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Henry Scott Tuke, The Critics, 1927
Huile sur panneau • 41,2 x 51,4 cm • Coll. Warwick District Council, Leamington Spa
Flottant fièrement au-dessus du portique néoclassique de la Tate Britain, auguste musée exposant depuis 1897 les chefs-d’œuvre de l’art britannique, le rainbow flag annonce sur les bords de la Tamise les couleurs d’un événement qui fera date dans l’histoire des expositions. Plus que l’homosexualité dans l’art, ce parcours revient sur les modes auxquels ont eu recours les artistes britanniques pour exprimer une vision de la sexualité et du genre, qui diffèrent de la norme. Avec, pour bornes, deux dates. 1861 : l’abolition de la peine de mort pour sodomie en Grande-Bretagne – ce qui n’empêche pas la poursuite de persécutions d’homosexuels. Et 1967 : le Sexual Offences Act, qui décriminalise la sexualité entre hommes.
Rainbow flag hissé au-dessus de la Tate Britain à l’occasion de la journée internationale de lutte contre l’homophobie le 17 mai 2017
© Devlin Anthony/PA Photos/ABACA
Entre temps, les lignes ont bougé, avec des bouleversements sociaux majeurs qui voient les homosexuel.le.s exprimer leur désir et affirmer le genre qu’ils/elles se sont choisis. Autant d’évolutions qui se traduisent en art à travers des figures (plus ou moins connues de ce côté-ci de la Manche) et que la Tate Britain décline en silhouettes émouvantes. Portraits de cinq d’entre eux, et elles.
Contemporain d’Oscar Wilde, le peintre Simeon Solomon (1840–1905) partage avec le grand écrivain la tragédie des persécutions qui visèrent les homosexuels pendant la rigide ère victorienne. Arrêté en 1873 pour sodomie, ce préraphaélite, proche d’Edward Burne-Jones, exprima sa poésie romantique dans des scènes mythologiques à l’érotisme diffus. Sur les pas du grand peintre Sir Frederic Leighton, Solomon fut un maître de l’ambiguïté, dans une manière largement inspirée de l’art antique et des peintres de la Renaissance. Ainsi son Bacchus (1867) rejoint-il la sensualité de celui du Caravage, peint trois siècles plus tôt, tandis que sa description de Sappho et Erinna échangeant un baiser dans le jardin de Mytilène (1864) restera invisible aux yeux du public – malgré la tolérance accordée alors aux amours féminines, jugées sans conséquences.
Simeon Solomon, Sappho et Erinna dans un jardin à Mytilène, 1864
Aquarelle sur papier • 33 × 38,1 cm • Coll. Tate, Londres
Membre du groupe de Bloomsbury, communauté d’artistes et d’intellectuels britanniques qui, au début du XXe siècle, se réunirent dans un intérêt commun pour l’art et l’amour libre, Duncan Grant (1885–1978) vécut une parfaite vie de famille tout en ayant de nombreux amants. Le décor peint pour la salle à manger de Borough Polytechnic en 1911 marque l’élégance de son style et la permanence de son intérêt pour le corps masculin. Dans cette scène d’effusion entre hommes, exécutée dans une stylisation des formes très Art nouveau, Grant s’est inspiré des baigneurs de la Serpentine River, lieu de rencontre entre homosexuels à Hyde Park. Un homoérotisme qui n’échappa pas à la critique d’alors, mais reste très prude en comparaison de celui qui jaillit des dessins de l’artiste, gardés quant à eux dans le secret de l’atelier.
Duncan Grant, Bathing, 1911
Huile sur toile • 228,6 × 306,1 cm • © Tate
Née Hannah Gluckstein (1895–1978) dans une riche famille, la jeune artiste choisit à partir des années 1920 de raccourcir son nom et de supprimer son prénom, n’acceptant « ni préfixe, ni suffixe » dans un geste de neutralisation de son genre comme de son héritage. Ici la Tate Britain la montre dans un autoportrait saisissant (utilisé comme affiche de l’expo), daté de 1942 : menton relevé, cheveux courts, les traits déjà accusés par l’âge, elle fixe le spectateur d’un regard magnifique de défi et de fierté. Peintre de fleurs en bouquets éclatants de lumière, Gluck est également célèbre pour un double portrait, Medallion (1937), qu’elle surnomma YouWe, qui la réunit avec son amie Nesta Obermer en profils de médaille fusionnant l’un avec l’autre.
Hannah Gluckstein, Gluck, 1942
Huile sur toile • 30,6 × 25,4 cm • © National Portrait Gallery
Artiste française, Claude Cahun (1894–1954) s’exile en 1937 avec sa compagne Suzanne Malherbe sur l’île britannique de Jersey, où elle vit jusqu’à sa mort en 1954 – d’où sa présence dans l’exposition. Choisissant un prénom neutre, car elle dit ne pas vouloir choisir entre masculin et féminin, elle revendique une fluidité de genre, illustrée dans des autoportraits où son profil aquilin se prolonge de cheveux courts et de travestissements divers. Le mannequin est l’un des objets fétiches de ses photographies d’assemblages d’objets à l’étrangeté surréaliste. Figure de la Résistance à Jersey, où elle rédige et produit des tracts antiallemands, Claude Cahun fut aussi une actrice majeure pour l’émancipation féminine.
Claude Cahun, Autoportrait, vers 1928
Tirage sur papier au gélatine-bromure d’argent satiné • 30 × 23,9 cm • Coll. Musée des arts de Nantes • © Photo RMN – Gérard Blot
Francis Bacon (1909–1992) dialogue dans la dernière partie de l’exposition avec David Hockney (né en 1937). Les deux peintres se sont connus dans le Londres gay-friendly des années 1960, le premier ayant une influence certaine sur le second. Point final de l’expo, une toile somptueuse de 1956, Two Figures in a Lanscape, montre la dette que Bacon a envers les photographies de lutteurs d’Eadweard Muybridge, ou de manière indirecte, la sculpture de Michel-Ange. Un rapport complexe et torturé au corps, dans une vision de l’homosexualité masculine comme un duel avec l’autre et soi-même. Plus hédoniste, Hockney en prendra rapidement le contre-pied avec des œuvres dans lesquelles le corps masculin est célébré dans une sensualité éclatante, achevant de faire entrer l’art queer dans la lumière.
David Hockney, Life Painting for a Diploma, 1962
Coll. et © Yageo Foundation, Taipei
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