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Gérard Garouste, Le Banquet, 2021
huile sur toile, triptyque • 300 x 270,5 cm • Collection de l’artiste / Courtesy galerie Templon, Paris-Bruxelles-New York.
Quelque cinquante années ont passé depuis que j’ai découvert l’œuvre de Gérard Garouste. Si j’ai beaucoup écrit pour lui, l’évolution de son travail m’a parfois dérouté. Je mesure aujourd’hui, au fil de la rétrospective que lui consacre Sophie Duplaix, combien son cheminement marque toujours mon esprit et constitue, à n’en pas douter, l’un des projets les plus ambitieux de la scène artistique de notre temps. On ne soulignera jamais assez que, sous le couvert de la peinture, se cache dans l’œuvre de Garouste un arrière-plan théorique et analytique, au cœur d’un monde peuplé de figures exubérantes et de retournements de situation, mêlant investigations personnelles et réflexions spirituelles éprises d’interprétations et de traductions. À maints égards, je veux imaginer que Garouste se reconnaîtra dans les paroles de son ami le philologue Pierre-Henry Salfati qui, dans son passionnant ouvrage intitulé le Premier mot « Au commencement… » – Histoire d’un contresens (éd. Fayard, 2020), écrit : « La langue hébraïque est à « contresens » peut-être plus qu’une autre langue, parce que son lexique est à ce point polysémique qu’il a pu permettre aux détracteurs du texte biblique de juger que l’on peut faire dire n’importe quoi à ce livre. » Et d’ajouter : « Il n’est pas question de croyance, de piété ou de foi, mais simplement de relecture appliquée d’un texte qui se révèle plus impressionnante qu’une simple lecture. »
Gérard Garouste, Épaule fils d’âne (autoportrait), 2005
« Ce titre, qui brille par
son incohérence, est la traduction littérale du nom de l’Hévéen Sichem Ben Hamor », un gouverneur du pays de Canaan cité
dans la Genèse, raconte Garouste. « Quelques chapitres plus loin, nous apprenons qu’en fait ce personnage n’était pas hévéen mais émorite. Ne faut-il pas voir dans cette contradiction une invitation à interroger le texte, à s’amuser de ses extravagances ? »
huile sur toile • 146 × 114 cm. • Courtesy galerie Templon, Paris-Bruxelles-New York.
De fait, l’art de Garouste, comme lui-même s’en est magnifiquement expliqué à Judith Perrignon en 2009, au fil de l’Intranquille – Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou (éd. L’Iconoclaste), tient d’une autoanalyse qui, au gré de multiples thèmes et sujets abordés, s’est constituée en une suite de travestissements et de métamorphoses pour aborder sans cesse la question de « la vérité en peinture ». Mais, au-delà de la virtuosité et de la capacité constante de l’artiste à embrasser styles et histoires pour se réinventer, son œuvre protéiforme, dans laquelle s’entremêlent histoires intimes et fictions, mythes et légendes de toutes origines, est indubitablement une quête du pouvoir de la peinture à l’heure de sa disparition proclamée.
À ce titre comme à beaucoup d’autres, sa pratique a semblé singulière, comme si elle lançait un défi aux formes de l’image contemporaine, au point de voir en son œuvre une forme de nostalgie. Et s’il est évidemment impossible de nier que la peinture de Garouste repose avant tout sur une aventure personnelle l’aidant à exorciser ses démons et à trouver sa place dans notre monde, il faut reconnaître que les différentes incarnations que l’artiste propose avec elle permettent une investigation proprement vertigineuse de l’art et du désir de peindre pour quiconque voudra s’y confronter. Pour rencontrer cette œuvre ô combien cryptée et fascinante à l’envi, il faut la prendre à bras-le-corps, en saisir les énigmes et les métamorphoses, les tours et tournures infinis. La peinture de Garouste, qui vous met face à vous-même plus encore qu’elle ne vous fait face, vous enjoint d’en comprendre le sens et d’en dénouer les écheveaux. On ne regarde pas un Garouste sans mesurer l’ampleur des questions que l’artiste nous pose. On pourra dire que tout cela n’est que littérature, que les invocations et autres évocations de l’artiste ne sont que des jeux d’esprit tant qu’on se refusera à saisir que c’est par le pouvoir d’attraction, voire de séduction ou d’effroi face à ces corps étirés jusqu’à la dislocation, à ces visages hantés et tourneboulés, que quelque chose de notre rapport au savoir prend naissance. Oui, je le dis ici, en mesurant le sens du mot : l’art de Garouste est initiatique.
Gérard Garouste, Alma, 2005
Explorant le thème de la Nativité, Garouste revient sur la question de la virginité de Marie. En hébreu, alma désigne la jeune fille, et betula, la vierge. Les traductions en grec et latin de la Bible hébraïque auraient fait glisser le sens de jeune fille à vierge. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces distorsions et contresens volontaires dus au passage d’une langue à l’autre, et contre lesquels l’artiste s’insurge. Ainsi, l’âne et le bœuf, issus d’une représentation traditionnelle de la crèche, renverraient à une transposition abusive d’un verset du prophète Isaïe, fustigeant le peuple d’Israël : comment ne peuvent-ils reconnaître la venue du Messie, alors que même ces animaux dociles sont capables de reconnaître leur maître ? À droite, au premier plan du tableau, le designer Philippe Starck, ami de l’artiste, appuyé sur son fameux tabouret Bubu 1er, en perd son latin ! S.D.
huile sur toile • 270 × 320 cm. • Coll. particulière / Courtesy galerie Templon, Paris-Bruxelles-New York.
Rien n’est moins au-delà de la séduction des apparences que cette œuvre exigeante qui s’offre comme une aventure de l’esprit.
Rien n’est en effet moins superficiel que ce vaste projet, touchant à toutes les disciplines de l’art, n’en déplaise à celles et ceux qui voudraient s’en défaire en l’accusant de ne pas prendre acte de « la fin des grands récits ». Rien n’est moins décoratif que cet art, subtil et acide, de fabriquer et de manier les couleurs comme de se jouer de l’iconographie et d’entités disparates. Rien n’est moins au-delà de la séduction des apparences que cette œuvre exigeante qui s’offre comme une aventure de l’esprit, au même titre que les figures qu’elle convoque : Don Quichotte, Faust, Esther, et j’en passe. Car ce qui motive l’artiste est sans doute le lien qui se tisse entre passé et présent, entre soi et un autre, entre histoires personnelles et récits collectifs. L’art de Garouste tient de la transmission, une transmission qu’il a également voulu rendre possible en créant en 1991 la Source, cette extraordinaire institution qui offre aux enfants démunis une forme de thérapie par la praxis artistique.
Gérard Garouste, Cuisine de sorcière, 2010
gouache • 124 × 170 cm • Coll. particulière / Courtesy galerie Templon, Paris-Bruxelles-New York.
Les détracteurs de l’œuvre de Garouste – il y en a, de moins en moins, le temps fait son œuvre – vous diront qu’elle est illustrative et ne touche pas aux questions de l’époque. C’est oublier que les artistes, face à l’infini du temps auquel leur travail se confronte, ne sont définitivement pas des « lanceurs d’alerte » mais peut-être avant tout là pour nous alerter sur nous-mêmes. De ce point de vue, l’art de Garouste est une prise de position et de risque résolument claire. Ses tableaux comme ses dispositifs, ses environnements comme ses labyrinthes (la Dive Bacbuc, les Saintes Ellipses…) sont autant de propositions pour nous rappeler que le langage de l’art est savant, qu’il se nourrit du passé et de l’histoire des hommes.
Gérard Garouste, L’Autre et le Toréador, 2019
Ce tableau s’inscrit dans les jeux d’esprit du zeugma, figure de style consistant en l’omission d’un mot ou groupe de mots, dont la répétition s’avère inutile. Il s’agit alors de faire travailler l’esprit pour restituer les termes manquants, avec les mots, comme ici avec la peinture. Ce tableau met en court-circuit deux histoires très éloignées, que la mort relie. On y reconnaît le torero peint par Manet, tandis que s’agite à l’arrière-plan un personnage, qui prend acte d’une chute fatale, comme en témoignent les branches brisées. Le nid d’oiseau au sol rappelle le verset du Deutéronome, selon lequel si l’on croise, en chemin, un nid d’oiseau, il faut chasser la mère et prendre les petits (« ne prends pas la mère sur ses fils ») afin d’avoir des jours plus heureux (« Renvoie, renvoie la mère, et prends les fils pour que ce soit bien pour toi et que tu prolonges les jours »). La question de la place du nid et ses conséquences sur l’interprétation du verset abondent dans la littérature talmudique : ainsi, qu’en est-il si l’on monte chercher les petits dans le nid en chassant la mère et que l’on tombe de l’arbre ? À l’arrière-plan, les ânes, qui s’égaillent dans la nature, ne semblent guère s’en soucier. S.D.
huile sur toile • 260 x 215 cm. • Coll. particulière / Courtesy galerie Templon, Paris-Bruxelles-New York / PhotoB.Huet-Tutti.
Gérard Garouste, L’Adam purifié, 1995–1996
Dans les années 1990, Garouste approfondit sa connaissance de la Bible hébraïque et la richesse de son exégèse, à travers les études talmudiques pour lesquelles il se passionne. Un verset de la Torah, dans le Second Livre des Rois, a servi d’amorce à cette peinture, où il est question d’un général de l’armée du roi de Syrie, Naaman, « purifié » de la lèpre après s’être plongé sept fois dans les eaux du Jourdain sur les conseils du prophète Élisée. Le personnage, dont le haut du corps se dédouble sous le geste de la bénédiction, incarne la religion chrétienne (aux yeux bandés, selon l’interprétation du peintre) et le judaïsme (à tête nue). L’un de ces êtres est lucide, l’autre aveugle : « Il n’a rien compris », dit Garouste. Mais la profondeur de son propos ne doit pas nous empêcher de voir aussi ce que l’on veut dans son tableau. S.D.
huile sur toile • 100 × 81 cm. • Coll. particulière.
À ce titre comme à beaucoup d’autres, je dirais aujourd’hui qu’à l’âge de ce qu’on a appelé « la fin de l’histoire », l’art de Garouste, mêlant théologies et réflexions philosophiques, culture savante et populaire, mythes et constructions imaginaires cherchant à affirmer les valeurs essentielles d’une société à la recherche de sa cohésion, est bien plus solidaire des questions présentes que certains ne le pensent. Au fil des épisodes et des récits souvent somptueux qu’il nous offre, dans le vertige des allégories puisant à la Bible ou à la Haggadah (récit fondateur de la sortie d’Égypte des Hébreux, lu à table en famille lors du Seder, rituel juif propre à la fête de Pessa’h), Garouste nous propose une herméneutique du présent. À vous d’en prendre la mesure et de vous aventurer dans cet univers mi-réel, mi-imaginaire. À vous d’accepter d’embrasser sa peinture pour faire face à des questions souvent insolubles. À vous de vous laisser séduire par ses œuvres tantôt tragiques, tan- tôt drolatiques, tantôt joyeuses et carnavalesques, comme celles que suggèrent les peintures récentes puisant aux sources des événements miraculeux de la fête de Pourim (carnaval célébrant l’intervention d’Esther qui sauva le peuple juif d’un massacre planifié par le premier ministre d’Assuérus, roi des Perses, en 590 avant notre ère). L’art de Garouste, tel le fort-da ailleurs décrit par Freud (expérience répétitive du jeu de la bobine à partir duquel il élabore sa seconde théorie des pulsions dans Au-delà du principe de plaisir), vous met seul face à l’objet et vous engage à nouer le lien. Les Grecs appellent cela le zeugma.
Gérard Garouste
Du 7 septembre 2022 au 2 janvier 2023
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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Mon premier est un Zeppelin survolant une scène de carnaval à Venise. Mon deuxième, un drôle de banquet autour duquel gravitent quelques figures juives de l’artiste, comme la reine Esther, Franz Kafka, Gershom Scholem, Walter Benjamin ou la psychanalyste Éliane Amado Lévy Valensi. Mon troisième est un ballet aérien très chagallien, où s’envolent animaux, instruments de musique, toupies… ainsi qu’un avatar de Garouste. Mon tout est « un grand œuvre drolatique » dont les clés de lecture se trouvent dans l’œuvre de Kafka et les associations libres du peintre.