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Après quatre années de conflit mondial, et à la suite des bouleversements politiques dus à l’abdication de Guillaume II, la scène artistique berlinoise veut faire table rase et inaugurer une ère nouvelle. La deuxième génération de l’expressionnisme (l’Arbeitsrat für Kunst et le Novembergruppe) s’engage radicalement pour un nouvel ordre politique et social, un élan qui s’incarne dans des œuvres aux lignes dynamiques et à la palette explosive. De son côté, l’émanation berlinoise du mouvement Dada, menée par Raoul Hausmann, moins convaincu de la possibilité d’un changement, poursuit sa critique d’une société bourgeoise conservatrice, imbue d’elle-même et dépassée.
Raoul Hausmann, Le Critique d’art, 1919–1920
Lithographie et papier imprimé • 31,8 × 25,4 cm • Coll. Tate Modern, Londres • © Tate London 2018 / ADAGP, Paris 2018
Les artistes affluent des quatre coins de l’Europe, et Berlin devient un centre névralgique, « une sorte de caravansérail où se rencontraient tous ceux qui faisaient la navette entre Moscou et l’Ouest », selon les mots de Marc Chagall. Hors de Russie, c’est à Berlin que Malevitch prône le suprématisme, tandis que le constructivisme prend son essor avec Rodtchenko et Gabo, représentés par la galerie Der Sturm. Jusqu’en 1930, celle-ci joue un rôle central dans l’interaction entre les avant-gardes, exposant également des artistes belges ou français, tels que Pierre-Louis Flouquet et Fernand Léger.
Naum Gabo, Modèle de torse construit, 1917
Modèle réassemblé en 1981.
Carton • 39,5 × 29 × 16 cm • Coll. Tate Modern, Londres • © Tate London 2018
Dans cette ville où domine le sentiment d’avoir échappé au pire prime la philosophie du « maintenant ou jamais ». Cabaret, jazz, cinéma, danse… Le public cherche à s’étourdir dans un tourbillon de divertissements qui connaissent ainsi un âge d’or. Otto Dix danse et représente le shimmy, tandis que Marlene Dietrich crève l’écran dans L’Ange bleu de Josef Sternberg et les autres productions cinématographiques de l’UFA. Cette tendance accompagne l’avènement de la Neue Frau : une femme émancipée qui affirme son indépendance et revendique son droit à boire, à fumer, à sortir, bref, au plaisir, (presque) à l’égal de l’homme. Certaines femmes artistes prennent même activement part aux métamorphoses de la société, à l’image d’Alice Lex-Nerlinger et Käthe Kollwitz, qui dénoncent l’article 218 interdisant l’avortement.
Dodo, Logique de loge, pour ULK magazine, 1929
Aquarelle, mine graphite • 40 × 30 cm • Coll. & © Krümmer Fine Art
Avec ses quelque quatre millions d’habitants, ses voitures et son taux d’électrification sans comparaison en Europe, Berlin s’impose comme une grande ville vivant à un rythme effréné. Moderne et infatigable, elle prend des allures de New York dans les projets architecturaux de la Friedrichstraße (Mies van der Rohe, Hans Scharoun) ou dans la lithographie Metropolis de Paul Citroen (1923). Pourtant, dans la version qu’en donne le cinéaste Fritz Lang quatre ans plus tard, le vernis se craquelle, et Berlin se mue en monstre tentaculaire, où des machines toutes-puissantes privent les individus de leur identité. La même vision désenchantée qu’expose Herbert Bayer dans son photomontage – technique alors en vogue –, Métropole solitaire.
Herbert Bayer, Métropole solitaire, 1932
Photographie du photomontage original, gélatine argentique • Coll. musée Ludwig, Cologne • © Rheinisches Bildarchiv Köln, rba_d017452
Si étincelante soit-elle, Berlin recèle donc une part d’ombre, et, dans un parfum de décadence, les plaisirs peinent à cacher les excès. Drogues et prostitution éclatent au grand jour sous le pinceau virulent d’Ernst Ludwig Kirchner, tandis que Curt Moreck rédige un audacieux Guide à travers le Berlin corrompu (1931). Malgré les nombreuses lois censées y remédier, les inégalités, dénoncées par les artistes dits véristes George Grosz et Otto Nagel, se creusent irrémédiablement entre la bourgeoisie berlinoise et le milieu ouvrier. En 1932, l’Allemagne atteindra même le chiffre record de six millions de chômeurs, dont un tiers rien qu’à Berlin.
George Grosz, Früh um 5 Uhr!, 1920–1921
Page issue du Portfolio Im Schatten.
Photolithographie • 45,7 × 38,1 cm • Coll. MoMA, New York • © 2018 Estate of George Grosz
La défaite et les réparations de guerre imposées par le traité de Versailles rendent la situation financière de l’Allemagne extrêmement précaire. En 1923, l’inflation est telle qu’un billet d’un milliard de Marks est édité ! Après une relative stabilisation, la crise mondiale de 1929 précipite la déroute économique. La même année, le peintre Horst Naumann dresse un portrait alarmant, à l’aube d’un nouveau basculement : les danseuses de revue côtoient les dollars du plan Young, et le président Hindenburg surplombe le célèbre boxeur Max Schmeling. Peinte lors du carnaval de Weimar (1928), alors capitale de l’Allemagne, l’œuvre, revendiquée comme un avertissement, se révèle terriblement prophétique : cinq ans plus tard, Hitler s’emparera du pouvoir pour mener à nouveau Berlin et le reste du monde vers une des pages les plus sombres de l’Histoire.
Horst Naumann, Le Carnaval de Weimar, 1928
Huile sur toile • 91 × 71 cm • Coll. Gemäldegalerie, Neue Meister, Dresde • DR
Berlin 1912-1932
Du 5 octobre 2018 au 27 janvier 2019
Musées royaux des beaux-arts de Belgique • 3 Rue de la Régence • 1000 Bruxelles
www.fine-arts-museum.be
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