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Dorothea Tanning, Autoportrait, 1944
Huile sur toile • 61 x 76 cm • Coll. San Francisco Museum of Modern Art • Photo Katherine Du Tiel / © Adagp, Paris 2019
Dorothea Tanning, Birthday, 1942
Huile sur toile • 102,2 × 64,8 cm • Coll. Philadelphia Museum of Art, Philadelphie / © Adagp, Paris 2019
Il avait de quoi tomber amoureux : c’est en faisant la tournée des ateliers d’artistes de New York que l’artiste Max Ernst, missionné par sa toute nouvelle épouse Peggy Guggenheim, découvrit Dorothea Tanning (1910–2012) et son autoportrait aux seins nus. Bouleversé par la force de son regard et par sa beauté insolente, il lui suggéra un titre – Birthday (1942) – et l’épousa quatre ans plus tard, quittant pour elle la galeriste américaine. Sur cet autoportrait, l’artiste fixe un point au loin, la poitrine découverte, la jupe recouverte de racines anthropomorphes. À ses pieds, un animal chimérique, mi-lémurien mi-oiseau. Derrière elle, des portes qui s’ouvrent sur des portes qui s’ouvrent sur des portes, figurant l’imagination infinie de cette artiste ultra-prolifique. Plus qu’un simple autoportrait, cette peinture est un manifeste, exemplaire d’une appétence pour les motifs énigmatiques : « L’énigme est une chose très saine, car elle encourage le spectateur à regarder au-delà de l’évident et du banal », précise Dorothea Tanning dans une interview en 1991.
Dorothea Tanning, La Truite au bleu, 1952
Huile sur toile • 40 × 50 cm • Coll. Michael Wilkinson, New Orleans • © Adagp, Paris 2019
Grande lectrice de poésie et de romans, parmi lesquels l’incontournable Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, l’artiste nous mène dans des visions où les formes semblent dominées par le désir. La texture froissée de sa Lettre d’Amour (1948), que l’on retrouve dans Un tableau très heureux (1947) et à de nombreuses autres reprises, évoque un drap marqué par le passage des corps, qui porte dans ses plis mille étreintes et rêves intimes. Souvent, des yeux à plusieurs iris apparaissent, multipliant l’attraction du regard et renforçant l’idée d’une pulsion scopique, qui prendrait, à chaque image, plaisir à observer la variété des textures et les jeux d’échelle vertigineux.
Dorothea Tanning, Un tableau très heureux, 1947
Huile sur toile • 91,1 x 122 cm • Coll. centre Pompidou, musée national d'art moderne, Paris • © Bridgeman Images / © Adagp, Paris 2019
Dans Endgame (1944), un jeu d’échecs à deux couleurs voit ses lignes troublées par une chaussure de femme écrasant de sa pointe une coiffe d’évêque ; la courbe du pied et le fétichisme qu’elle induit ne pourraient être plus clairs… Dans cet univers mental peuplé d’objets divers, la cruauté côtoie l’onirique, l’enfance rencontre l’animalité, la mort, et les fleurs insolentes. Plus tard, sa facture s’évapore dans la représentation évanescente de corps dansants ; un travail qui résonne avec ses collaborations comme costumière pour les spectacles de danse de George Balanchine (1904–1983).
Dorothea Tanning, Endgame, 1944
Huile sur toile • 43 × 43 cm • Coll. Harold & Gertrud Parker • Courtesy Gertrud V. Parker / © Adagp, Paris 2019
Ainsi, ses peintures reflètent une intériorité féconde, magique, ambiguë – elles intriguent et éveillent les sens du spectateur. Plus explicites encore, ses sculptures de tissu, qu’elle réalise à partir des années 60. Les corps se tordent, sans têtes, dans des postures alanguies, courbées, phalliques. Sa Pelote d’épingles pouvant servir de fétiche (1979), toute de velours noir planté d’épingles, présente deux orifices, tout comme ses Cousins (1970), peluches enlacées avec un trou à la place de la tête et des fesses rondes. Son Tweedy (1973), sorte d’animal en tweed accompagné d’une petite forme également en tweed, fait rire : serait-ce là une crotte ?
Très physique, son travail sur la soft sculpture inquiète volontiers. En témoigne son installation de 1970–1973, habituellement présentée au Centre Pompidou : Chambre 202, Hôtel du Pavot reconstitue une chambre d’hôtel avec papier peint, cheminée et tapis, dans laquelle des formes molles s’échappent des fauteuils, percent les murs, s’étalent sur les tables. Un décor aussi doux qu’angoissant, qui met en évidence la façon dont Dorothea Tanning s’inscrit en dilettante dans le mouvement surréaliste : elle en garde ici le goût pour les poupées, mais en renouvelle les formes. Elle les fait gonfler, s’avachir, ayant en tête les expérimentations ironiques du pop art et les sculptures molles de Claes Oldenburg.
Dorothea Tanning, Chambre 202, hôtel du Pavot, 1970–1973
Tissu, laine, fourrure synthétique, carton et balles de ping-pong • 340,5 × 310 × 470 cm • Coll. centre Pompidou, musée national d’art moderne, Paris • © RMN-Grand Palais / Philippe Migeat / © Adagp, Paris 2019
Défiant les nus muets et les muses lisses, elle a incarné un art des corps complexe.
Une fois encore, la (re)découverte d’une artiste femme éclaire son apport fondamental (mais oublié) à l’art moderne. Grand amour de Max Ernst avec qui elle partagea trente-quatre ans de vie, d’amour et de travail entre l’Arizona et la France, Dorothea Tanning a longtemps vu son aura amoindrie par cette proximité. Elle a pourtant – et c’est aussi indubitable que précieux – posé les pierres d’un érotisme au féminin, radical, nouveau. Défiant les nus muets et les muses lisses, elle a incarné un art des corps complexe, tantôt duveteux ou repoussant, à la lisière du burlesque, du monstrueux. Un point de vue qui décloisonne les genres – et qui semble aujourd’hui singulièrement actuel.
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