Article réservé aux abonnés
Dorothy Iannone, Always Alluring [détail], 1980-2019
Acrylique sur bois • 180 x 143 cm • © Dorothy Iannone / Photo Nick Ash / Courtesy Dorothy Iannone, Air de Paris et Peres Projects, Berlin
En 1967, elle listait dans un livre le nom de ses amants. Soit près de 30 ans avant que l’artiste Tracey Emin ne fasse de même à l’intérieur de sa célèbre et polémique Tente (1995). Dans les années 1970, bien avant Made In Heaven (une série de 1991 où Jeff Koons se photographiait en pleine action avec son épouse, la Cicciolina), elle dessinait au feutre et avec assiduité ses ébats sexuels. C’est dire si Dorothy Iannone, née en 1933 à Boston, était en avance sur son temps. Trop en avance probablement. Entamée dans les années 1960 et maintes fois censurée, son œuvre autobiographique ne suscite l’intérêt des institutions que depuis une dizaine d’années. « Elle est en effet entrée tardivement dans les collections du Centre Pompidou, en 2015 », explique le conservateur et commissaire de l’exposition Frédéric Paul. « C’est donc l’occasion pour le musée de revenir pour la première fois sur son travail. »
Aujourd’hui, entre les rééditions de ses livres (The Story of Bern, A CookBook), les monographies et sa présence remarquée dans de nombreuses expositions collectives, Dorothy Iannone, 86 ans, occupe enfin le devant de la scène. Son approche décomplexée de la sexualité et son univers bohème séduisent autant les jeunes artistes que les nostalgiques des années 1960. Dorothy Iannone n’est pourtant pas qu’un simple phénomène de mode. Elle ne témoigne pas seulement d’une réhabilitation des formes décoratives longtemps méprisées par les institutions, elle est avant tout une figure historique du féminisme.
Dorothy Iannone, The Story of Bern, 1970
Extrait d’un ensemble de 69 dessins, pointe feutre sur papier cartonné • 22,5 × 21,5 cm chacun • Courtesy Dorothy Iannoneet Air de Paris, Paris © Dorothy Iannone
Tout au long de sa carrière, les dessins de Dorothy Iannone lui attirent les foudres de la critique et du pouvoir.
Formée en littérature à l’université de Boston dans les années 1950, l’autodidacte commence à peindre des œuvres abstraites en 1959 lorsqu’elle se marie avec le peintre et investisseur James Upham. Elle le quitte en 1967 en Islande lorsqu’elle fait la connaissance de l’artiste suisse Dieter Roth. Entre les deux, c’est le coup foudre. Un livre d’images, An Icelandic Saga (1978–1986), naît de leur idylle. Dorothy Iannone y relate la chronologie de leur rencontre et rapporte de nombreux détails tels que leurs commandes au restaurant… À l’époque, elle travaille sur une série de figurines en bois, entre pop art et art brut, représentant des personnalités comme les Rolling Stones, les Kennedy ou encore le président Lyndon Johnson. Ces modèles – dont certains sont alors montrés au Centre Pompidou – portent les marques de ce qui deviendra la signature de l’artiste : le dévoilement systématique des parties génitales de ses sujets. Les pénis sont de toutes tailles et les sexes féminins ressemblent à s’y méprendre à des testicules… L’ambition de l’artiste : mettre en évidence le rôle du genre dans les rapports de domination.
Dorothy Iannone, Circus Man with Rubber Skin, série People, 1967
Crayon feutre et encre sur carton • 31,5 × 16 × 17 cm • Coll. particulière • © Dorothy Iannone / Photo DR
Cette approche, très éclairée pour l’époque, ne reste pas sans effet. Tout au long de sa carrière, les dessins de Dorothy Iannone lui attirent les foudres de la critique et du pouvoir. En 1967, ses figurines en bois (People, 1966–1967) sont saisies par la police de Stuttgart. Deux ans plus tard, ses œuvres sont censurées lors d’une exposition collective à la Kunsthalle de Bern. Dorothy Iannone bouillonne. Et décide de relater cet épisode dans son livre d’images The Story of Bern (1970) : à travers 69 planches elle raconte comment le commissaire Harald Szeemann et des artistes invités (en particulier le Français Daniel Spoerri) décidèrent de retirer ses dessins. « Ils redoutaient que Iannone entraîne l’interdiction de l’exposition » explique Frédéric Paul avant d’ajouter : « Anticipatrice et machiste, cette censure est d’autant plus cuisante qu’elle fut orchestrée par les acteurs-mêmes du monde de l’art. »
Dorothy Iannone, Follow Me, 1977
Triptyque : encre, acrylique sur bois, moniteur, lecteur DVD, vidéo (noir et blanc, son, 9'12) • 185,5 x 382 x 65,5 cm (dimensions panneaux ouverts) • © Dorothy Iannone © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Georges Meguerditchian/ Dist. RMN-GP
Parmi ses inspirations : la miniature persane, l’art bouddhique et la peinture érotique indienne.
Entrecoupé de planches pensées comme des entractes où l’on voit Dorothy Iannone et Dieter Roth faire l’amour, l’ouvrage en question est à la fois drôle et tragique et se lit comme un roman graphique. L’artiste a en fait toujours entremêlé avec virtuosité textes en tout genre et dessins figuratifs ou ornementaux totalement délirants. Parmi ses inspirations : la miniature persane, l’art bouddhique et la peinture érotique indienne. Chez elle, le sexe devient un acte mystique comme dans le Kamasutra hindou. Dans l’exposition du Centre Pompidou, l’œuvre Follow me (1977) prend ainsi la forme d’un retable religieux qui se révèle une ode visuelle au couple formé avec Dieter Roth, au souvenir amoureux et à la vulnérabilité du corps masculin.
Dorothy Iannone, L’Adorable Trixie, 1975–1978
gouache, encre et feutre sur papier Bristol et bois • 102 × 146 cm • Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Paris © Dorothy Iannone
Après sept années d’idylle, Dorothy Iannone finit par se séparer de son « lionceau » Dieter Roth. Celle, dont l’itinéraire a toujours suivi en priorité ses élans du cœur, doit faire le point. Le sublime triptyque, L’Adorable Trixie (1975–1978) est sa planche de salut. Elle retrace en 13 images son histoire depuis l’enfance. Sur la dernière vignette et sur le panneau de droite, elle s’envole dans les airs, le corps en étoile de mer, entouré de colombes et de rubans. « Mais le voyage continue », écrit-elle en lettres capitales. En 1976, elle emménage à Berlin. Elle y habite encore et continue de déployer sur tous les supports possibles son style reconnaissable entre tous ; un style que Frédéric Paul décrit si bien : « bancal, maladroit et, en même temps, toujours très juste ».
Dorothy Iannone, toujours de l'audace !
Du 25 septembre 2019 au 6 janvier 2020
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique