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Dès 1914, Charlot crève l’écran. Fasciné par ses mouvements saccadés, le peintre Fernand Léger (1881 – 1955) le voit comme une figure cubiste en mouvement. L’acteur lui rappelle sa propre peinture inspirée par l’activité frénétique des machines du monde moderne. En 1920, Léger lui dédie un poème illustré puis le représente de manière cubiste dans le court-métrage Ballet mécanique (1924). Tintamarre de cylindres, pistons et engrenages s’activant à un rythme effréné, ce film expérimental annonce les Temps modernes (1936), où Chaplin filmera avec brio les gestes répétitifs et la cadence infernale des chaînes de montage, se laissera avaler par les rouages d’une machinerie d’usine et attaquer par un robot tortionnaire !
Envahi d’horloges, de mécanismes imbriqués et de roues dentelées, l’univers visuel de ce film culte se trouve déjà en germe, dès 1918, dans les toiles du peintre Robert Michel, mais aussi, dès les années 1920, de František Kupka, Francis Picabia et Max Ernst. Tous fascinés, comme Chaplin, par la mécanisation du monde et les machines, qu’ils envisagent à la fois comme une source d’espoir et d’angoisse… Sans oublier les constructivistes russes qui voient en Charlot un homme-machine symbole du travailleur moderne !
Charlie Chaplin dans “Les Temps Modernes” et František Kupka, “L’acier boit n° II”, 1936 et 1927-1928
© Roy Export Co. Ltd. • © Centre Pompidou, MNAMCCI, Dist. RMN-Grand Palais
Un godillot usé jusqu’à la corde, dans lequel a poussé tout un petit monde végétal… Prise en 1937 dans la vitrine d’un cordonnier, cette photographie de Brassaï n’est pas sans rapport avec l’univers poétique de Charlot, qui ne cesse de créer du merveilleux à partir de petits riens et d’objets triviaux. Comme dans cette fameuse scène de La Ruée vers l’or (1925), où l’acteur se met à déguster la semelle de sa chaussure en cuir (en réalité constituée de réglisse) comme s’il s’agissait d’une viande de choix. Ou encore ce passage d’anthologie où deux fourchettes et deux petits pains lui suffisent à improviser un merveilleux spectacle de danse miniature. Lequel a sans doute inspiré le fameux cirque de poche d’Alexander Calder, créé avec du fil de fer et quatre bouts de ficelle, entre 1926 et 1931 !
D’une inventivité débordante, Chaplin ne cesse de détourner les objets de leur fonction usuelle. Tour à tour, l’acteur ausculte une horloge avec un stéthoscope, se coiffe d’un abat-jour, mange des serpentins en guise de spaghettis… Un régal pour les surréalistes et les dadaïstes, très friands de ce genre de plaisanteries incongrues. Dès mai 1919, Tristan Tzara aime tant Chaplin qu’il n’hésite pas à mentir en clamant que ce dernier a adhéré au mouvement Dada ! Marcel Duchamp, Man Ray, Salvador Dalí, Maurice Henry, Meret Oppenheim… Tous le suivent avec enthousiasme, eux qui aiment tant fabriquer des objets absurdes tels qu’un téléphone-homard, une table à pattes d’oiseau ou une fausse machine à bulles de savon formée d’une paille et d’une ampoule en verre !
Charlie Chaplin dégustant sa chaussure dans “La Ruée vers l’Or” et Salvador Dalí, “Téléphone aphrodisiaque”, 1925 et 1938
© Roy Export Co. Ltd. • © Minneapolis Institute of Art
Acteur, réalisateur, cameraman, mime, danseur, monteur, scénariste… Pour ses pairs, Chaplin est l’incarnation de l’artiste idéal, complet, multi-tâches. Lui-même poète, parolier, plasticien et scénariste, Jacques Prévert rend hommage à ce talent d’« homme-orchestre » avec un savoureux collage où Chaplin se trouve démultiplié. Funambule, clown, vagabond… Les costumes endossés par Charlot apparaissent également comme des métaphores de la figure de l’artiste : un être marginal, à la fois libre et fragile, dont l’esprit chemine à sa guise. Chez Marc Chagall (1887 – 1937), c’est un violoniste de rue, volant dans le ciel au-dessus de la ville, qui incarne cet alter ego de l’artiste fantasque. Dans les années 1920, le peintre dédie à Chaplin plusieurs dessins où cette figure de « l’homme de l’air » fusionne avec celle, cousine, de Charlot. Outre les célèbres attributs chaplinesques (canne, chapeau et moustache), on y retrouve une aile d’ange en hommage au Kid (1921) ou des pattes de poulet en référence à la scène de La Ruée vers l’or (1925), où Charlot se transformait en volaille géante le temps d’une hallucination. Auparavant simple accessoire de l’uniforme citadin, le chapeau melon devient même, grâce à Charlot, un symbole onirique, omniprésent dans les compositions du peintre surréaliste René Magritte (1898 – 1967), qui l’utilise pour représenter le rêve et l’esprit créatif !
Charlie Chaplin dans “The Kid” et Marc Chagall, “A Charlot Chaplin”, 1921 et 1929
© Roy Export Co. Ltd. / © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat
Chez le plus célèbre des clowns, le rire n’est jamais bien loin des larmes. En incarnant des personnages démunis, Chaplin dévoile aussi une face sombre de son époque. Il nous donne à voir le monde de la rue, des routes et des abris de fortune, celui des humbles que la société a laissé sur le carreau. Une démarche semblable à celle de certains photographes de son siècle : des observateurs du réel tels que Lewis Hine dans les années 1900 – 1910 ou, à partir de la fin des années 1920, Walker Evans (1903 – 1975) dont les clichés documentent, sans filtre ni pathos, les effets de la Grande Dépression dans le Middle West américain.
Chaplin a créé le parfait intermédiaire pour dénoncer les absurdités et les injustices du monde moderne. Dès 1917, il se glisse le temps d’un court-métrage dans la peau d’un immigrant débarquant à Ellis Island. Dans Les Temps Modernes (1936), il incarne un ouvrier victime de déshumanisation. Puis signe avec Le Dictateur (1940) une brillante satire du nazisme et de son leader Adolf Hitler, le tout en pleine apogée du IIIe Reich ! Si bien que Charlot est devenu un symbole universel, celui d’une certaine vision humaniste du monde. D’où son succès auprès des artistes soviétiques d’avant-garde… Pour ces derniers, cependant, il est une figure ambivalente, un électron libre, symbole également de la liberté individuelle chère aux Américains.
Charlie Chaplin dans “Le Dictateur” et John Heartfield, photomontage anti-nazi, 1940 / 1943
© Bridgeman images
Ni communiste ni capitaliste (bien qu’on l’ait accusé d’être les deux !), le cinéaste a mis d’accord tous les défenseurs des faibles, ennemis de la violence et de la répression. En scrutant les photomontages du dadaïste berlinois John Heartfield, parodies féroces du nazisme réalisées au début des années 1930, on devine que ce précurseur était un grand amateur de Chaplin : une paire d’ailes d’ange s’inspire du Kid, une famille croque des outils pour se nourrir en écho au triste repas de La Ruée vers l’or, une main sur une mappemonde préfigure Le Dictateur… Même le muraliste mexicain Diego Rivera, également sensible à la vision du cinéaste, a inclus plusieurs personnages du Dictateur, dont le barbier juif et le despote Hynkel (tous deux incarnés par Chaplin), dans une fresque de plus de 22 mètres de long : Unidad Panamericana. Réalisée à San Francisco en 1940 peu après la sortie du film, l’œuvre représente les États-Unis s’unissant avec les peuples d’Amérique du Sud pour construire un monde meilleur, loin des dictatures européennes. Du Mexique à la Russie en passant par l’Allemagne, Chaplin a séduit les artistes du monde entier. De quoi rouler des mécaniques… ou jouer les ballerines avec une mappemonde gonflable !
Diego Rivera, Unidad Panamerica, 1940
Dans cette fresque, Diego Rivera a inclus plusieurs personnages du Dictateur, dont le barbier juif et le despote Hynkel, dans la partie inférieure à droite : trouvez Charlie !
Peinture murale • City college of San Francisco • © 2019 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / Adagp, Paris
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