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Chiachio & Giannone, La famille dans la joyeuse verdure, 2017
Tapisserie basse lisse, laine et soie, Atelier A2 • 3 x 5 m • Cité internationale de la tapisserie, Aubusson • © C
Ils sont amoureux. C’est peut-être un détail pour vous, mais pas pour eux : « Nous ne concevons pas qu’il y ait une différence entre la vie et l’art, c’est pourquoi nous soutenons que notre projet est militant. Nous sommes une famille homosexuelle, un couple créatif, c’est toujours présent dans notre discours, dans notre poésie. » Léo Chiachio (né en 1969) et Daniel Giannone (né en 1964) n’ont pas choisi l’art textile par hasard, mais précisément parce que le maniement des aiguilles et des fils de laine était relégué au rang d’art féminin – un art d’intérieur, sage, utile.
Un art féministe, aussi, surtout depuis la seconde moitié du XXe siècle et l’apparition d’artistes comme les Nouvelles Pénélopes ou Raymonde Arcier, qui ont fait du textile le médium de pensées féroces et politiques. Défiant les clichés liés à la masculinité, les deux Argentins se sont ainsi plu à explorer nombre de ses possibles, politiques et monumentaux, du drapeau militant de 150 mètres de long, brandi lors de la marche des fiertés de 2018 à Buenos Aires, au chef-d’œuvre tissé sur les métiers de cité de la tapisserie d’Aubusson (La Famille dans la joyeuse verdure, 2013, ill. ci-dessus).
Chiachio & Giannone, Familia a seis colores #5, 2018
MosaÏque textile • 1,51 × 2,40 m • © Chiachio & Giannone / Photo : Nacho Lasparra
Le duo récupère volontiers des textiles usagés, qui ont déjà vécu et portent avec eux une histoire singulière.
Le tissu, c’est aussi ce qui est près de la peau, qui s’imprègne de sueur et de sang. Le duo récupère volontiers des textiles usagés, qui ont déjà vécu et portent avec eux une histoire singulière. Ils les utilisent en patchworks ou en mosaïques (en collant de petits carrés de tissu les uns à côté des autres), unissant les individualités au sein d’un même projet plastique. Dans cette logique, Chiachio & Giannone aiment également à travailler de façon collaborative : en 2018, ils ont invité les visiteurs de leur exposition à Buenos Aires à fabriquer des drapeaux. « Chaque personne qui visitait la salle d’exposition recevait un carré de tissu où elle était invitée à dessiner, à écrire un mot ou une phrase sur l’importance de célébrer la diversité. » Il en va de même au Transpalette : comme au Centro Cultural Kirchner, Chiachio & Giannone ont transformé l’une des salles d’exposition en atelier, métamorphosant l’espace silencieux en lieu de vie et de travail, et ce durant deux mois entiers.
Vue in situ de l’exposition Chiachio & Giannone & family au Transpalette de Bourges
© Dane Apache
Cet art si beau (on reste bouche bée devant la virtuosité technique de certaines compositions), si fier, si coloré (les deux artistes nous confient travailler avec les tissus comme avec de la peinture) a inspiré à la commissaire Julie Crenn l’envie d’une monographie entourée d’amis. L’idée ? Mettre en évidence les liens qui unissent la grande « famille » de l’art queer. Entre les œuvres de Chiachio & Giannone, elle a ainsi invité quelques artistes disparus, étoiles singulières du XXe siècle : des photographies bien connues de Michel Journiac (1935–1995) travesti en femme, des photomontages érotiques de Pierre Molinier (1900–1976), mais aussi des autoportraits artisanaux de Marcel Bascoulard (1913–1978), marginal resté dans les mémoires de l’art brut pour ses poses en robe longue, l’air impassible.
S’ajoute à cette famille deux jeunes pousses : le génial peintre réunionnais Abel Techer (né en 1992), qui questionne une identité de genre trouble – comme dans cet autoportrait torse nu, le regard planté dans celui du spectateur, le montrant en train d’attraper vigoureusement son torse pour se former deux seins (Sans titre, 2015).
Jordan Roger, The house of uranistas
© Dane Apache
Aussi le tout juste diplômé Jordan Roger (né en 1996), dont le travail protéiforme et furieux (homosexuel, il a été brutalement rejeté par sa famille) s’exprime sous la forme d’un plot de circulation couvert de paillettes (Papa voulait que je sois bricoleur, 2019), d’un gros gâteau aux couleurs du drapeau des fiertés (Si tu es gay on te jette dehors, 2022) ou encore de visages en céramique, figures extraterrestres de l’homosexualité (The House of Uranistas, 2021, ill. ci-dessus).
Soeurs de la Perpétuelle Indulgence, Patchwork des noms
© Dane Apache
Reste à citer l’émouvante présence des Sœurs de la perpétuelle indulgence, association de bénévoles née en Californie en 1979, qui œuvrent pour les personnes atteintes du VIH. Au rez-de-chaussée, une grande composition en patchwork apparaît, monumentale : elle est brodée de noms de personnes emportées par le Sida. Brandie lors de cérémonies mémorielles et de manifestations, cette banderole réalisée par des proches et des militants résonne avec le discours de Julie Crenn : la vraie famille, quand les parents et la société rejettent l’homosexualité et la maladie, est celle que l’on se construit. « Hope will never be silent » (« L’espoir ne sera jamais silencieux »), clamait le militant Harvey Milk, inspirant à cette belle exposition son titre. L’art non plus.
Chiachio & Giannone & Family. Hope Will Never Be Silent
Du 11 février 2022 au 24 avril 2022
Transpalette - Bourges • 26 Route de la Chapelle • 18000 Bourges
www.emmetrop.fr
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