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Portrait

Cyprien Gaillard, poète pré-apocalyptique

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Déjà l’heure de la rétrospective? À 41 ans, l’ex-enfant prodige de la scène française est à l’honneur au Palais de Tokyo et à Lafayette Anticipations dans une exposition tout feu tout flamme.
Portrait de Cyprien Gaillard
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Portrait de Cyprien Gaillard

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© Photo Albrecht Fuchs

À peine trentenaire et seulement cinq ans après avoir obtenu son diplôme de l’École cantonale d’art de Lausanne, il était déjà, en 2010, lauréat du prix Marcel Duchamp. C’est ainsi que Cyprien Gaillard a déboulé sur la scène de l’art, suscitant chez le spectateur une chose rare : un mélange de sidération et de regain de vitalité. Depuis ses débuts en fanfare, l’enthousiasme n’est jamais retombé. Et l’œuvre, constituée surtout de films mais aussi de sculptures et de photographies documentant des interventions dans l’espace public, continue à tracer son sillon – avec un retentissement international mis en lumière à la biennale de Venise en 2019. Cet automne, deux grandes institutions parisiennes, le Palais de Tokyo et Lafayette Anticipations, ouvrent simultanément leurs espaces au bruit et à la fureur, à l’insolence et au désenchantement, à l’intrépidité et à la sauvagerie revigorante de Gaillard, qui, à 41 ans désormais, porte toujours aussi bien son nom synonyme de dur à cuire, robuste, autant que bon copain (on a toujours vu l’artiste entouré d’une bande d’amis inséparables).

Des gaillards prêts à en découdre, comme ça, pour rien, juste pour l’amour du risque et par stupidité virile, sont les héros d’une de ses premières vidéos en trois parties intitulée Desniansky Raion (2007), avant qu’une autre stupidité, politique celle-là, ne prenne la relève. La scène s’ouvre sur les images (récupérées) d’une bagarre rangée entre supporters de clubs de foot qui n’y vont pas de main morte, avant de laisser l’écran à un spectacle de sons et lumières célébrant la démolition d’une barre HLM s’effondrant dans un nuage de poussière. L’ultime partie de cette vidéo rythmée par les tressautements électro du groupe Koudlam prend de la hauteur en survolant une banlieue de Kyiv et ses tours bétonnées, brutalistes, austères.

Ce paysage-là, celui des grands ensembles, est davantage qu’une toile de fond : c’est le sujet même du travail de l’artiste qui plante comme décor en 2007, avec The Lake Arches, une vision postmoderne et presque inhumaine d’une réalisation de l’architecte Ricardo Bofill (sa citadelle de logements sociaux à Saint- Quentin-en- Yvelines). Il l’est encore lorsque l’artiste glisse dans de petites gravures du XVIIe siècle des vues d’immeubles modernes (Belief in the Age of Disbelief). Ce jeu sur l’incongru et l’anachronisme est pour Cyprien Gaillard un moyen de souligner, par provocation, l’étrange beauté et l’éventuelle éternité d’édifices à la triste réputation, pourtant souvent voués à la démolition.

Cyprien Gaillard, Les Deux Chemins au ruisseau, série Belief in The Age of Disbelief
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Cyprien Gaillard, Les Deux Chemins au ruisseau, série Belief in The Age of Disbelief, 2005

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La gravure semble dater du XVIIIe siècle mais la barre HLM replace le décor dans le marqueur des années 1970. Elle se regarde comme une vision des ruines d’un futur qu’on ne saurait dater.

gravure • 36 × 47 cm. • © Cyprien Gaillard / Courtesy galerie Sprüth Magers, Berlin.

Il insiste en sauvant du naufrage une sculpture en bronze représentant un canard, délaissée face à l’usure du temps et à l’indifférence des passants de Beaugrenelle. Ce quartier parisien avec ses tours construites sur dalle fut la pépite de la modernité française des années 1970, mais apparaît aujourd’hui pour certains comme une verrue sur le front de Seine. Le Canard de Beaugrenelle est restauré par l’artiste en 2008 et exposé sur la terrasse de l’un des temples du modernisme allemand, la Neue Nationalgalerie de Berlin, construit dans les années 1960 par Ludwig Mies van der Rohe. La même année, Cyprien Gaillard rejoue encore cette partition d’une valorisation d’un patrimoine humble, mal aimé, en pavant l’allée majestueuse et le parc du château d’Oiron (Deux-Sèvres) de gravats récupérés après la démolition d’une tour à Issy-les-Moulineaux, en région parisienne.

Cyprien Gaillard, La grande allée du château d’Oiron
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Cyprien Gaillard, La grande allée du château d’Oiron, 2008

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© Cyprien Gaillard / CMN

Liant les époques, niant la hiérarchie entre les arts, il fait œuvre du chaos et des ruines, empruntant des chemins détournés pour faire se toucher, bord à bord, pierre à pierre, la banlieue et les hauts lieux patrimoniaux. La dimension sociale et politique du projet s’affirme souvent, comme dans la vidéo Dunepark montrant l’excavation d’un bunker datant de la Seconde Guerre mondiale enfoui sous une jolie colline verdoyante dans un quartier de La Haye, aux Pays-Bas. Faire ressurgir du passé et du dessous ce que le bon goût ne saurait plus voir est l’une des grandes réussites du travail de Cyprien Gaillard, volontiers teinté d’une tonalité incendiaire.

Il décroche le Défenseur du temps

Cyprien Gaillard, Capture d’écran de Frise 1
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Cyprien Gaillard, Capture d’écran de Frise 1, 2022

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Des échafaudages au pied de la tour Eiffel photographiés lors du tournage de la vidéo Frise 1 en 2022.

vidéo • © Cyprien Gaillard / Photo Max Paul, 2021.

Son exposition à Lafayette Anticipations ne manque pas d’appliquer les mêmes principes, s’en prenant subtilement au bâtiment remodelé par Rem Koolhaas (agence OMA), « assez techno, transparent et honnête sur ses capacités de mouvement, avec ces plateformes déplaçables au centre. C’est pour moi, explique l’artiste, un musée du XXIe siècle, performatif, modulable. » Et de poursuivre : « Je voulais embrasser ce bâtiment mais, pour cela, il me fallait un soldat, un centurion. J’ai tout de suite pensé au Défenseur du temps. » Et le voilà à nouveau soulevant des montagnes pour réhabiliter l’horloge à automates de Jacques Monestier, à l’arrêt depuis 2003, et tombée peu à peu dans les oubliettes de l’histoire de l’art. Celle-ci fut installée en 1979 dans le quartier de l’Horloge, à quelques centaines de mètres du Centre Pompidou. Pas question toutefois de faire comme si rien ne s’était passé. « Je voulais que l’œuvre exprime une sensation de réanimation, et pour cela les vérins devaient être restaurés mais sa peau devait rester la même qu’à son arrêt, car si vous faites un infarctus, que je vous fais du bouche-à-bouche et que je vous ranime, vous ne vous réveillerez pas comme si vous aviez 20 ans ; vous reviendriez de la mort. »

Jacques Monestier, Le Défenseur du temps
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Jacques Monestier, Le Défenseur du temps

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Pour l’exposition « Humpty \ Dumpty », Cyprien Gaillard réhabilite la célèbre horloge à automates à l’arrêt depuis 2003 dans le quartier de l’Horloge, à Paris.

© Cyprien Gaillard / Photo Max Paul, 2021.

Restaurateur d’art et du goût d’avant, Cyprien Gaillard ? Sonneur de cloches, plutôt. Il souligne, navré et provocateur, cette volonté récurrente de barrer, d’effacer, de détruire et de faire table rase de ce qui aura été érigé par les époques précédentes, au prétexte qu’aujourd’hui nous ferions mieux, plus beau. Toutes ses œuvres distillent une profonde critique de la foi dans le progrès. Elles ramènent devant nous ce que l’on ne saurait plus voir sans se boucher le nez ou fermer les yeux.

De la ruine jaillit la vie

Une critique du progrès et, en corollaire, une apologie de l’entropie, c’est-à-dire de la déréliction inéluctable de tout système, de la ruine de toute forme promise d’emblée à sa perte et condamnée à rester quelque part même après sa fin, dont une seconde vie, finalement, va jaillir. Les wagons hors service du métro de New York largués au fond de l’océan Atlantique font ainsi le bonheur des poissons qui y trouvent d’artificiels récifs, comme le montre le film Ocean II Ocean, produit en 2019 à l’occasion de la biennale de Venise et que projette cet automne le Palais de Tokyo parmi de nombreuses pièces inédites en France. Car si l’artiste a continué à œuvrer, il s’est éloigné depuis quelques années des salles d’exposition hexagonales, par la force des choses.

Cyprien Gaillard, Koe
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Cyprien Gaillard, Koe, 2022

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En suivant le vol de perruches entre les tours de Düsseldorf, l’artiste s’amuse de cet exotisme auquel on a fini par s’habituer pour montrer l’impact de l’homme sur la nature : ces espèces ne vivent pas dans leur milieu naturel.

Vidéo couleur • 4 min 17 s. • © Cyprien Gaillard / Photo Max Paul, 2021.

Installé à Berlin après New York, il mène une vie de globe-trotter, migrant d’une région à l’autre, au rythme de ses projets qui ignorent les frontières et lui parviennent d’un peu partout dans le monde. À l’image de ses multiples itinérances, son film, Koe (2015) suivait des perruches exotiques voletant à travers les rues de la ville cossue de Düsseldorf où elles n’ont en théorie rien à faire, étant devenues en Europe une espèce intrusive. « Les perruches, s’amuse Cyprien Gaillard, sont des oiseaux plutôt agressifs. Elles sont très bruyantes et effraient les espèces locales. Elles créent une forme de disruption dans l’équilibre supposé naturel du lieu. » Toutes les œuvres de l’artiste se tiennent dans cette observation de l’impact de l’homme sur son environnement, dans le constat de l’impossibilité d’un retour en arrière vers un illusoire état naturel originel. Même si ce monde bouleversé de fond en comble, chaotique et chancelant, peut être à son tour source de beauté et de (sur)vie. Le travail de Cyprien Gaillard recèle bel et bien, malgré son surrégime destructeur, une forme d’optimisme.

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Cyprien Gaillard. Humpty \ Dumpty

Du 19 octobre 2022 au 8 janvier 2023

www.lafayetteanticipations.com

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