Article réservé aux abonnés

Bruxelles

Berlin années 1920, magnétique et décadente

Par • le
Entre 1912 et 1932, les années folles électrisent Berlin. Celle qui est devenue la troisième plus grande ville du monde, après Londres et New York, vibre de changements politiques, sociaux et culturels. Les musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, nous invitent à une plongée dans ces vingt ans d’effervescence tout en contrastes. Portrait d’une métropole fascinante.

1. Le renouveau de la société ?

Après quatre années de conflit mondial, et à la suite des bouleversements politiques dus à l’abdication de Guillaume II, la scène artistique berlinoise veut faire table rase et inaugurer une ère nouvelle. La deuxième génération de l’expressionnisme (l’Arbeitsrat für Kunst et le Novembergruppe) s’engage radicalement pour un nouvel ordre politique et social, un élan qui s’incarne dans des œuvres aux lignes dynamiques et à la palette explosive. De son côté, l’émanation berlinoise du mouvement Dada, menée par Raoul Hausmann, moins convaincu de la possibilité d’un changement, poursuit sa critique d’une société bourgeoise conservatrice, imbue d’elle-même et dépassée.

Raoul Hausmann, Le Critique d’art
voir toutes les images

Raoul Hausmann, Le Critique d’art, 1919–1920

i

Lithographie et papier imprimé • 31,8 × 25,4 cm • Coll. Tate Modern, Londres • © Tate London 2018 / ADAGP, Paris 2018

2. Un carrefour des avant-gardes

Les artistes affluent des quatre coins de l’Europe, et Berlin devient un centre névralgique, « une sorte de caravansérail où se rencontraient tous ceux qui faisaient la navette entre Moscou et l’Ouest », selon les mots de Marc Chagall. Hors de Russie, c’est à Berlin que Malevitch prône le suprématisme, tandis que le constructivisme prend son essor avec Rodtchenko et Gabo, représentés par la galerie Der Sturm. Jusqu’en 1930, celle-ci joue un rôle central dans l’interaction entre les avant-gardes, exposant également des artistes belges ou français, tels que Pierre-Louis Flouquet et Fernand Léger.

Naum Gabo, Modèle de torse construit
voir toutes les images

Naum Gabo, Modèle de torse construit, 1917

i

Modèle réassemblé en 1981.

Carton • 39,5 × 29 × 16 cm • Coll. Tate Modern, Londres • © Tate London 2018

3. La ville des plaisirs et de la femme nouvelle

Dans cette ville où domine le sentiment d’avoir échappé au pire prime la philosophie du « maintenant ou jamais ». Cabaret, jazz, cinéma, danse… Le public cherche à s’étourdir dans un tourbillon de divertissements qui connaissent ainsi un âge d’or. Otto Dix danse et représente le shimmy, tandis que Marlene Dietrich crève l’écran dans L’Ange bleu de Josef Sternberg et les autres productions cinématographiques de l’UFA. Cette tendance accompagne l’avènement de la Neue Frau : une femme émancipée qui affirme son indépendance et revendique son droit à boire, à fumer, à sortir, bref, au plaisir, (presque) à l’égal de l’homme. Certaines femmes artistes prennent même activement part aux métamorphoses de la société, à l’image d’Alice Lex-Nerlinger et Käthe Kollwitz, qui dénoncent l’article 218 interdisant l’avortement.

Dodo, Logique de loge, pour ULK magazine
voir toutes les images

Dodo, Logique de loge, pour ULK magazine, 1929

i

Aquarelle, mine graphite • 40 × 30 cm • Coll. & © Krümmer Fine Art

4. Une métropole monstre

Avec ses quelque quatre millions d’habitants, ses voitures et son taux d’électrification sans comparaison en Europe, Berlin s’impose comme une grande ville vivant à un rythme effréné. Moderne et infatigable, elle prend des allures de New York dans les projets architecturaux de la Friedrichstraße (Mies van der Rohe, Hans Scharoun) ou dans la lithographie Metropolis de Paul Citroen (1923). Pourtant, dans la version qu’en donne le cinéaste Fritz Lang quatre ans plus tard, le vernis se craquelle, et Berlin se mue en monstre tentaculaire, où des machines toutes-puissantes privent les individus de leur identité. La même vision désenchantée qu’expose Herbert Bayer dans son photomontage – technique alors en vogue –, Métropole solitaire.

Herbert Bayer, Métropole solitaire
voir toutes les images

Herbert Bayer, Métropole solitaire, 1932

i

Photographie du photomontage original, gélatine argentique • Coll. musée Ludwig, Cologne • © Rheinisches Bildarchiv Köln, rba_d017452

5. La cité du vice et de la misère sociale

Si étincelante soit-elle, Berlin recèle donc une part d’ombre, et, dans un parfum de décadence, les plaisirs peinent à cacher les excès. Drogues et prostitution éclatent au grand jour sous le pinceau virulent d’Ernst Ludwig Kirchner, tandis que Curt Moreck rédige un audacieux Guide à travers le Berlin corrompu (1931). Malgré les nombreuses lois censées y remédier, les inégalités, dénoncées par les artistes dits véristes George Grosz et Otto Nagel, se creusent irrémédiablement entre la bourgeoisie berlinoise et le milieu ouvrier. En 1932, l’Allemagne atteindra même le chiffre record de six millions de chômeurs, dont un tiers rien qu’à Berlin.

George Grosz, Früh um 5 Uhr!
voir toutes les images

George Grosz, Früh um 5 Uhr!, 1920–1921

i

Page issue du Portfolio Im Schatten.

Photolithographie • 45,7 × 38,1 cm • Coll. MoMA, New York • © 2018 Estate of George Grosz

6. Vers un nouveau cataclysme

La défaite et les réparations de guerre imposées par le traité de Versailles rendent la situation financière de l’Allemagne extrêmement précaire. En 1923, l’inflation est telle qu’un billet d’un milliard de Marks est édité ! Après une relative stabilisation, la crise mondiale de 1929 précipite la déroute économique. La même année, le peintre Horst Naumann dresse un portrait alarmant, à l’aube d’un nouveau basculement : les danseuses de revue côtoient les dollars du plan Young, et le président Hindenburg surplombe le célèbre boxeur Max Schmeling. Peinte lors du carnaval de Weimar (1928), alors capitale de l’Allemagne, l’œuvre, revendiquée comme un avertissement, se révèle terriblement prophétique : cinq ans plus tard, Hitler s’emparera du pouvoir pour mener à nouveau Berlin et le reste du monde vers une des pages les plus sombres de l’Histoire.

Horst Naumann, Le Carnaval de Weimar
voir toutes les images

Horst Naumann, Le Carnaval de Weimar, 1928

i

Huile sur toile • 91 × 71 cm • Coll. Gemäldegalerie, Neue Meister, Dresde • DR

Arrow

Berlin 1912-1932

Du 5 octobre 2018 au 27 janvier 2019

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi