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D’un bout à l’autre de l’océan Atlantique et de l’effrayant XXe siècle, les talents de Schiele et Basquiat ont tous deux éclos dans un contexte culturel effervescent. La Vienne des années 1900 pour le premier ; le New York des années 1980 pour le second. Chacun, convaincu de son habileté artistique, a su se nourrir de son environnement pour trouver son propre style.
Né au cœur de l’ancien empire austro-hongrois, Schiele est plongé tout petit dans le grand bain musical, littéraire et artistique viennois. Portée par Gustav Klimt, la Sécession libère la création du conservatisme ambiant et du naturalisme académique des grandes écoles. Le mouvement s’inspire de l’Art nouveau pour réinventer les formes plastiques et créer un art total réunissant peintres, architectes, décorateurs, designers. Schiele va plus loin et pose les jalons de l’expressionnisme autrichien. Entre 1910 et 1911, à 20 ans à peine, il élabore un nouveau vocabulaire pictural qui bouleversera l’art moderne.
Jean-Michel Basquiat, Dos Cabezas, 1982
Acrylique et crayon gras sur toile montée sur châssis en lattes de bois croisés • 152,4 × 152,4 cm • Coll. particulière • © Estate of Jean-Michel Basquiat / Photo Robert McKeever
Changement de décor et d’époque ; Basquiat, lui, est un enfant d’une ville qui ne dort jamais, mais qui a du plomb dans l’aile. Portée aux nues comme capitale mondiale de l’art depuis les années 1950, la Grosse pomme traverse une crise économique sévère, est envahie par la drogue et bat des records de criminalité. Les artistes bohèmes prennent possession de la city désertée par les classes moyennes, créent avec tout ce qu’ils trouvent, organisent leurs propres expositions dans des galeries improvisées. La scène artistique vit au rythme des musiques expérimentales jouées dans des boîtes et bars underground. La période est celle des débuts du hip-hop, du rap féroce et engagé. Les graffitistes comme Fab 5 Freddy ou Rammellzee se font remarquer et la peinture connaît un souffle nouveau avec Julian Schnabel, Keith Haring, David Salle, Francesco Clemente.
Basquiat sera des leurs. Installé à Manhattan dès 1978, papillon nocturne, il écoute du jazz, du funk, joue lui même de la clarinette et de la guitare avec son groupe Gray, quand il ne couvre pas les murs de SoHo de graffitis aux connotations philosophiques avec son ami de collège Al Diaz. Ensemble, ils signent SAMO©, raccourci de « Same Old Shit ». En 1980, l’artiste des rues participe à une exposition collective dans un ancien bordel abandonné, le fameux « Times Square Show », où il est immédiatement repéré comme talent prometteur.
Autre point commun aux deux artistes ; l’importance dans leur existence d’un artiste mentor qu’ils admirent et dont ils font leur père spirituel avant de s’évertuer à les dépasser ou, au moins d’en devenir l’alter ego. Un certain Gustav Klimt (1862–1918) et un non moins fameux Andy Warhol (1928–1987)…
Egon Schiele, Le Cardinal et la Nonne (Caresse), 1912
Pour répondre au célèbre Baiser de Klimt, Schiele imagine cette sulfureuse étreinte jouant sur le contraste entre le noir et le rouge passion de la robe ecclésiastique.
Huile sur toile • 70 × 80,5 cm • Coll. & • © Leopold Museum, Vienne / Photo M. Thumberger
« J’ai fait le tour de Klimt. Jusqu’en mars. »
Egon Schiele
« Ai-je du talent ? » aurait demandé Schiele à Klimt, qui lui aurait répondu : « Beaucoup trop. » Fasciné par ses paysages, ses allégories et ses nus libérés du carcan moral bien-pensant de l’époque, Schiele fait tout pour se rapprocher de celui qui domine alors la scène artistique. Il n’a que 17 ans (Klimt, 45) lorsqu’ils se rencontrent. L’influence du maître sur le jeune prodige est tout de suite visible. Schiele reprend chez lui bien plus que le style ornemental de l’Art nouveau. Il s’intéresse à l’espace intérieur développé par Klimt, sa façon de chorégraphier l’espace, de jouer avec les reflets et miroitements, d’agencer le vide, de traduire les tourments de l’âme humaine dans une nature qui propulse le tableau bien au-delà des codes de la représentation du réel. Il y puise tout ce qu’il peut puis poursuit sa route, résumant tout ce qu’il doit à son aîné d’une formule laconique dans une lettre de 1910 à un ami : « J’ai fait le tour de Klimt. Jusqu’en mars. » Il le laisse derrière lui avec un dernier cadeau (empoisonné ?), le Cardinal et la Nonne, version trash du Baiser de Klimt. Ils meurent à quelques mois d’intervalle. Ce sera le cas, aussi, de Basquiat et Warhol.
Pour le jeune New-Yorkais, la rencontre avec la star du pop art est essentielle ; il en a fait son héros, sa référence artistique absolue. Ils se rencontrent à la Factory, où Basquiat se rend à l’automne 1982 avec le galeriste Bruno Bischofberger pour que Warhol le prenne en photo. À la fin de la séance, ils posent finalement tous les deux ensemble. Basquiat s’éclipse et, une heure et demie plus tard, son assistant revient avec une toile les représentant côte à côte baptisée Dos Cabezas. L’artiste a saisi en quelques coups de pinceau la personnalité de Warhol. Ce dernier est bluffé. Leur amitié se renforce lorsqu’ils se mettent en 1984 à peindre à quatre mains. Basquiat raconte : « Le plus souvent, c’est lui qui commençait le tableau. Il y plaçait quelque chose de très concret ou de très reconnaissable, comme un gros titre de journal ou un logo, puis je devais en quelque sorte l’abîmer ou le dégrader et m’efforcer de l’inciter à reprendre ce travail. Ensuite, je le retravaillais. » Les critiques ne sont pas tendres. Warhol est considéré comme un has been se servant de la nouvelle coqueluche du marché de l’art pour redorer son blason, quand Basquiat, lui, est accusé d’utiliser son aîné pour se hisser au sommet… Qu’importe, leur collaboration, réelle et féconde, donnera naissance à une centaine de toiles. Lorsqu’en février 1987, Warhol meurt, Basquiat est effondré. Il peint en hommage Gravestone, un triptyque de portes fermées comme des tombeaux.
Schiele et Basquiat ont tous deux choisi la figuration et la fougue expressionniste, peignant jusqu’à l’outrance, associant à un dessin fiévreux l’audace de couleurs vives. Bien que singulièrement différents, leurs traits, nerveux, indomptés, sont inimitables et reconnaissables au premier coup d’œil. On y décèle chez l’un et l’autre une incroyable pulsion créatrice. Comme si les coups de pinceau devançaient la pensée, autonomes, nerveux et acérés, en quête d’une vérité absolue. Résultat : leurs œuvres heurtent la sensibilité, mettent mal à l’aise, perturbent l’œil, le provoquent et impliquent le spectateur malgré lui, le poussant dans ses retranchements.
Egon Schiele, Couple féminin, 1915
Soumises à des contorsions douloureuses, Schiele fait pivoter ses figures à un tel degré que l’œil, désorienté, doit lutter pour parvenir à les appréhender.
Crayon et gouache sur papier • 32,5 x 49,5 cm • Coll. Palais Albertina, Vienne • © Fine Art Images / Leemage
Schiele révèle avec violence les souffrances et réalités de la nature humaine, donnant à voir des visages émaciés aux yeux exorbités, tensions des corps nus violentés dans des contorsions improbables, épaules, hanches, côtes et coudes saillants, pubis et organes génitaux soulignés de rouge et de noir, mains démesurées, muscles marqués, peaux maltraitées. « Un artiste doit être, plus qu’aucun autre, un être humain, et il doit aimer la mort et aimer la vie », affirme-t-il. Ses œuvres, débarrassées de l’anecdotique et du superflu, abordent, sans pudeur ni tabou, la sexualité, la métamorphose des corps (grossesse, adolescence, maladie), isolés comme s’ils flottaient dans un espace irréel.
Jean-Michel Basquiat, Untitled, 1981
Chez Basquiat, la création est un acte performatif. Il superpose des couches de couleur pour en supprimer certaines parties dans une cacophonie visuelle étourdissante. « Je gratte et j’efface, mais jamais suffisamment pour que l’on ne puisse pas reconnaître ce qu’il y avait en-dessous. »
Acrylique et crayon gras sur toile • 205,7 × 175,9 cm • The Eli & Edythe L. Broad Collection • © Estate of Jean-Michel Basquiat / Courtesy Douglas M. Parker Studio, Los Angeles
Les coups de crayon et de pinceau de Basquiat se révèlent tout aussi rageurs, déterminés, obstinés. Lancée dans une course folle, sa main semble ne jamais s’interrompre – d’ailleurs il dessine tout le temps, même en pleine discussion. « Lorsqu’il dessinait, c’était comme si le crayon lui échappait, témoigne son ami Fab 5 Freddy. Il le laissait agir, le saisissait, dessinait et lui laissait à nouveau libre cours. Cette danse qu’il accomplissait avec le crayon était incroyable. » Insatiable, faisant de l’acte créatif une véritable performance, Basquiat peint tout ce qu’il a sous la main, d’abord des murs, des fenêtres, des portes, des miroirs, puis des toiles, que vont s’arracher les collectionneurs.
Le refus des règles académiques et du circuit officiel de l’art, le rejet des règles de bienséance et la remise en cause d’une société hypocrite et conservatrice parcourent les œuvres de Schiele et de Basquiat. Chacun à sa manière révèle ce qu’on s’évertuait alors à cacher ou ignorer.
Egon Schiele, Femme vue en rêve, 1911
Dans un état d’abandon total, yeux clos, jupe relevée, jambes écartées, joues et tétons soulignés de rose, elle offre son intimité aux spectateurs par l’entremise de ses doigts experts. Telle est l’Origine du monde version Schiele – Courbet peut aller se rhabiller !
Aquarelle et crayon sur papier • 47,9 × 32,1 cm • Coll. Metropolitan Museum, New York • © RMN-GP/image of the MMA
Les jeunes filles découvrant leur sexualité, les êtres androgynes et l’ensemble des nus dépeints par Schiele déchaînent les passions et les haines. Dès le début, en 1910, la police ordonne le retrait de ses dessins d’une exposition collective organisée à Prague. Et, un an plus tard, à peine arrivé dans la petite bourgade de Krumau avec sa sulfureuse compagne Wally Neuzill (qui fut modèle de Klimt), ses œuvres jugées « pornographiques » l’obligent à quitter les lieux. Son installation à Neulengbach, en 1912, ne se passe guère mieux, puisqu’il est accusé de détournement de mineur et exhibition de dessins obscènes. Il passe trois semaines derrière les barreaux, avant un procès qui le condamne à trois jours supplémentaires pour outrage à la morale publique. Une centaine de peintures lui sont confisquées. Cela n’empêchera pas l’artiste de poursuivre son travail, à Vienne, réalisant des œuvres scandaleuses comme l’Hostie rouge (1911), autoportrait de l’artiste dans lequel il se met en scène les jambes largement écartées avec un modèle tenant dans ses mains un énorme phallus écarlate, comparé au pain consacré de la communion ! Aujourd’hui encore, les affiches des expositions Schiele organisées pour le centenaire de sa mort sont censurées à Londres, Hambourg et Cologne.
Jean-Michel Basquiat, Irony of a Negro Policeman, 1981
« Je possède une mémoire culturelle. Je n’ai pas besoin de la chercher ; elle existe, elle est là-bas en Afrique. » Basquiat se confronte à la culture noire dans des œuvres pleines d’ironie, soulignant le racisme latent de la société américaine.
Acrylique, crayon gras et peinture à l’aérosol sur bois • 183 × 122 cm • Coll. AMA • Estate of Jean-Michel Basquiat
Bien que très vite rattrapé par les appétences d’un marché de l’art en pleine explosion, Basquiat a, quant à lui, commencé dans la rue, effrontément libre et anticonformiste, écumant les terrains vagues à la recherche d’un bout de quelque chose qui lui servirait de châssis. À l’époque de SAMO©, « ce qui m’intéressait le plus, c’était de m’attaquer au circuit des galeries, raconte-t-il. Je ne pensais pas faire de la peinture, je pensais me moquer des tableaux qui se trouvaient dans les galeries ». Quand on lui demande les sujets de ses œuvres, il répond « la loyauté, l’héroïsme et la rue ». Surnommé « le Picasso noir » – ce qu’il juge à la fois flatteur et dégradant –, Basquiat interroge son identité culturelle à travers des personnages célèbres, athlètes, boxeurs, musiciens de jazz et graffiteurs contemporains, soulignant la façon dont ils ont réussi à se faire un nom en étant fidèles à leurs racines. Il fait aussi référence à la condition sociale de populations exclues du système. « Les Noirs ne sont jamais représentés de façon réaliste, et même pas du tout représentés dans l’art moderne, et je suis heureux de le faire. J’utilise le Noir comme protagoniste », explique-t-il. Comme dans Undiscovered Genius (1982–1983), un navire négrier devant la statue de la Liberté et un musicien de blues qui, comme l’artiste attend un galeriste, espère qu’un producteur de disques le repère pour le faire connaître sur le marché… exploité par les Blancs.
« Après ma mort, tôt ou tard, les hommes chanteront certainement mes louanges et admireront mon art », affirmait Schiele. L’histoire lui a donné raison. Bien que haï de la bourgeoisie et de l’aristocratie, il attire très tôt une poignée d’admirateurs fidèles, qui le soutiennent et lui ouvrent les portes des réseaux de collectionneurs internationaux. Il connaît le succès à 20 ans et, dès 1913, participe à de nombreuses expositions internationales, à Cologne, Berlin, Budapest, Bruxelles, Paris, Rome… C’est une période de relative accalmie dans sa vie. Épargné par les horreurs du combat au front, il est placé aux environs de Vienne comme soldat de garde durant la Grande Guerre. À 27 ans, Schiele est invité à organiser la 49e exposition de la Sécession viennoise. Il est alors le plus jeune commissaire d’exposition dans l’histoire de cette prestigieuse manifestation consacrée à l’art moderne et au design. Mais il est fauché en pleine gloire et succombe à la grippe espagnole trois jours après sa femme, enceinte, en octobre 1918.
Jean-Michel et Egon Schiele, “Riding with Death” et “Homme nu assis (Autoportrait)”, 1988 et 1910
À gauche : « Le trait de Basquiat ne perd jamais sa verve [ni] son élégance, car il est possible de maîtriser l’ivresse sans la briser », disait de lui le critique et conservateur Robert Storr. Désarticulé, promis à sombre avenir, l’artiste cherche une dernière fois à tromper la mort dans cette œuvre devenue l’emblème iconique de sa propre fin.
À droite : Comme dans cet effrayant autoportrait privé de mains et de pieds, Schiele n’hésitait pas à amputer les corps pour en souligner la fragilité et la souffrance. Dans une position improbable, l’œil réduit à un orifice rouge sang, il se montre gesticulant et déformé, dans un état quasi paranormal d’homme visionnaire.
Acrylique et crayon gras sur toile et Huile sur toile • 249 x 289,5 cm et 152,5 x 150 cm • Coll. particulière et Coll. Leopold Museum, Vienne • © Estate of Jean-Michel Basquiat / Photo AKG Images / presse et © FineArt Images / Leemage
Basquiat meurt au même âge d’une overdose. Devenu riche et célèbre à 22 ans, il fut, lui, le plus jeune invité de la Documenta de Kassel (pour la 7e édition en 1982). Accro à l’héroïne, de plus en plus paranoïaque et isolé, il peine à gérer la notoriété, l’engouement et les critiques dont il est l’objet. À la une du New York Times Magazine, sollicité par les collectionneurs les plus fortunés, sa cote s’envole, son œuvre lui échappe. Emblématique de sa fin tragique, Riding with Death, motif emprunté à un dessin de Léonard de Vinci, montre un écorché chevauchant le squelette d’un cheval. « Jean-Michel a vécu comme une flamme, résume Fab 5 Freddy. Il brûlait avec une clarté rayonnante, puis le feu s’est éteint. Mais la braise est encore chaude. »
Le choc de deux titans
Une monographie, c’est bien, deux, c’est encore mieux. Préparez-vous à en prendre plein les yeux cet automne à la fondation Louis Vuitton, qui consacre ses espaces à deux figures majeures de l’art du XXe siècle, d’un côté et de l’autre. Egon Schiele (1890-1918), dont Vienne célèbre en grande pompe le 100e anniversaire de sa mort, est à l’honneur avec 120 dessins, gouaches et peintures, dans un parcours qui montre son évolution, d’une ligne ornementale à un art expressionniste.
Jean Michel Basquiat (1960-1988) est au cœur d’une rétrospective réunissant près de 140 œuvres, dont les trois versions de ses Heads (1982-1983), réunies pour la première fois, et plusieurs tableaux réalisés avec Andy Warhol. Deux parcours intenses pour célébrer la force de la création.
Jean-Michel Basquiat
Du 3 octobre 2018 au 21 janvier 2019
Fondation Louis Vuitton • 8 avenue du Mahatma Gandhi • 75116 Paris
www.fondationlouisvuitton.fr
Egon Schiele
Du 3 octobre 2018 au 14 janvier 2019
Fondation Louis Vuitton • 8 avenue du Mahatma Gandhi • 75116 Paris
www.fondationlouisvuitton.fr
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Ce tableau scelle l’amitié avec Warhol avec qui il réalise des œuvres dans « une sorte de conversation physique, qui passait par des couleurs, non par des paroles », raconte leur ami Keith Haring.