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Kawase Hasui, Douze scènes de Tokyo : Le pont Kaminohashi à Fukagawa, 1920
Gravure sur bois • 24,1 x 36,3 cm • Coll. Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum • © Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum
Les Cent vues d’Edo d’Hiroshige, la Grande Vague d’Hokusai… D’ordinaire, les expositions d’estampes japonaises se focalisent plutôt sur les grands artistes de l’ukiyo-e, mouvement de l’époque d’Edo (1603–1868) qui constitue l’âge d’or de cet art. Mais les merveilleuses gravures sur bois du pays du Soleil-Levant sont loin de s’être éteintes au XIXe siècle !
Durant les années 1920–1930, la ville de Tokyo se modernise, ce qui pousse les artistes, qui continuent à représenter ces paysages urbains, à transformer leur style. Une fascinante métamorphose que documente, à la Maison de la culture du Japon, cette exposition nourrie de prêts du Edo-Tokyo Museum, fermé pour travaux.
Au début du XXe siècle, deux nouveaux types d’estampes apparaissent au Japon. D’un côté, le shin-hanga perpétue le système traditionnel de fabrication de l’ukiyo-e impliquant un dessinateur, un graveur, un imprimeur et un éditeur. Florissant entre 1915 et les années 1950, ce mouvement incarné par le talentueux Kawase Hasui (1883–1957) donne lieu à des images mêlant finesse du détail, sujets traditionnels et éléments de la vie moderne représentés avec réalisme.
Kobayashi Kiyochika, Le pont Kaiun et la Première banque nationale sous la neige, 1876
Estampe nishiki-e • 21,8 × 33,6 cm • Coll. Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum • © Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum
De l’autre, le sōsaku-hanga (« estampe créative ») est marqué par des oppositions de couleurs plus tranchantes, aux lignes plus franches et au style plus moderne et épuré, mais moins raffiné techniquement, car pratiqué par des artistes qui assurent eux-mêmes la gravure et l’impression.
Ces changements sont accélérés par un tragique événement, qui changera à jamais le visage de Tokyo : le grand tremblement de terre du Kantô, qui survient le 1er septembre 1923 et entraîne de nombreux incendies qui consument les quartiers de la ville basse, caractérisés par de vieilles maisons traditionnelles aux cloisons de papier et de bois. Le bilan est catastrophique : plus de 105 000 morts et 293 000 habitations détruites. Une grande partie de la ville telle que l’avaient représentée les grands maîtres est alors réduite en gravats et en cendres…
Quelques années avant le drame, l’artiste Kawase Hasui immortalise certaines vues de Tokyo qui ressemblent encore à l’Edo (son ancien nom) des estampes d’Hokusai, comme Le Pont Kaminohashi à Fukagawa (1920) dont il saisit la structure en bois sous laquelle glissent de paisibles voiliers [ill. en Une]. Il capte aussi au vol des barques de vendeurs de légumes devant de vieux bâtiments, une femme en kimono devant le sanctuaire en bois rouge Hie-jinja, et des enfants jouant avec des pétales de fleurs de cerisier épars, symboles de nostalgie d’un monde en voie de disparition.
Koizumi Kishio, Ruelles d’Asakusa (HANGA, vol.1, n°1), 1921
Gravure sur bois • 24,5 × 17,5 cm • Coll. Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum • © Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum
Dès les années 1870, des édifices en briques érigés suite à des incendies introduisent à Tokyo des rues à l’occidentale.
Car si le séisme n’a pas encore eu lieu, des changements sont déjà à l’œuvre. Au début de l’exposition, une étonnante estampe de 1879 représente une locomotive fumante, glorifiée comme un site célèbre – une version nippone (la touche impressionniste en moins) de l’audacieux Train dans la neige (1875) de Claude Monet… D’autres œuvres montrent l’apparition, dès les années 1870, d’édifices en briques érigés suite à des incendies, qui introduisent à Tokyo des rues à l’occidentale. Avec comme point culminant la gare de Manseibashi (1912), premier grand bâtiment en briques de la ville, qui sera démoli dans les années 1940.
Le tremblement de terre précipite ces changements. Au lendemain du drame, l’artiste Hiratsuka Un’ichi (1895–1997) représente les ruines et les tas de débris dans une série d’estampes aux lignes épaisses et franches et aux couleurs délavées, dues aux pénuries de matériaux consécutives à l’événement. Commence ensuite la reconstruction de la ville, qui s’étendra jusque dans les années 1930 et transformera le paysage avec de grandes quantités de béton et d’acier.
Kawase Hasui, Le pont Nihonbashi à l’aube, 1940
Gravure sur bois • 36,4 × 24 cm • Coll. Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum • © Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum
Des estampes surprenantes documentent cette métamorphose. Avec le charme et la magie des gravures d’autrefois, Kawase Hasui représente ainsi en 1931 une vue nocturne enchanteresse du pont Kiyosu, en acier avec fondations en béton et inspiré d’une construction allemande, ou encore, en 1940, le nouveau pont Nihonbashi, en pierre et de style européen, avec des lampadaires rappelant ceux du pont Alexandre-III à Paris.
En 1934, Kasamatsu Shiro (1898–1991) capte lui aussi avec poésie (dans la lignée des estampes nocturnes de l’ukiyo-e, animées de lanternes ou de feux d’artifices) une échoppe de sushis et des enseignes lumineuses sur une grande avenue où se promènent des geishas et des passants vêtus à l’occidentale.
De leur côté, les représentants du sōsaku-hanga comme Kawakami Sumio (1895–1972), Koizumi Kishio (1893–1945) et Fujimori Shizuo (1891–1943) signent des compositions moins féeriques mais d’une force graphique et d’une épure très moderne, qui représentent avec de larges lignes noires une ville de Tokyo industrielle et pleinement entrée dans le XXe siècle avec tramways, grues, pont basculant en acier, barrage-écluse, poteaux télégraphiques, enseignes lumineuses, tours flambant neuves et gazomètres rouge vif dignes d’une composition de Fernand Léger. Des œuvres parfois si frappantes qu’elles évoquent l’art de l’affiche !
Danse et cocktails au bar, partie de golf, sortie au stade… Les artistes se mettent à représenter des activités modernes. La mode, elle aussi, se transforme, entraînant le renouveau des bijinga (« images de belles femmes ») de l’époque d’Edo. En témoigne, entre autres, le portrait d’une moga (« modern girl », jeune femme à la mode des années 1920–1930), portant par-dessus son kimono un haori orné de motifs de cartes à jouer, et une coiffure dans le vent en forme de casque d’opératrice radiophonique !
Yamakawa Shûhô, Quatre femmes : Automne, 1927
Gravure sur bois • 36,4 × 24 cm • Coll. Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum • © Tokyo Metropolitan Edo-Tokyo Museum
Après la Seconde Guerre mondiale, Kasamatsu Shiro représente une nouvelle tour construite en 1958, inspirée de la tour Eiffel : la tour de Tokyo, alors la plus haute du monde. Mais les artistes commencent à délaisser la ville moderne. Les adeptes du sōsaku-hanga se tournent vers l’expression pure, et les maîtres du shin-hanga vers des paysages naturels ou des images nostalgiques, comme les magnifiques vues enneigées du temple Zôjo-ji par Kawase Hasui. Un style soigneux à la ligne pure qui a sans doute inspiré les auteurs de BD Edgar P. Jacobs (Blake et Mortimer) et Hergé (Tintin), tout en convoquant la beauté d’un Japon d’autrefois, à la fois immortelle et volatile comme un flocon de neige…
Tokyo, naissance d’une ville moderne. Estampes des années 1920-1930 du Edo Tokyo Museum
Du 6 novembre 2024 au 1 février 2025
Maison de la culture du Japon à Paris • 101Bis Quai Branly • 75015 Paris
www.mcjp.fr
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