En partenariat avec Musée d'art Hyacinthe Rigaud

À gauche : Pierre Auguste Renoir, “Étude pour la Vénus Victrix” (1914). À droite : Pierre-Auguste Renoir et Richard Guino, “Vénus Victrix” (1914)
© Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris / © MSK musée des Beaux-Arts de Gand / Dominique Provost.
À la fin des années 1910, le marchand d’art Ambroise Vollard rend visite à l’un de ses plus célèbres artistes, le peintre Auguste Renoir. Ce dernier a modelé un petit médaillon présentant le profil de son fils et l’œuvre donne des idées à son marchand… Et si le peintre impressionniste commençait une production de sculptures ?
Le projet n’est pas sans arrière-pensées : l’édition de tirages en bronze d’après ses œuvres modelées pourrait se révéler extrêmement lucrative. Mais la polyarthrite rhumatoïde qui paralyse progressivement Renoir met à mal son exécution. Il lui faut une autre paire de mains, un sculpteur doué et docile, un exécutant qui pourrait traduire en trois dimensions les idées du peintre. Vollard s’adresse d’abord à Aristide Maillol, un proche de Renoir. Mais la notoriété du sculpteur est déjà bien établie et il décline l’offre… non sans trouver une solution : « Je crois que je connais les mains que vous cherchez, elles existent, ce sont celles de Guino, mon élève le plus doué ».
Anonyme, Richard Guino sculptant le « Torse de femme sans tête », vers 1912
Collection privée. Reproduction Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud/P. Marchesan
Richard Guino, un jeune espagnol de 23 ans, est un fils d’ébéniste au talent fou. Vollard, séduit, organise une première rencontre à l’été 1913 entre le jeune sculpteur inconnu et le célébrissime peintre impressionniste, de cinquante ans son aîné. Convaincu par le marchand, Guino accepte le projet. Il sera les mains de Renoir.
La mission de Guino est claire : traduire fidèlement en sculpture les œuvres peintes ou dessinées de Renoir. Ce dernier pioche dans des tableaux déjà réalisés, réfléchit avec Guino à la meilleure manière de leur donner vie en trois dimensions, redessine certaines parties et griffonne des instructions à l’intention du sculpteur. Les traductions en sculptures de Guino donnent un nouveau souffle aux œuvres de Renoir et les premières ventes sont un succès : le projet semble se dérouler comme prévu ! La relation entre les deux artistes est décrite telle une véritable communion, où l’entente entre le vieux maître et son exécutant se passe de mots. Mais la réalité est plus complexe…
À gauche : Pierre Auguste Renoir, “Le Jugement de Pâris” (vers 1908-1910). À droite : Pierre Auguste Renoir et Richard Guino, “Jugement de Pâris” (1914)
À gauche : © Wikipedia commons / À droite : © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojeda
Bien vite, la collaboration se fait surtout à distance. Guino sculpte seul depuis son atelier et le marchand Vollard joue les intermédiaires, précisant dans ses courriers les modifications demandées par Renoir. C’est également Vollard qui rémunère Guino et achète à prix d’or à Renoir les modèles sortant de l’atelier… et signés de son seul nom.
Le talent de Guino est à l’étroit dans ce rôle : le sculpteur se détache de plus en plus des modèles de Renoir et prend des libertés dans le modelage. Une contribution indéniable qui est pourtant soigneusement occultée par Vollard. La version officielle, que le marchand construit de toutes pièces, c’est celle d’un Renoir sculpteur en pleine possession de ses moyens et d’un Guino suivant à la baguette ses moindres instructions. Pour accréditer ce récit, le marchand va même jusqu’à orchestrer un petit film de Renoir au travail : l’extrait met en scène le vieil homme reprenant laborieusement une petite tête tenue par une servante. Pour Guino, la déception est terrible : « Vollard m’a dit que si ‘la chose’ réussissait selon ses vœux, il me porterait au pinacle… La chose a tellement bien réussi qu’après ça je devenais gênant. Ce fut la conspiration du silence. »
Si le public est dupe, ce n’est pas le cas de tout le monde. Et surtout pas de Renoir lui-même, qui se sent de plus en plus utilisé : « Je ne veux plus être l’auteur de sculptures faites hors de ma présence, d’après mes vieux croquis. » Il met brutalement fin à la collaboration avec Guino à la fin de l’année 1917.
Richard Guino, Buste de Pierre-Auguste Renoir, 1913
Bronze à patine noire • Cagnes-sur-Mer, Musée Renoir • © RMN-Grand Palais (Musée Renoir) / Mathieu Rabeau
Les années passent. Renoir décède en 1919 et Guino, échaudé par cette expérience, connaît néanmoins un certain succès en son nom pendant l’entre-deux-guerres. Mais à l’aube des années 1960, le sculpteur ne parvient plus à vivre de son art. Dans une grande précarité, il sort des tiroirs des esquisses de la période de sa collaboration avec Renoir, et demande à ses héritiers l’autorisation d’en faire des éditions en bronze… ce qu’ils refusent. C’est certainement la goutte d’eau pour Guino : il attaque en justice les héritiers de Renoir pour réclamer ses droits d’auteur.
Le procès, qui fait grand bruit, pose une épineuse question… Comment déterminer l’apport de Guino ? Commence alors une longue procédure, qui requiert l’analyse pointue du corpus d’œuvres et des correspondances de l’époque pour démêler la part de l’un et de l’autre. L’enquête se conclut en 1971 : Guino est reconnu coauteur des œuvres à l’égal de Renoir ! Mais ce premier jugement, mis à mal par des appels et recours en cassation, ne sera officiellement entériné que deux ans plus tard… quelques mois seulement après la mort de Guino.
Richard Guino, Petite Maternité, 1911
Terre cuite émaillée • Collection privée par descendance • © Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud / Pascale Marchesan
La jurisprudence fait date, à la fois dans l’histoire de l’art, mais également dans l’histoire du droit. Cet épisode ne doit cependant pas occulter le reste de l’œuvre de Guino… Pour la première fois, l’intégralité de la carrière du sculpteur fait l’objet d’une grande exposition, au musée Hyacinthe Rigaud de Perpignan. On y découvre ses débuts étonnamment précoces, ses travaux personnels novateurs menés en parallèle de ses collaborations avec Maillol et Renoir, et ses œuvres délicates de l’entre-deux-guerres, au style plus décoratif et coloré. Une exposition très riche, qui a demandé un important travail de recherche, en collaboration avec les descendants du sculpteur. Et qui révèle un talent insoupçonné, original et surprenant, loin de l’ombre de Renoir.
Guino-Renoir. La couleur de la sculpture
Du 24 juin 2023 au 5 novembre 2023
Musée d'art Hyacinthe Rigaud • 21 Rue Mailly • 66000 Perpignan
www.musee-rigaud.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique