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Frac Lorraine

Éloge des savoirs punks

Par • le
Nous ne sommes jamais en terrain neutre. Particulièrement lorsqu’il s’agit de savoir, levier essentiel du changement social. Mort en 2006, le conceptuel britannique John Latham n’a cessé de le disséquer pour mieux en révéler les enjeux profonds. Au Frac Lorraine, une exposition tire le fil de sa pratique iconoclaste et la met en regard avec d’autres démarches.
Jorge Lewinski, Portrait de John Latham
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Jorge Lewinski, Portrait de John Latham

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Coll. privée • © The Lewinski Archive at Chatsworth/Bridgeman Images

Post-vérité : c’était le mot de l’année 2016 selon le dictionnaire anglais d’Oxford. Un terme loin d’être anodin qui caractérise cette ère dans laquelle nous serions entrés, marquée par la perte d’autorité des faits au profit de la prolifération des fausses informations. La sphère médiatique étant qui plus est saturée, la perte de repère est manifeste. Les artistes Jay Chung & Q Takeki Maeda ont su donné à ce sentiment de désorientation une représentation. Celle-ci accueille le visiteur de l’exposition au Frac Lorraine : sur l’espace flottant d’une page blanche, signes, flèches et autres signalétiques pointent dans tous les sens. Où allons-nous désormais ? Où se loge donc la vérité ?

John Latham, Tunnel Piece / PhD for Dogs
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John Latham, Tunnel Piece / PhD for Dogs, 1998

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© The John Latham Foundation/Photo Fred Dott

Aux intox, infox et autres mensonges, l’exposition oppose des vérités alternatives poétiques et politiques.

Face à ce chaos informationnel dans lequel nous plonge plus que jamais Internet, la commissaire Fanny Gonella réaffirme la nécessité d’apprendre à s’orienter, et donc réévaluer notre rapport à la connaissance et à ses modes de transmission. Sans directement illustrer ou se référer à la sphère médiatique, elle nous invite plutôt à douter – sereinement – des savoirs. Et à garder à l’esprit le caractère idéologique ou, du moins, subjectif de toute information. Certes, les fake news remettent en cause les structures en place en manipulant les faits. Cependant d’autres voies – plus justes – peuvent être tracées afin de concurrencer les savoirs institutionnels, parfois rigides et discriminants. Aux intox, infox et autres mensonges, l’exposition oppose des vérités alternatives poétiques et politiques, basées non seulement sur des faits et mais aussi sur des affects.

John Latham avec Jeffrey Shaw, Jeffrey Sawtell, Book Plumbing
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John Latham avec Jeffrey Shaw, Jeffrey Sawtell, Book Plumbing, 1967

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© The John Latham Foundation/Photo Jennifer Pike

Exemple : en 1966–1967, John Latham fait mâcher à ses élèves les pages d’un ouvrage du critique d’art culte Clement Greenberg, « Art and Culture ». Une façon pour cet artiste britannique d’exalter l’apprentissage, mais uniquement lorsque celui-ci est digéré. Tout au long de sa carrière, il n’hésitera pas à s’en prendre à la matérialité de valeurs refuges supposées intouchables : les livres. Loin d’invalider leur contenu, il souligne leur caractère figé, normatif et indigeste. S’il les détruit, les recouvre de plâtre lors de performances ou les perce de fils, c’est bien pour faire du savoir un champ de bataille (une lutte entre un individu et des normes).

Alex Martinis Roe, Our Feminist Forebears
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Alex Martinis Roe, Our Feminist Forebears, 2018

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Extrait du film « Claire Finch’s Contribution »

La digestion du savoir est également au cœur du propos de la vidéo de l’artiste Alex Martinis Roe. Titré Alliances, le film revient sur les événements de mai 1968 à travers le récit de trois femmes qui en proposent leur propre version. Des versions personnelles, féministes et décoloniales. L’héritage de la contestation y est vivant et collaboratif. Comme chez John Latham, l’artiste ne professe pas « une vérité », mais sculpte le savoir comme une matière plastique, exigeant ici le concert d’une pluralité de voix. Ces dernières permettent en effet de révéler une multiplicité de contre-récits mettant à mal les hiérarchies et les histoires officielles.

Réalisée par des étudiants du département de cinéma du Centre universitaire expérimental de Vincennes, mis en place après le soulèvement afin de proposer un enseignement plus libre et innovant, en phase avec les préoccupations de la société, une autre vidéo concurrence les médias de l’époque. Elle relaie une réalité trop ignorée, à savoir les réactions ouvrières qui suivirent la fermeture des sites sidérurgiques de Longwy à la fin des années 1970. Il faut dire que le spectre des bouleversements de la fin des années 1960 plane sur le FRAC. Après Vincennes, une vidéo présente l’Anti-université de Londres de 1968, une aventure en marge, elle aussi gratuite, éphémère et accessible sans diplôme.

John Hill, Niddrie Woman Photo Board
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John Hill, Niddrie Woman Photo Board, 1976

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Panneau reconstitué par l’artiste John Hill à partir de l’original de John Latham • © The John Latham Foundation/Photo Fred Dott

Entremêlant ainsi documents d’archive et œuvres d’art, l’exposition présente un panel, majoritairement historique, de savoirs et méthodes alternatifs à la connaissance traditionnelle. Les tentatives administratives de John Latham pour faire classer des terrils de schiste comme « monument officiel » occupe une large salle. Plus loin, un curieux compte-rendu participatif des rencontres d’Aspen qui eurent lieu en 1970 autour du design donne à voir les visions du futur de ses participants. La scénographie de l’exposition apparaît pourtant bien timide et austère pour une telle thématique soixante-huitarde célébrant la vitalité et la fluidité du savoir. Demeure que l’exposition fait du doute et du pas de côté une stratégie d’orientation applicable en 1968, comme aujourd’hui. À l’image choc ou au livre rigide, elle préfère un chaos de visions qui s’entremêlent et tracent leurs singuliers sillons. Quitte à entrer parfois en contradiction.

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Fabriques de contre-savoirs

Du 9 novembre 2018 au 10 février 2019

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