifestation hérissée de pancartes véhémentes (« Non à l’imposition », « Non à la loi »), un homme porte un panneau qui fend le cœur et fait sourire : « J’ai mal partout ». Ou encore, plus moqueur des absurdités médiatiques du monde contemporain : sur un plateau de télévision, une nuée de caméras, de projecteurs et de techniciens se ruent vers un minuscule personnage terrorisé, à qui l’on demande : « Et maintenant, voudriez-vous composer quelques vers ? » Pas sûr…
Sempé, Moustique n°1613, 23/12/1956
© J.J. Sempé
« Le dessin est une forme d’écriture. C’est très littéraire, ce que je fais. Ce n’est pas formel avant tout. Ça me sert à exprimer des idées. » Si Sempé a été plusieurs fois accompagné d’auteurs géniaux – Goscinny en premier lieu, mais aussi Patrick Modiano (né en 1945) pour Catherine Certitude (1988) et Patrick Süskind pour Un combat (1996) –, il est lui-même très habile avec les mots, qui font parfois tout le sel de ses dessins. En 1956, il imagine un sapin de Noël orné de minuscules paquets cadeaux, dans lesquels un mari (un peu trop) attentionné a caché des perles pour sa femme : « C’est un collier… J’ai pensé que ça ferait plus d’effet comme ça ! » Autre scène domestique, autre fou rire : un homme agite des marionnettes sous le nez sceptique de sa femme, à qui il confie, impatient, « J’ai modifié tout le deuxième acte, Lucienne, dis-moi ce que tu en penses. » Dessinateur des foyers modestes, Sempé s’est également aventuré aux deux extrêmes du spectre social, toujours avec ce sourire d’encre qui le caractérise. Exemples : en pleine rue, deux sans-abris discutent devant un bruyant embouteillage, l’un avec un violon à la main : « J’ai choisi ce quartier parce que je ne sais pas jouer du violon. » Bien plus au sud, dans la baie de Saint-Tropez, un jeune homme sur un très beau yacht appelle sa mère dans le jardin de sa luxueuse maison : « Maman ! Je m’ennuie ! » Et nous d’éclater de rire à nouveau. S’il a su le caricaturer avec tendresse, Sempé n’a jamais provoqué l’ennui… Et c’est à regret, toujours, qu’on quitte ses pages, si belles, fines et amusantes.
Sempé. Infiniment vôtre
Du 8 octobre 2022 au 5 mars 2023
Fondation Folon • 6 Drève de la Ramée • 1310 La Hulpe
fondationfolon.be
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