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Fondation Louis Vuitton

Charlotte Perriand, libre et engagée pour un monde nouveau

Par et • le
Longtemps restée dans l’ombre de Le Corbusier, Charlotte Perriand a révolutionné le design et l’architecture d’intérieur. Créatrice visionnaire, elle était aussi révoltée par les injustices et les conditions de vie dans les grandes villes. À l’heure où la fondation Louis Vuitton lui rend hommage, retour sur l’engagement de cette icône de la modernité.
Charlotte Perriand face à la vallée vers 1930
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Charlotte Perriand face à la vallée vers 1930

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© AChP

«  Charlotte, c’est une force ! Elle est capable de sacrifier quelque chose pour un idéal, de souffrir pour rester dans sa ligne, de ne pas parler de ses embêtements. Pauvre Charlotte. Toujours souriante, active, toujours passionnée par sa neige, ses montagnes, l’architecture, le communisme, et pourtant… » Ainsi la décrivait son amie Marianne Clouzot. Charlotte Perriand est entrée en politique comme d’autres entrent en religion. Femme révoltée, indignée par les injustices, cette pasionaria de l’architecture et de l’urbanisme croit dur comme fer qu’on peut changer le monde en faisant adhérer le peuple aux thèses des modernes. Elle rejoint l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) dès sa création en 1932. Membre des Congrès internationaux d’architecture moderne (CIAM), elle tente de faire valoir les thèses du communisme dans la charte de l’urbanisme élaborée à Athènes en 1933. Certes, elle ne fut jamais encartée au parti communiste. Mais sympathisante, elle l’était, et des plus ferventes. Du moins jusqu’à ce qu’éclate la guerre.

Charlotte Perriand, Pablo Picasso, Fernand Léger, Table basse-manifeste pour Jean-Richard Bloch
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Charlotte Perriand, Pablo Picasso, Fernand Léger, Table basse-manifeste pour Jean-Richard Bloch, 1933–1937

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Réalisée pour le bureau de Jean-Richard Bloch, la table basse est un manifeste de l’engagement de l’écrivain et de son combat pour les arts. Charlotte Perriand dispose sur le plateau deux gravures de Picasso tirée de sa satire Songes et mensonges de Franco, qui dénonce la dictature de Franco et les ravages de la guerre civile espagnole, que deux dessins de Léger accompagnent.

Gravures, dessins, tire-bouchon et fragment de vitrage • © 2019 ADAGP Paris. © AChP

« On ne peut juger une époque que lorsqu’elle fait partie de l’histoire. »

Charlotte Perriand

Elle fut en effet irrésistiblement attirée par l’espoir que levait la révolution russe. En 1931, pour contribuer à « bâtir un monde nouveau [qui] est à portée de main », elle décide de partir « à la rencontre de ses rêves dans un voyage initiatique ». « C’est peut-être risquer beaucoup que de partir, écrit-elle à sa mère, mais il y a des courants irrésistibles. » À Moscou, elle rencontre l’avant-garde, mais visite aussi des usines, des hôpitaux, des centres culturels et sportifs, et même une prison. Elle y constate les difficultés gigantesques d’un pays arriéré, et son état de pauvreté extrême. Mais, confie-t-elle à son carnet : « On ne peut juger une époque que lorsqu’elle fait partie de l’histoire. » Prétextant l’achèvement du chantier du Centrosoyouz de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, elle reprend le chemin de Moscou en janvier 1934, mais précipite son retour après six semaines de séjour, affolée par l’émeute du 6 février 1934 provoquée à Paris par l’extrême-droite. Elle n’y retournera pas.

À Bruxelles, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1935, elle présente son premier photomontage militant. Il porte sur l’histoire des transports et la naissance de la mondialisation. Elle y écrit : « Ce n’est que par la fusion de la ville et de la campagne qu’on peut mettre fin à l’empoisonnement actuel de l’air, de l’eau et du sol ; par elle seulement, la situation des masses qui agonisent aujourd’hui dans les villes changera au point que leur fumier serve à faire naître des plantes au lieu de faire naître des maladies. » Visionnaire !

Charlotte Perriand, La Grande Misère de Paris
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Charlotte Perriand, La Grande Misère de Paris, 1936

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Exposée dans la salle de L’Habitation d’aujourd’hui, Salon des arts ménagers, Grand Palais, Paris

© 2019 ADAGP, Paris. © AChP

Son but ? Faire prendre conscience aux Parisiens que l’urbanisme déplorable de la capitale n’est pas une fatalité.

Elle l’est tout autant, dans un autre domaine, quand elle clame à l’attention de ses sœurs, dans un article publié en 1936 dans le journal antifasciste Vendredi : « Nous vous demandons de mener avec nous la lutte culturelle pour un présent et un avenir meilleur, en appliquant dans votre logis même, avec vos moyens restreints, les idées qui concourent à un bien-être plus réel. » Imaginer un idéal de rangement, c’était sa façon de libérer la femme. En 1936, au Salon des arts ménagers, elle réalise un photomontage géant de plus de 60 mètres carrés sur « La grande misère de Paris ». Elle y dénonce les épouvantables conditions de vie et d’hygiène dans la Ville lumière. Son but ? Faire prendre conscience aux Parisiens que l’urbanisme déplorable de la capitale n’est pas une fatalité, mais le fruit d’une volonté qu’il convient de combattre.

Pour mobiliser la foule, elle use d’images et de slogans dans un langage compréhensible par tous. Sa fresque est un long travelling qui démarre à Paris et se termine à la campagne, une épopée du quotidien avec des héros évoquant l’humanisme du cinéma de Jean Vigo ou de Jean Renoir, mais aussi la noirceur d’Émile Zola. Construction dramatique, volonté pédagogique : inspirée du graphisme constructiviste, nourrie de statistiques terribles, la fresque fait forte impression. Elle se clôt en apothéose par la fusion des photographies d’un sauteur sur fond de plage, bras et jambes tendues par l’effort, tel un christ s’échappant de la croix, et d’un équipage de bateau à rames ; une métaphore de la complémentarité de l’action collective et individuelle qui débouche sur la joie de faire et de se dépasser.

Une salle d’attente pour la propagande

En août 1936, Georges Monnet, nouveau ministre de l’Agriculture du Front populaire, fait adopter le projet d’Office national interprofessionnel du blé, qui permet à l’État de contrôler les cours. C’est l’une des grandes réformes de Léon Blum, elle va bouleverser les campagnes françaises, que certains l’accusent de « bolcheviser ». Philippe Diolet, conseiller de Monnet, lui propose de faire de la salle d’attente du ministère un lieu de propagande pour ce nouveau programme. Ce travail est confié à Perriand. « Je proposai de consacrer les murs latéraux, l’un au pénible labeur, aux dures conditions de vie, aux mauvais rendements, aux calamités agricoles, l’autre, qui lui faisait face, aux progrès par la construction de routes, l’adduction d’eau, l’électrification, la vie radieuse, raconte-t-elle. Sur le mur qui les reliait, les bienfaits attendus de la loi. »

Charlotte Perriand, Jean Bossu, Émile Enci, Jacques Woog, Georges Pollack, La Grande Misère de Paris
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Charlotte Perriand, Jean Bossu, Émile Enci, Jacques Woog, Georges Pollack, La Grande Misère de Paris, 1936

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Tirage contemporain collé sur bois • 1355 x 248 cm • Coll . Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône • © Photo Studio Kagaka/AChP

« On fait dire ce que l’on veut à la photographie, en la coupant, la découpant, la triturant. »

Charlotte Perriand

Elle rassemble les statistiques éparpillées dans diverses institutions et fait un véritable travail de fond pour leur donner du sens. François Kollar lui fournit des photographies de son ouvrage La France travaille. « On fait dire ce que l’on veut à la photographie, en la coupant, la découpant, la triturant, assurait-elle. C’est un mode d’expression réaliste accessible, compréhensible, efficace. J’allais couvrir trois murs jusqu’à la cimaise et coller les photos à même les murs, dans cette salle d’attente du ministre, ce digne lieu du XVIIIe siècle. C’était une double provocation, par le programme représenté, et par son mode d’expression – iconoclaste. » En entrant dans la pièce, le visiteur était immergé dans une réalité rurale avec des paysans et paysannes qui le regardent et le dominent de leur immense taille. Au bas des photomontages se succèdent statistiques, courbes, diagrammes. Une présentation qui contraste avec la liberté plastique du récit.

Août 1939, le traité d’amitié germano-soviétique est signé. En apprenant la nouvelle, Charlotte Perriand est révulsée. Pour elle qui a lutté avec ses camarades contre le fascisme, c’est une trahison que rien ne saurait justifier. La collusion entre l’Allemagne d’Hitler et l’URSS de Staline est inacceptable. Elle ressent au plus profond d’elle-même un sentiment de révolte. Gardant la nostalgie de cette utopie, elle abandonne toute idée d’action collective liée à une idéologie, mais restera toujours, dans son for intérieur, une femme profondément de gauche.

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Le monde nouveau de Charlotte Perriand

Du 2 octobre 2019 au 24 février 2020

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