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George Grosz, Metropolis, 1916-1917
Huile sur toile • 100 x 102 cm • Coll. et © Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid • © Estate of George Grosz, Princeton, N.J. / ADAGP, Paris, 2025
Munich, 19 juillet 1937. Les visiteurs s’entassent dans les espaces étouffants et mal éclairés de l’exposition « Entartete Kunst » (« Art dégénéré ») qui vient d’ouvrir ses portes. Organisée par les nazis, gratuite, elle est censée montrer la « dégénérescence » de l’art moderne et réunit plus de 700 œuvres où figurent les grands noms des courants d’avant-garde allemands et européens : Otto Dix, Otto Freundlich, Ernst Ludwig Kirchner, Vassily Kandinsky, Paul Klee, Max Beckmann, George Grosz, Marc Chagall, Franz Marc…
La circulation est pénible, l’accrochage est une insulte à la muséographie. Les images en noir et blanc de l’époque (photographies et films documentaires) montrent un véritable capharnaüm où la foule se déplace malaisément, silencieuse et crispée. Les œuvres sont accrochées n’importe comment sur des cimaises de fortune, parfois à touche-touche, certaines à l’envers. Sur les murs, des cartels imprécis relaient des mots haineux, violents, destinés à décrédibiliser les artistes, les insulter, les ridiculiser, les livrer à la vindicte populaire, les réduire à néant.
Pendant quatre ans, l’exposition inaugurée à Munich circule en Allemagne (ici à Berlin en 1938) et en Autriche pour une véritable campagne de diffamation.
© SZ Photo / Scherl / Bridgeman Images
L’« art dégénéré » est « une catégorie sans définition précise et aux frontières floues, ce qui lui permet d’agréger des esthétiques diverses. »
Johan Popelard
L’idée est de provoquer un sentiment d’asphyxie et de dégoût pour des productions qui seraient symptomatiques d’un art malade, produit par des « fous », des « sauvages », des « criminels » ; un art « dangereux » complice du bolchevisme et du judaïsme, qu’il faut éradiquer pour éviter qu’il ne finisse par contaminer la « pureté » allemande. Visitée officiellement par deux millions de personnes durant quatre mois à Munich, l’exposition part ensuite pour une itinérance dans les grandes villes d’Allemagne et d’Autriche.
Cette manifestation est le point culminant d’un processus totalitaire de diffamation, d’exclusion et d’épuration mis en place au moment de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933, qui puise dans les idées racistes et antisémites développées dès le XIXe siècle et ne cessera qu’avec la fin de la guerre, en 1945. Le musée Picasso – cet artiste étranger et anticonformiste honni par l’idéologie nazie – en décrypte le dispositif et les mécanismes dans un parcours précis et concis qui évite l’écueil de la reconstitution et trouve le juste équilibre pour faire face à l’histoire. L’« art dégénéré » est « une catégorie sans définition précise et aux frontières floues, ce qui lui permet d’agréger des esthétiques diverses », explique le commissaire Johan Popelard. Sa rhétorique s’appuie sur un antagonisme fondamental : « La dé-générescence – ‘Ent-artung’ – ne peut se comprendre que dans la divergence – ‘ent’ – qui la sépare de la race – ‘Art’ en allemand.
La couverture du guide de l’exposition « Art dégénéré ». Le mot « art » (« Kunst ») a été mis entre guillemets pour disqualifier les œuvres montrées.
Coll. et © mahJ • © LWL-Museum für Kunst und Kultur, Westfälisches Landesmuseum, Münster / Hanna Neander
« ‘Art dégénéré’ et ‘Art allemand’ forment ainsi un couple de ‘concepts antonymes asymétriques’ qui ne se comprennent que l’un par rapport à l’autre à la manière des couples ‘Hellènes / Barbares’, ‘chrétiens / païens’ ou ‘surhommes / sous-hommes’. » L’exposition « Entartete Kunst » a ainsi été conçue comme le contre-exemple absolu, l’antithèse de la « Grande exposition d’art allemand », inaugurée la veille à Munich, déploiement de l’art officiel nazi, celui qui permettrait une « régénérescence raciale ». Sélectionnées par le peintre favori d’Hitler, Adolf Ziegler, nommé président de la Chambre des beaux-arts du Reich, ces œuvres-là sont présentées dans les grandes salles lumineuses de la Maison de l’art allemand, à Munich.
S’y déploient des sculptures néoclassiques se réclamant des canons esthétiques de l’Antiquité gréco-romaine dont Arno Breker, sculpteur du IIIe Reich, est l’éminent représentant, ainsi que des peintures figuratives au réalisme basique, scènes de genre germano-nordique sans éclat, nus mornes et sages, natures mortes témoignant d’un goût petit-bourgeois. Toutes ces créations sont censées incarner un art « sain » de corps et d’esprit, défini en opposition à celui qui menacerait sa pureté fantasmée.
Cet argumentaire manichéen à l’extrême, indique Johan Popelard, puise dans un vaste réservoir de discours élaborés tout au long du XIXe siècle en Europe et qui atteint son paroxysme avec l’ouvrage du médecin hongrois Max Nordau, Dégénérescence (1892). D’une violence inouïe, il assimile les artistes et écrivains de la modernité à des criminels et des aliénés, proposant une lecture psychopathologique des œuvres. Cette approche de l’art fait de nombreux émules et croise durant l’entre-deux-guerres les théories de raciologie scientifique et d’eugénisme, portées par des personnalités tel le psychiatre Wilhelm Weygandt et diffusées par l’architecte traditionaliste Paul Schultze-Naumburg. Ce dernier sort en 1928 l’ouvrage Art et race, dans lequel il confronte des photographies de malades atteints de mal-formations physiques à des œuvres de l’expressionnisme allemand, du cubisme et du mouvement Dada.
Karl Hofer, Amies, 1923–1924
Ouvertement antinazi, le peintre expressionniste allemand fut interdit d’exposer et d’enseigner. Son atelier fut entièrement ravagé lors d’un bombardement en 1943.
Huile sur toile • 100 × 81 cm • © BPK, Berlin, Dist. GrandPalaisRmn / Elke Walford
Le nazisme reprend à son compte ces amalgames nauséabonds pour se lancer dans une grande opération d’épuration au sein du milieu de l’art : stigmatisation des œuvres dans des expositions infamantes, réaménagement des collections publiques, mise à la porte des responsables non conformes à l’idéal national-socialiste, mise en place de commissions, instances, décrets et lois pour organiser la confiscation des œuvres, leur destruction ou leur vente.
C’est ainsi qu’Alfred H. Barr, le directeur du Museum of Modern Art de New York, de passage à Stuttgart, assiste aux premiers ravages de la peste brune avec la fermeture soudaine, le 12 mars 1933, de la rétrospective consacrée à Oskar Schlemmer, peintre, décorateur de théâtre et scénographe allemand du Bauhaus. Peu après, début avril, les œuvres de Kirchner, Otto Dix, Paul Klee, Karl Schmidt-Rottluff et Otto Mueller sont décrochées des cimaises du musée de Wurtemberg. Le début d’une longue série de sanctions, où des salles entières de musées ferment, où les tableaux que les institutions collectionnaient depuis les années 1920 et auxquels le public s’était habitué sont retirés des murs ou accompagnés de commentaires dégradants – ce sera le cas à Nuremberg où les cartels réduisent les œuvres à leur prix d’acquisition, accusant les responsables des musées de l’ancienne République de Weimar d’avoir participé à faire grimper la cote de l’art moderne avec la complicité de marchands juifs pour profiter de la crédulité du peuple allemand.
Marc Chagall, La Prise (Rabbin), 1923–1926
L’artiste né en Biélorussie dans une famille juive hassidique, naturalisé français en 1937 après un long exil entre Paris et les États-Unis, s’installe à Vence, dans les Alpes-Maritimes,
au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cette peinture fut littéralement traînée dans la boue par les nazis.
Huile sur toile • 116,6 × 89,2 cm • Coll. et © Kunstmuseum, Bâle • © 2025, ProLitteris, Zurich / Photo Martin P. Bühler
Toutes les œuvres qui ne correspondent pas à une représentation mimétique de la réalité, du Bauhaus au constructivisme, de Van Gogh au groupe d’avant-garde le Cavalier bleu, de Dada à l’expressionnisme, doivent disparaître. Les directeurs des musées « progressistes » à Berlin, Düsseldorf, Mannheim, Cologne et Hambourg, sont limogés. Les œuvres sont livrées en pâture à des déchaînements de haine, comme le tableau de Marc Chagall, la Prise (Rabbin), propriété de la Kunsthalle de Mannheim, qui est traîné dans les rues de la ville en 1933, flanqué d’une pancarte énonçant : « Vous qui payez des taxes, vous devriez savoir comment votre argent est dépensé. » Les premières expositions d’« art dégénéré », appelées aussi « cabinets des horreurs », se multiplient sur tout le territoire en reprenant ces amalgames et ces rituels d’humiliation publique. Le 30 octobre 1936, la section d’art moderne de la Nationalgalerie de Berlin est fermée. Tous les musées cèdent les uns après les autres.
« Des générations futures regarderont plus tard mes tableaux comme nous regardons aujourd’hui les immortelles scènes d’atrocités de Goya : ‘Je l’ai vu et vécu, c’était mon Allemagne, c’était la vérité’ – et ça le restera, dussent venir d’autres Hitler – that’s all ! »
George Grosz
Au total, plus de 20 000 peintures, sculptures, aquarelles, gravures et œuvres textiles sont saisies dans les collections publiques allemandes. Une partie d’entre elles seront détruites, d’autres disparaîtront sous les bombardements, les plus cotées seront vendues. Quelque 1 400 artistes se trouvent déchus de leur poste d’enseignant, interdits d’exposer, menacés physiquement, en danger de mort, obligés de s’exiler. Les Juifs sont les plus violemment attaqués, à l’instar de Marc Chagall, dont l’œuvre malmenée dans les rues de Mannheim est ensuite exhibée dans l’exposition « Images du bolchevisme culturel » puis dans celle de Munich sur l’« art dégénéré » en 1937, aux côtés de Jankel Adler, Ludwig Meidner, Hanns Katz et Otto Freundlich. S’ensuit, en novembre, une exposition de propagande antisémite intitulée « Le Juif éternel », qui circule dans le pays jusqu’en 1939, annonçant la volonté d’extermination du peuple juif par l’Allemagne nazie.
Hitler en visite à la Maison de l’art allemand, temple de l’art officiel nazi à Munich, 1942
© Heinrich Hoffmann / RMN-GP
Auteur de la tête stylisée en plâtre qui, avec une sculpture en bois signées Kirchner, inaugurait le parcours et servit d’illustration de couverture à la publication accompagnant l’exposition d’« art dégénéré », Otto Freundlich, qui envisageait l’abstraction comme un langage universel unissant l’humanité, est raflé dans le sud de la France en 1943 et déporté à Sobibor depuis Drancy pour finir assassiné. George Grosz, qui attirait l’attention sur Hitler et les dangers de la montée des totalitarismes dès les années 1920, parvient à sauver sa peau et celle de sa famille en partant pour New York dès janvier 1933, mais son œuvre est détruite en grande partie. « Des générations futures regarderont plus tard mes tableaux comme nous regardons aujourd’hui les immortelles scènes d’atrocités de Goya : ‘Je l’ai vu et vécu, c’était mon Allemagne, c’était la vérité’ – et ça le restera, dussent venir d’autres Hitler – that’s all ! », écrit-il dans une lettre au
mécène Felix Weil le 21 juillet 1933. Ernst Ludwig Kirchner, lui, ne supporte pas d’apprendre que les mille œuvres dont il avait fait don à son pays ont été saisies et détruites. Pionnier de l’expressionnisme allemand et cofondateur du groupe Die Brücke, installé à Davos (en Suisse), il se suicide en 1938 de deux balles dans la poitrine.
Quant aux plasticiens et écrivains dadaïstes installés en Allemagne, la majorité parviennent à survivre, sauf l’écrivain Walter Serner, victime en 1942 de la Shoah par balles dans une forêt près de Riga, et Sophie Taeuber-Arp, intoxiquée par les émanations d’un poêle à charbon défectueux à Zurich en 1943. Abandonnant son atelier dans la précipitation, Raoul Hausmann fuit dès le printemps 1933 pour gagner Zurich, Prague puis Paris, tandis que Kurt Schwitters rejoint la Norvège en 1937. Hans Richter, dont l’atelier est mis à sac alors qu’il tournait un film antinazi près d’Odessa, abandonne tout son matériel en URSS pour gagner Prague sans repasser par l’Allemagne. Seule Hannah Höch, surveillée de près par les autorités, reste à Berlin. Elle fait partie des nombreux visiteurs de l’exposition « Entartete Kunst » où elle découvre, dévastée, la cimaise « Dada » particulièrement médiatisée, Hitler s’étant fait photographier devant en compagnie de Ziegler. Elle témoignera dans son journal : « Il y a beaucoup de visages fermés et on sent aussi beaucoup d’opposition. Les gens ne disent presque rien. »
Les œuvres étaient exhibées comme autant de symptômes de dégénérescence et souvent accompagnées de slogans haineux. Sur celui-ci, on peut lire « Sorcellerie peinte, pamphlets sculptés ».
© SZ Photo / Scherl / Bridgeman Images
Pendant ce temps, Goebbels organise la vente des œuvres pillées via la Commission d’exploitation des produits de l’art dégénéré dont il est le président. En février 1939, il a déjà identifié quelque 779 peintures et sculptures capables de rapporter des devises étrangères, auxquelles il faut ajouter des milliers de gravures et les créations de l’exposition itinérante. C’est dans ce contexte qu’a lieu, le 30 juin 1939, la tristement célèbre vente aux enchères organisée à Lucerne, en Suisse, par le galeriste Theodor Fischer, où doivent être dispersées 125 pièces d’exception signées Picasso, Gauguin, Ensor, Franz Marc, Chagall, Kokoschka, Jules Pascin… Le succès est mitigé, grâce notamment au boycott lancé par l’éditeur Paul Westheim. Un tiers des œuvres ne trouvent pas preneur et les revenus sont deux fois moins importants que prévu. Mais la communication dont bénéficie l’événement favorise par la suite des ventes de gré à gré dans la plus grande discrétion, après que la provenance des œuvres a été effacée.
Celles-ci font aujourd’hui encore l’objet de recherches et de campagnes de restitution, comme les 1 600 pièces de la collection Gurlitt, l’un des quatre marchands mandatés par le régime nazi et qui s’était nettement enrichi à cette occasion, découvertes en 2012 lors d’un banal contrôle dans un train. Le musée Picasso fait le point sur les avancées des recherches menées depuis 30 ans et, en décryptant les rouages d’un système qui conduira à l’anéantissement des êtres et de leur humanité, alerte sur les dangers qui pèsent sur les peuples dès lors qu’ils sacrifient leur esprit critique et leur liberté d’agir aux peurs et à la haine de toute forme d’altérité.
L’art « dégénéré ». Le procès de l’art moderne sous le nazisme
Du 18 février 2025 au 25 mai 2025
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
Catalogue de l'exposition
Sous la direction de Johan Popelard
Éd. musée Picasso-Paris / GrandPalaisRmn Éditions • 256 p. • 39 €
Dans un parcours didactique qui a su trouver le ton juste, le musée Picasso analyse le contexte et les rouages de l’exposition organisée à Munich en 1937 par les nazis pour stigmatiser l’art moderne. S’y trouvent réunies des peintures signées Kandinsky et Franz Marc, des toiles de Picasso et Van Gogh, artistes honnis par le régime, des œuvres retrouvées récemment – comme les fragments de sculptures exhumées en 2010 lors d’une extension du métro à Berlin, dont la Femme enceinte d’Emy Roeder –, mais aussi celles d’un artiste plus controversé, Emil Nolde qui, outré de se retrouver parmi les « dégénérés », n’hésita pas à envoyer des courriers antisémites afin de réhabiliter sa création qu’il définissait comme « un art allemand, vigoureux et ardent ». Archives d’époque, films, photographies et coupures de presse montrent comment l’antisémitisme et la haine des avant-gardes se diffusèrent en Allemagne et en France où Picasso, qui s’était vu refuser la nationalité française, surveillé de près par les autorités et interdit d’exposer, poursuivait son œuvre dans le silence de son atelier.
Daniel Cordier (1920-2020). L’espion amateur d’art
Jusqu’au 13 juillet 2025
www.museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr
Musée de la libération de Paris - Musée du général Leclerc - Musée Jean Moulin • 4 Avenue du Colonel Henri Rol-Tanguy • 75014 Paris
www.museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr
Un exil combattant. Les artistes et la France (1939-1945)
Jusqu’au 22 juin 2025
Musée de l’Armée • 129 Rue de Grenelle • 75007 Paris
www.musee-armee.fr
Deux Filles nues
Par Luz
Éd. Albin Michel • 196 p. • 24,90 €
Luz a remporté le Fauve d’or du meilleur album de l’année au dernier Festival de la bande dessinée d’Angoulême avec cet album. À travers les yeux d’un tableau de l’expressionniste Otto Mueller (1874-1930), Deux Filles nues, il nous plonge dans les années sombres de l’Allemagne nazie, marquées par l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les attaques antisémites et celles menées contre les avant-gardes.
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Sorti d’asile après son expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale, l’artiste peut achever ce tableau démarré en 1916, vision apocalyptique d’une ville saturée de violence.