Article réservé aux abonnés
Jacqueline de Jong, The Backside of the Existence, 1992
Huile sur toile • 200 x 700 cm • ©Jacqueline de Jong / Courtesy Château Shatto (L. A.)
Portrait de Jacqueline de Jong, 2018
© Damian Noszkowicz
À l’heure où le Guggenheim à New York consacre une rétrospective bien méritée à la pionnière oubliée de l’abstraction Hilma af Klint, les institutions françaises participent, elles aussi, à la réécriture de l’histoire de l’art au féminin. La preuve en est, non pas dans un temple consacré parisien, mais au musée des Abattoirs de Toulouse, dans le cadre du Printemps de septembre. Après une exposition sur l’artiste textile Hessie, l’année dernière, la directrice des lieux, Annabelle Ténèze, tient sa ligne, continuant de rendre hommage à des artistes tristement passées entre les mailles des conservateurs.
C’est d’ailleurs le moins qu’on puisse dire concernant le travail de Jacqueline de Jong, 79 ans. Certes, sa galerie de Los Angeles, Château Shatto, présenta ses travaux à plusieurs reprises à la foire Paris Internationale, en 2016 et 2017. Mais aucun ouvrage ou catalogue existant à ce jour n’a été consacré à l’œuvre de cette néerlandaise cosmopolite. Née en 1939, passée par les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et la France, Jacqueline coche pourtant toutes les cases de l’artiste dite « canonique » : d’immenses tableaux, une touche virulente, une proximité avec les avant-gardes de l’époque, un engagement politique (elle réalisa des affiches en Mai 68), une vie de bohème et un couple mythique (formé avec Asger Jorn).
Jacqueline de Jong, Le Salau et les Salopards, 1966
Acrylique sur toile, miroir en plastique avec cadre en bois (triptyque) • 196 × 287 cm • Coll. les Abattoirs musée – Frac Occitanie Toulouse • © Jacqueline de Jong / Courtesy Galerie Château Shatto (L.A.) / Renato Elon Schoenholz
Si tant est qu’on effleure son œuvre prolifique et gargantuesque, c’est donc une surprise de la découvrir en institution seulement maintenant. Tour à tour actrice, assistante du directeur du Stedelijk Museum à Amsterdam et du couturier Christian Dior à Paris, éditrice de revue et peintre, Jacqueline de Jong est souvent réduite à sa participation au groupe situationniste (ces flâneurs-artistes remontés contre la marchandise dans les années 1960). Cette affranchie nous laisse pourtant un continent pictural à démêler et qui n’a cessé de se métamorphoser.
Jacqueline de Jong, Folva’s playing ground en pleine Dérive, 2017
Tirage pigmentaire sur toile, pastel à l’huile, nephéline • 90 × 62 cm • © Jacqueline de Jong / Courtesy Onestar Press, Paris
Aujourd’hui basée dans une maison de campagne dans le Bourbonnais, elle explore le potentiel anthropomorphique et érotique des pommes de terre. À partir d’elles, elle crée des bijoux et des œuvres photographiques drolatiques, surlignées de traits de crayons gras. Mais une question demeure : comment donc appréhender cette œuvre qui va de la testicule (de pomme de terre) à des peintures de guerre (à voir absolument) en passant par des scènes de billard ? On serait bien tenté de voir dans son coup de pinceau généreux des débuts, la verve de la bad painting et dans l’humanité hideuse qu’elle dépeint, la satire sociale d’un George Grosz. On serait aussi tenté d’y voir des résurgences d’un James Ensor ou de la période vache de Magritte. Ses peintures, paravents et fresques puisent, bien sûr, dans le corpus formel de l’histoire de l’art, mais ne l’imitent pas. Jacqueline ne s’en inspire même pas, elle le digère et le « recrache » avec une impertinence absolument jubilatoire.
Jacqueline de Jong, Off Season, 1986
Huile sur toile • 190 × 290 cm • © Jacqueline de Jong / Courtesy Galerie Château Shatto (L.A.)
Son style manifeste toute son originalité fulgurante dans ses tableaux des années 1990, sortes de bordels, embrassades et bagarres entre des êtres mi-humains mi-animaux. La peinture de Jacqueline de Jong est en fait une peinture à muscles tendus où des forces s’entrechoquent. Une peinture où des formes monstrueuses font front commun avec brutalité et érotisme. Tout comme cette spontanéité dont elle a le secret, le désir et la violence qui innervent les toiles de l’artiste apparaissent aujourd’hui plus que nécessaires. Au regard des travaux tout aussi extravagants des artistes Dana Schutz, Nicole Eisenman ou encore Lucile Littot, comment désormais bien regarder la peinture contemporaine sans penser à Jacqueline ?
Jacqueline de Jong - Rétrospective
Du 21 septembre 2018 au 13 janvier 2019
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique