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Eric Baudelaire
© Photo Manuel Braun
« Pour moi, une belle exposition personnelle ressemblerait à une exposition de groupe qui aurait été curatée de manière très précise », confiait en 2013 Éric Baudelaire (né en 1973) à la chaîne Arte, avant de poursuivre : « C’est-à-dire que le propos dans l’exposition fonctionnerait de manière cohérente, mais, formellement, on pourrait très bien penser qu’il s’agit d’une exposition de groupe ». Quelle émotion, six ans plus tard, de voir que le solo show que consacre le CRAC Occitanie à son travail évoque très exactement cette éloquente citation.
Dès l’affiche, tout est dit : surplombant le titre « Faire avec », le nom de l’artiste est accompagné d’une trentaine d’autres noms – des élèves d’un collège de Seine-Saint-Denis, un historien de la musique, une commissaire d’exposition, « 47 membres du Parlement britannique »… Car si c’est Éric Baudelaire qui pilote, ils sont nombreux à l’accompagner dans la mise en forme de ses projets. Une façon de casser la notion d’auteur et de la toute-puissance qu’elle implique, pour mieux travailler avec ses sujets « plutôt que sur », souligne la directrice du CRAC Marie Cozette.
Eric Baudelaire, When There Is No More Music to Write (Chap 1), 2019
Installation sonore d’Alvin Curran : ERA ORA, 1984–2019 composition pour piano numérique. Alvin Curran (composition et interprétation) Angelo-Maria Farro (design sonore et arrangement musical) ; Instruments trouvés selon les principes du protocole d’Alvin Curran ; Film Super 8mm numérisé, sur moniteur) • © Photo Marc Domage
En témoigne la soirée de vernissage, le 8 novembre 2019. L’endroit bruisse alors de monde, de sons et d’agitation. Un musicien mène la danse, dirigeant un groupe d’étudiants des École(s) du Sud : l’Américain Alvin Curran (né en 1938), pro de l’improvisation, qu’Éric Baudelaire a découvert lorsqu’il était pensionnaire à la Villa Médicis en 2017. Il y avait alors rencontré le (passionnant !) historien de la musique Maxime Guitton, qui travaille sur Alvin Curran – et qui a d’ailleurs concocté pour l’exposition deux vitrines d’archives du musicien. Ce soir-là, donc, il s’agit pour les étudiants de donner à entendre les préceptes de Curran en animant des dizaines d’« instruments » : canettes froissées, grilles de four, claviers d’ordinateur, tuyaux en tout genre… Pour une œuvre collaborative et, disons-le, joyeusement cacophonique. Dès le lendemain, les « instruments trouvés » ont été répartis au sol dans un espace de 25 mètres carrés, pour former une sculpture au souvenir ardent: When There Is No More Music to Write (Chap 1).
On retrouve dans l’exposition quelques-unes des œuvres majeures, et infiniment plus graves, d’Éric Baudelaire. Il y a le grand projet Après, produit à la suite des attentats du 13 novembre et exposé en 2017 au Centre Pompidou : il est composé d’un abécédaire d’œuvres et de documents du musée (A pour « architecture » avec Le Corbusier, E pour « école » avec Isidore Isou, J pour « justice » avec Carl Andre…). Après souhaite, encore aujourd’hui, poser différents points de vue autour d’une déferlante de violence – afin de l’interroger et de répondre à l’ancien Premier ministre Manuel Valls, qui déclarait à l’époque : « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Un film accompagne ce parcours, retraçant l’itinéraire d’un jeune Français ayant choisi de partir en Syrie.
Eric Baudelaire, Après, « A pour Architecture », mer. 6 sept. 2017, Centre Pompidou, Paris, 2017
affiche • © Photo Hervé Véronèse
« Après un parcours en histoire et en sciences politiques, j’ai basculé vers une pratique artistique ; les sujets sont les mêmes, mais la forme a changé. »
Éric Baudelaire
Il y a aussi L’Anabase, film célèbre de 2011 dans lequel Éric Baudelaire engage un dialogue avec le cinéaste japonais Masao Adachi sur les traces de l’Armée rouge. Et à l’étage, son dernier long-métrage, Un film dramatique, tourné avec des collégiens de Seine-Saint-Denis : ses tout jeunes collaborateurs sont derrière et devant la caméra, travaillent avec lui depuis quatre ans et vont dans les festivals de cinéma, où ils représentent le film en véritables cinéastes. Nulle démagogie toutefois. On est là face à une œuvre qui interroge une génération aussi bien qu’une façon d’apprendre, et de travailler, ensemble. Enfin, une série de lettres présentées en ligne sur le mur captive le regard, soit une cinquantaine de réponses de membres du Parlement britannique à la question : « You are leaving Europe, but where are you going ? ». On lit, fasciné, les traits d’humour, de mélancolie ou de sévérité qui constituent leurs réponses, et esquissent « le portrait d’un moment, une crise dans la plus vieille démocratie d’Europe », souligne l’artiste.
Eric Baudelaire, Un film dramatique, 2019
Film, 114 minutes • © Eric Baudelaire
Il nous rappelle alors son parcours initial en histoire et en sciences politiques, et détaille : « À 25 ans, j’ai basculé vers une pratique artistique ; les sujets sont les mêmes, mais la forme a changé ». L’idée ? Ne pas laisser aux seuls historiens et journalistes le soin de conter le monde, mais en proposer des formes autres, à travers des projets artistiques. Pour mieux chercher « un principe de travail qui admette que l’on se sente perdu face à l’indicible, en sachant que l’indicible doit pourtant avoir ses raisons », écrit-il dans le merveilleux fascicule qui accompagne Après. Et qui se garde précieusement, en guide d’un monde à penser par l’art.
Eric Baudelaire - « Faire avec »
Du 9 novembre 2019 au 2 février 2020
L’artiste propose aux visiteurs une chose peu commune, ses films durant jusqu’à 2 heures et l’entrée étant gratuite : chacun peut choisir sa « séance », comme au cinéma, et revenir à plusieurs reprises pour voir toute l’exposition.
Centre régional d’art contemporain Occitanie • 26 Quai Aspirant Herber • 34200 Sète
crac.laregion.fr
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