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Ilya Répine, Les Cosaques zaporogues [détail], 1880-1891
Huile sur toile • Coll. Musée d’État russe, Saint-Pétersbourg • © Photo Scala, Florence.
La seconde moitié du XIXe siècle dans la Russie des tsars, malgré le poids des traditions, l’implacable pouvoir de l’empereur, malgré l’héritage des siècles passés, leur violence et leur majesté, est en marche vers une modernité qui augure de nouvelles façons de vivre et de penser. Celle qu’on appelle dans l’empire même, et aussi en Europe, la « Russie éternelle » est travaillée de l’intérieur : de profonds changements ont eu lieu, et particulièrement l’abolition de l’esclavage. Répine a observé ce monde en mutation, et peu à peu s’est forgée en lui une conviction qui deviendra inébranlable et qui lui fera supporter tous les exils.
Ilya Répine, L’Homme au mauvais œil, 1877
« Il fait partie de mes proches […] j’en ai entendu de toutes sortes à son sujet, et, plus effrayant encore, j’ai par deux fois ressenti la force de son mauvais œil », confie Répine à Stassov.
Huile sur toile • 62,5 × 50,2 cm • Coll. Galerie nationale Trétiakov, Moscou • © Galerie nationale Trétiakov, Moscou.
Considéré, par son éclectisme et sa puissance de travail, comme l’artiste le plus représentatif de son époque, en cela comparable à ce que fut, en France, Victor Hugo, il est devenu le chantre du peuple et, plus largement, celui d’une Russie dont il aura su capter les ombres et les climats, et l’insaisissable mystère d’une spiritualité réverbérée par des siècles d’histoire et de religiosité. On le surnomma pour cela, de son temps, « le Samson de la peinture », parce qu’il avait su tout embrasser des mythologies d’un peuple, sa pauvreté et sa fierté, sa naïveté et sa solennité, sa douceur et sa violence.
Le concept d’âme russe naît à l’époque romantique, porté par le grand élan universaliste et spiritualiste qui souleva alors toute l’Europe. Ce sont d’abord des écrivains, relayés ensuite par les musiciens et les peintres, qui isolèrent ce concept pour l’appliquer à ce qui leur apparaît l’identité et la spécificité de la Russie, que l’Histoire ne peut en aucun cas effacer. À l’âme russe sont donc associés, à travers Tolstoï, Tourgueniev, Dostoïevski, Tchekhov, des motifs qui forgent la psyché russe : l’hypertrophie du cœur, la compassion, des contradictions, la spontanéité, la naïveté, l’irrationalité, le mysticisme, la mélancolie, la démesure. Chacun à sa manière s’est emparé de ce répertoire intime logé désormais dans le cœur de chaque Russe. Si la littérature, la musique, la danse eurent ses hérauts, de Tolstoï à Gogol, de Moussorgski à Rimski-Korsakov et à Diaghilev, il fallait en peinture un artiste qui pût endosser l’essence secrète et profonde d’un pays et d’une civilisation. Ce fut Ilya Répine.
Ilya Répine, Les Haleurs de la Volga, 1870-1873
Accompagné de son frère Vassili et de deux amis peintres, Répine se rend sur les bords du fleuve, du côté de Samara, et se passionne pour ces hommes à la tâche inhumaine. Il présente les nombreuses esquisses qu’il y a faites à l’Académie de Saint-Pétersbourg et Vladimir Alexandrovitch, grand-duc de Russie, qui en est vice-président, lui passe commande pour un grand format sur ce thème. Le critique Vladimir Stassov y voit un symbole du peuple contre l’oppresseur : lui qui prône le réalisme à tout va, le voilà enthousiaste. « Répine plonge dans les profondeurs de la vie du peuple. »
Huile sur toile • 132 × 283 cm • Coll. Musée d’État russe, Saint-Pétersbourg • © Photo Josse / Bridgeman Images.
Il fut, à ce titre, le peintre des climats russes, un autre haleur de la Volga qui tirait derrière lui toute l’histoire de son peuple, le rapporteur des saisons et des grandes gestes de la vie paysanne, le veilleur d’une ferveur religieuse qu’il ne partageait pas forcément. Son regard sut observer les faits et les choses les plus humbles, retenir des visages d’enfants comme de paysans rustres, embrasser des paysages, raviver les légendes populaires. Son activité artistique ne connut aucun frein, la révolution communiste ne brisa pas sa force créatrice. Retiré dans sa demeure des Pénates, à Kuokkala, en zone finlandaise, il poursuivit son œuvre avec une régularité et une créativité que le temps n’altéra jamais.
Ilya Répine, Vetchornitsi, 1881
La danse et le rire sont des thèmes que Répine associe à son Ukraine natale.
Huile sur toile • 114,5 × 185,5 cm • Coll. Galerie nationale Trétiakov, Moscou. • © Galerie nationale Trétiakov, Moscou.
À l’égal de Tolstoï dont il fut l’ami, il sut ressentir et assimiler ce qui fait l’essence même de l’âme russe : ce mélange, difficilement déchiffrable, de mélancolie et d’assurance, de fierté nationaliste et de ferveur religieuse, de cruauté et de tendresse. Épique et lyrique à la fois, il réussit le prodige de peindre la Russie immémoriale, celle des forêts de bouleaux, des datchas nichées au fond des bois ; il atteint le miracle de saisir le secret des saisons, la douceur dorée des champs ou la blancheur immaculée de la neige ; il restitue, dans la grande tradition picturale du pays, les scènes de genre dont le souvenir alimente les veillées aussi bien paysannes qu’aristocratiques. Ce qui fait de lui le peintre total, c’est sa capacité d’empathie : peintre de l’appartenance, il atteint au génie d’un peuple, à ce dont il est intimement pétri et nourri, ne craint pas pour cela de toucher, dans un éclectisme à la fois narratif et technique, à toutes les formes d’art déjà reconnues, mais aussi innovantes.
Ilya Répine, Le Bossu, 1881
Répine aimait à croquer sur le vif des portraits et des attitudes.
Huile sur toile • 64,4 × 563,4 cm • Coll. Galerie nationale Trétiakov, Moscou. • © Galerie nationale Trétiakov, Moscou.
L’impressionnisme débutant et l’art de Monet le séduisent sans qu’il s’en serve exclusivement, comme le fera son élève, Igor Grabar, surnommé à juste titre « le Monet russe ». Il aime Delacroix et tous les grands peintres nationalistes européens qui surent archiver, en les mettant en couleurs, les épopées nationales.
L’art de Répine est un puits qui accueille tout ce qui détermine un peuple, un pays. Génie universel, il incarne, le temps de sa longue vie, le monde d’hier, celui des tsars tyranniques comme le monde de son temps, au pouvoir non moins totalitaire dont il pressent la fragilité. Au-delà d’eux, il veut atteindre le mystère de son peuple.
Ilya Répine, Ils ne l’attendaient plus, 1884–1888
Dernière œuvre d’une série consacrée au mouvement révolutionnaire russe Narodniki. Ici, le peintre représente le retour inattendu d’un exilé dans sa famille. L’homme semble vulnérable et affaibli par les épreuves de la déportation. Le tableau peut prêter à diverses interprétations, notamment par les différents « indices » laissés par Répine : les portraits de poètes admirés par l’intelligentsia russe et le Calvaire accrochés au mur et l’effigie d’Alexandre III sur le lit…
Huile sur toile • 160,5 × 167,5 cm • Coll. Galerie nationale Trétiakov, Moscou • © Galerie nationale Trétiakov, Moscou.
La fameuse âme russe dont le concept a dépassé toutes les frontières, détentrice d’un pouvoir si sensible qu’elle peut faire accéder au mysticisme, à l’occultisme et aux excès de toutes sortes, forme ainsi un vivier d’images, réelles et mentales dans lequel chaque Russe, du moujik à la famille impériale, peut se retrouver. La force de Répine, et finalement sa supériorité sur beaucoup d’autres artistes russes, est d’avoir su embrasser la totalité de ces images, de sorte qu’en chacune de ses toiles flotte, à la fois en demi-teintes et en couleurs violentes, cette spécificité tant spirituelle que réaliste. L’âme russe vibre ainsi et toujours d’une sorte de ferveur exacerbée teintée d’un sentiment d’étrangeté très perceptible dans Ils ne l’attendaient plus (1884–1888), où Répine atteint une émotion digne de Tourgueniev.
Prémonitoire, ce qualificatif par lequel lui et ses amis se désignèrent : les « Ambulants », terme générique pour désigner, en 1870, ce mouvement libertaire composé de jeunes artistes dès 1863 et d’abord intitulé « l’Artel des artistes » ? L’âme russe recèle en elle cette trace d’une errance jamais freinée, colorée de spleen et dont les musiciens contemporains de Répine, tous peints par lui, ont su saisir les accents : aucun n’échappe à cette impression latente et tenace d’un nouveau monde à imaginer, tout en conservant, bien ancrées, les mythologies slaves qui accompagnent le peuple russe depuis des générations. Comment concilier ces paradoxes ? La romance russe, semblable au lied allemand, est ainsi pénétrée de ces contradictions et de cette sensibilité où l’Histoire et le cœur se déchirent.
Ilya Répine, Ivan le Terrible et son fils Ivan le 16 novembre 1581, 1885
Cette œuvre colossale fut exposée par les Ambulants en 1885 à Saint-Pétersbourg. Elle fut violemment critiquée par la Russie tsariste, y voyant une allusion à la répression menée par Alexandre III à la suite d’une tentative d’assassinat. Un groupe de poètes dénonça le caractère sensationnaliste de l’œuvre, qui fut par deux fois vandalisée. Ivan le Terrible, dans une crise de démence, tue son fils en le frappant de son sceptre.
Huile sur toile • 199,5 × 254 cm • Coll. Galerie nationale Trétiakov, Moscou • © Photo Scala, Florence.
Dostoïevski, le plus fin analyste de l’âme russe, dans son discours à Pouchkine, évoque lui aussi ce qui « constitue » le citoyen russe : un Européen qui a endossé les mythologies de l’Europe et qui, à ce titre, est qualifié « d’errant ». Il faut lire l’œuvre et l’activité sociale de Répine dans cette problématique : il puise dans l’antique fonds slave et les Lumières d’une Europe que déjà les philosophes du XVIIIe siècle, et particulièrement Diderot, ont fait connaître à la cour des tsars.
Ilya Répine, Alexandre III recevant les doyens de cantons dans la cour du palais Pétrovski à Moscou, 1886
La commande fut passée à Répine en 1884 ; le tableau commémore les festivités organisées pour le couronnement du tsar un an plus tôt. Répine effectua de nombreuses recherches pour parvenir à ce réalisme qui l’obsédait.
Huile sur toile • 292,7 × 490 cm • Coll. Galerie nationale Trétiakov, Moscou • © akg-images.
Des bouleversements engendrés par l’abolition de l’esclavage en 1861 aux premiers frémissements révolutionnaires, il semble avoir tout accueilli, sans rejeter la Russie mythique, ni la Russie à « la rugueuse réalité », comme dirait Rimbaud à la même époque, celle des travailleurs, des paysans, libres mais encore serfs, dans leurs mentalités et leurs pratiques, ni la Russie fervente, fidèle depuis le Xe siècle à la liturgie grecque, choisie alors parce qu’elle semblait ouvrir les portes d’un paradis perdu… Il échappa aux épurations soviétiques comme aux tentations académiques ou modernistes. Russe errant et surtout libre, attentif seulement à sa seule vérité : celle d’un peintre que la vie, comme il l’écrivit, « émeut trop » pour se limiter, asservi à son seul chevalet, et poreux de toutes ses « forces misérables », comme il l’écrivait, à un pays et à un peuple millénaires dont il accompagna toutes les évolutions.
Ilya Répine. Peindre l’âme russe
Du 5 octobre 2021 au 23 janvier 2022
Petit Palais • Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.petitpalais.paris.fr
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Répine était fasciné par les luttes de ces cosaques, peuple fier et indépendant dont les zaporogues sont un groupe autonome, qui défendaient au XVIIe siècle « la Petite Russie » (l’Ukraine) contre l’envahisseur turc. Après une rude bataille, vers 1678, les cosaques décident d’envoyer au sultan Mohammed IV une lettre d’insultes, y tenant des propos du genre : « Toi, le plus grand imbécile malotru du monde et des enfers et devant notre Dieu, crétin, groin de porc, cul d’une jument, sabot de boucher, front pas baptisé ! » Répine s’amuse à leur attribuer des trognes rougeaudes, édentées, pour exprimer une truculence à laquelle il n’est guère habitué. L’œuvre, très populaire, fit l’objet d’une seconde version.