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Vue du rez-de-chaussée de l’exposition « Soft Power » au Transpalette de Bourges
© Photo Dorian Degoutte
« Nous sommes très proches du textile, car nous en portons tous, tous les jours », souligne Babi Badalov. L’artiste récupère çà et là des morceaux de tissu pour les couvrir de mots peints à la main, avant de les accrocher sur les murs. Né en Azerbaïdjan en 1959, Babi a connu l’exil forcé avant d’obtenir l’asile politique en France en 2011 ; son travail est imprégné des difficultés rencontrées. Les bouts de phrases et les mots qu’il choisit portent des échos politiques, tout en déclinant les rimes – « body borders / blood borders / blue borders ». Cet intérêt pour le langage est marqué de souffrance, car il n’y a rien de tel que la langue pour sentir la cruauté des frontières : elle isole, matérialise la différence.
Placée dans la première salle de l’exposition du Transpalette, l’installation de Babi Badalov donne le ton. Ici, il ne sera pas question de technique, d’artisanat – encore moins d’une essence féminine et passive de l’art textile. Au contraire : aux côtés de vidéos et de photographies, les œuvres textiles sont explorées sous l’angle de « leur charge critique, poétique et politique », explique Julie Crenn, commissaire de l’exposition. Cela, quelques mois seulement après la monographie de Sheila Hicks au Centre Pompidou et l’exposition « Tissage Tressage » de la fondation Villa Datris (L’Isle-sur-la-Sorgue), qui mettaient toutes deux à l’honneur l’art textile dans ce qu’il a de sculptural et préparaient ainsi le terrain à une analyse approfondie des pratiques actuelles.
Sheila Hicks, Palitos con Bolas, 2011
Coll. Centre Pompidou, Paris • © MNAM-CCI, Paris - Dist. RMN-GP / Adagp, Paris 2017-2018 / Photo Philippe Migeat
Dès les années 1970, on peut observer la réappropriation des arts textiles par les artistes féministes du groupe Les Nouvelles Pénélopes. Tisser et crocheter prennent alors un sens nouveau, qui transforme les aiguilles en armes politiques. Il suffit de voir les ouvrages de Raymonde Arcier (née en 1939), énormes et lourds, pour le comprendre : son Ar(t)mure pour art®iste (1981), qui accueille les visiteurs du Transpalette, est une énorme cotte de maille hérissée de piques qui sert à l’artiste d’armure métaphorique pour affronter le monde de l’art, masculin et peu accueillant. En s’approchant, on observe des traces rouges sur les mailles, témoignant de la difficulté du tricotage. Un peu plus loin, tissé par la même Raymonde Arcier, un sac de courses géant, signe des mois passés sur cette œuvre, qui mobilisait la moindre parcelle de son temps libre pour créer tandis qu’elle était employée de bureau. Ce travail long et exigeant lui permettait, dit-elle, de « porter à la connaissance de tous l’immense labeur des femmes ».
Vue du rez-de-chaussée de l’exposition « Soft Power » au Transpalette de Bourges
Au premier plan l"Ar(t)mure pour art®iste de Raymonde Arcier (1981)
Photo Dorian Degoutte
Hessie, Sans titre, 1990
Broderie de fil blanc sur tissu de coton imprimé • 98 × 87 cm • Courtesy galerie Arnaud Lefebvre, Paris
Un point commun avec Hessie (1936–2017), célébrée un peu plus loin : femme de l’artiste Miodrag Djuric, dit « Dado », et mère de cinq enfants, Hessie a travaillé dans l’ombre d’une vie domestique intense, mettant à profit chaque minute de solitude pour créer des broderies remarquables. Ses œuvres jouent avec des nœuds et des boutons, des tissus découpés et des dessins à même la toile ; elle a développé des techniques variées et un répertoire de formes extrêmement riche. Le tout avec une modestie certaine, dans le choix des matériaux, des formats, des couleurs… Mais la grande quantité de ses œuvres témoigne de sa capacité de travail et d’invention phénoménale. Malgré cela, elle incarne, avec Raymonde Arcier, le type même de la femme artiste longtemps oubliée des conservateurs de musée et du grand public. Elles portent ainsi toutes deux un art de la résistance discret, intime, et éminemment politique. C’est précisément ce qui intéresse Julie Crenn, qui en a fait le sujet de sa thèse : « Je me suis tournée vers des artistes qui s’interrogent sur le tissu et ses enjeux collectifs. Identité culturelle, identité sexuelle, identité de genre… Avec aussi une réflexion sur le corps noir, sur l’exil. »
« Toutes les œuvres qui sont ici présentées demandent du temps ; l’artisanat est une forme de résistance à l’efficacité de la machine. »
Julie Crenn
Premier objectif : éviter l’écueil du féminin essentialiste et du folklorique, problème majeur de la plupart des expositions d’art textile selon elle. Puis mettre en lumière l’engagement qui anime les artistes textiles : « Toutes les œuvres qui sont ici présentées demandent du temps ; l’artisanat est une forme de résistance à l’efficacité de la machine », souligne-t-elle. Billie Zangewa (née en 1973) en offre une illustration édifiante : l’artiste, qui vit et travaille en Afrique du Sud, récupère des chutes de soie pour tisser des œuvres figuratives d’une très grande finesse, qui la représentent dans toutes sortes de situations quotidiennes. « À travers sa propre image, Billie Zangewa formule des problématiques liées à la représentation des femmes, notamment des femmes noires, à leurs libertés (à disposer de leur corps, à circuler, à s’exprimer), à leur intimité, à leurs désirs et à leurs envies. » Avec une œuvre moins autobiographique, mais également centrée sur la représentation des corps noirs, Hassan Musa (né en 1951) s’empare de la figure de Joséphine Baker pour questionner notre imagerie collective, dominée par un esprit occidental qui orientalise et érotise les corps étrangers.
Suzanne Husky, Mars Bitches, 2018
Tapis Noué, laine et teintures naturelles (commerce équitable) • 120 × 150 cm • Courtesy galerie Alain Gutharc, Paris
L’art textile – dit soft art en anglais, c’est-à-dire « art doux / mou / léger » – utilise souvent la douceur et la délicatesse apparentes pour faire passer des messages forts. On retiendra notamment les œuvres de Suzanne Husky (née en 1975), de très jolis tapis que l’on verrait parfaitement au sol d’une chambre d’enfant : en s’en approchant, le spectateur se rend compte que ceux-ci racontent en réalité des histoires très sombres, inscrites au cœur d’une iconographie ludique (ici le meurtre d’un innocent par la police, là un camp de SDF à San Francisco). L’artiste est également très sensible à la question écologique et travaille avec des teintes naturelles : sous le vernis d’une tapisserie toute sage se cachent donc une volonté politique et un engagement qui unissent la forme et le fond.
La claque finale est assenée par Jérémy Gobé (né en 1986). Auteur de sculptures en tissu plié (par ailleurs d’une technique et d’une beauté captivantes), il est surtout l’homme qui développe en ce moment même une technique pour sauver la grande barrière de corail, en péril au large des côtes australiennes – rien que cela. Son idée : en installant de la dentelle venue du Puy-en-Velay autour du corail, celui-ci pourrait être protégé de son environnement dégradé, pour petit à petit se régénérer. À mi-chemin entre installation artistique et expérience scientifique, ce travail offre à Julie Crenn une jubilation communicative : l’art textile n’aura jamais été plus politique, plus militant, plus activiste.
Soft Power
Du 31 octobre 2018 au 19 janvier 2019
Transpalette - Bourges • 26 Route de la Chapelle • 18000 Bourges
www.emmetrop.fr
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