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Édouard vuillard, Personnages dans un intérieur : l’intimité, 1896
Peinture à la colle sur toile • 212,5 x 154,5 cm • Coll. Petit Palais - musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris • © Roger-Viollet
« Vers le début de 1890, un cri de guerre fut lancé d’un atelier à l’autre : plus de tableau de chevalet ! À bas les meubles inutiles ! La peinture ne doit pas usurper une liberté qui l’isole des autres arts. Le travail du peintre commence là où l’architecte considère le sien comme terminé. Le mur doit rester surface, ne doit pas être percé par la représentation d’horizons infinis. Il n’y a pas de tableaux, il n’y a que des décorations ». Le ton est donné, et c’est l’un des protagonistes de cette révolution artistique, « le moine-peintre » Jan Verkade, qui en témoignera plus tard dans son texte autobiographique, Le Tourment de Dieu. Révolution ? Oui, tant les aspirations sont alors sans ambages : en matière artistique, il s’agit bel et bien de faire table rase du passé, de se débarrasser de l’encombrant héritage des styles historiques, ressassés et remixés ad nauseam tout au long du XIXe siècle. C’en est donc fini du « néo tout », néo-Renaissance, néo-XVIIe, néo-XVIIIe…! Il faut désormais imaginer un art neuf, dans ses formes mais aussi dans son esprit.
Car l’autre mantra est de produire un art total, susceptible d’investir la vie quotidienne, d’envahir la maison, du sol au plafond, de la petite cuillère aux murs tapissés. Ce qui signifie aussi abolir l’ancestrale hiérarchie, véhiculée par les honorables académies, entre arts « majeurs » (l’architecture, la peinture ou la sculpture) et « mineurs », cette cohorte d’arts appliqués pourtant essentiels à l’enchantement du quotidien. L’heure est à la création d’un cadre de vie appartenant à son temps, idéal par ailleurs largement stimulé par les effusions des expositions universelles, notamment celle de 1889, dans lesquelles s’affichent toutes les nouveautés des produits de l’art et de l’industrie, non sans esprit de compétition entre les nations représentées.
Édouard Vuillard, Intérieur ou Le Salon aux trois lampes, 1899
Huile sur toile • 58 × 94 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images
Édouard Vuillard, Femme assise en blouse à petits pois et jupe à bordure, 1895
Assiette en porcelaine • 24 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais
Telle est donc l’essence de cet « Art nouveau » qui déferle, principalement sur l’Europe, vers 1890. Pourtant, cette révolution ne s’est pas faite en un jour. Dès le milieu du XIXe siècle, quelques figures déjà se sont élevées en faveur d’un profond changement. Ainsi du théoricien Eugène Viollet-le-Duc qui contribua à affirmer la nécessité de sortir de l’ère du pastiche, incitant à utiliser des matériaux modernes dans un esprit rationnel, tout en rejetant la notion d’ornement superflu. Outre-Manche, c’est l’écrivain John Ruskin, puis William Morris et son mouvement Arts and Crafts qui se firent les chantres d’un art social et de la promotion de l’artisanat. Les graines étaient donc semées et la synthèse s’opère à la fin du siècle, au sein de foyers animés, chacun, d’une profonde singularité.
En Belgique, ce sont les lignes courbes des architectes Victor Horta (1861–1947) ou Henry van de Velde (1863–1957) ; en Grande-Bretagne ou en Autriche, l’esprit est le même mais se manifeste dans un style plus constructif et « rectiligne ». En France, fleurissent les exubérances de l’école de Nancy animée par le verrier Émile Gallé (1846–1904) et le « style nouille » des hôtels particuliers ou édicules du métropolitain d’Hector Guimard (1867–1942). Le premier immeuble parisien de l’architecte, le Castel Béranger (1894–1898), fait sensation, avec sa façade aux étranges décrochements, au décor de céramique vernissée et, surtout, avec ses intérieurs bariolés, des poignées de porte aux papiers peints. Car, avant tout, cet « Art nouveau » ne devait surtout pas devenir, à son tour, un style.
Maurice Denis, L’Échelle dans le feuillage, 1892
huile sur toile collée sur carton • 235 × 172 cm • Coll. musée départemental Maurice-Denis, Saint Germain-en-Laye • © RMN-Grand Palais / Gérard Blot
« Gauguin, il faut le répéter, de même que tous les peintres idéalistes, est avant tout un décorateur. Ses compositions se trouvent à l’étroit dans le champ restreint des toiles »
Albert Aurier
Les langages sont donc pluriels, d’un éclectisme réjouissant. « Ce que nous éprouvâmes, vers 1894, je ne peux le comparer à rien d’autre qu’à la délivrance que nous éprouvons aux premiers indices du printemps », témoigne ainsi Henry van de Velde. Les jeunes Nabis, invités par l’agitateur de tendances Samuel Bing à prendre part à cet élan, ne peuvent qu’adhérer avec enthousiasme. Leur mentor, Paul Gauguin, n’avait-il pas lui aussi touché à tous les arts, de la poterie à la sculpture sur bois ? « Gauguin, il faut le répéter, de même que tous les peintres idéalistes, est avant tout un décorateur. Ses compositions se trouvent à l’étroit dans le champ restreint des toiles », écrivait dès 1891 Albert Aurier dans Le Mercure de France. Et les Nabis eux-mêmes avaient déjà souvent lâché leurs pinceaux pour d’autres formes d’expression, aimant adapter leurs lignes aux contraintes de format ou de support.
Marguerite Sérusier, Paysage vallonné, 1900
paravent à quatre feuilles, huile sur toile sur bâti en bois • 118 x 51 x 4 cm (chaque) • Coll. musée d'Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais
La commande de Bing pour la Maison de l’Art nouveau tombe donc à point nommé pour nos « prophètes », pouvant dès lors s’exprimer selon une idée de décor global dans cet élégant « show-room » à même de susciter des vocations chez d’éventuels commanditaires. Bonnard se lance dans les paravents, les éventails et les abat-jour, Denis dans la céramique et les livres illustrés, Ranson et Rippl-Rónai dans la tapisserie, Lacombe dans la sculpture sur bois. En Hongrie, Rippl-Rónai pousse encore davantage la logique dans la conception du décor de sa villa Roma, à Kaposvár, ainsi que dans la salle à manger du comte Andrássy, à Buda, où il a carte blanche pour tout dessiner : vaisselle, meubles, tapisseries (La Dame en robe rouge). Quelques amis permettent en effet aux Nabis, qui continuent néanmoins à aspirer à la peinture, de créer de grandes décorations pour leurs intérieurs modernes : les Natanson, Chausson ou Lerolle…
Décor de la salle à manger réalisé pour Siegfried Bing, par Henry van de Velde et Paul Ranson, 1895
Tirage moderne • © musée départemental Maurice-Denis/D. Balloud
Pourtant, l’Art nouveau sera une comète. Trop radical peut-être, trop saturé sans doute aussi, il passera rapidement de mode, et ses derniers foyers s’éteindront avec la Première Guerre mondiale. Après 1914, logiquement, l’heure ne sera plus à cette profusion frénétique. Pire encore, les quolibets survivront jusque dans les années 1980, qualifiant ce mouvement mal compris de style « anguille » ou « rastaquouère » et surtout, laissant démolir de nombreux chefs-d’œuvre, dont l’incroyable Castel Henriette à Sèvres signé Guimard, maison de fou où fut tournée la comédie excentrique What’s New Pussycat de Clive Donner, cinq ans avant sa démolition en 1969. Entre-temps, chacun des Nabis s’était engagé sur sa propre voie…
Les Nabis et le décor - Bonnard, Vuillard, Maurice Denis…
Du 13 mars 2019 au 30 juin 2019
Musée du Luxembourg • 19, rue de Vaugirard • 75006 Paris
museeduluxembourg.fr
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