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Récit

Charles Pollock, le grand frère

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Publié le , mis à jour le
On le sait peu, mais l’aîné de Jackson Pollock a peint toute sa vie dans l’ombre du chaman de l’expressionnisme abstrait. Son œuvre, sublime, méconnue, oscille entre muralisme mexicain et abstraction américaine. Rencontre exclusive avec sa fille Francesca, qui se bat encore pour la montrer au public.
Charles Pollock, Untitled (Post-Rome) Blue, Green, Black
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Charles Pollock, Untitled (Post-Rome) Blue, Green, Black, 1964

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« Personne ne peut t’enlever la couleur »… Ainsi le puissant critique d’art Clement Greenberg salue-t-il cette série de toiles, inspirées à Charles Pollock par son séjour à Rome.

Huile sur toile • 152,5 x 152,5 cm • © Charles Pollock Archives

Il s’appelait Pollock. Charles Pollock. Fils de LeRoy et Stella. Frère de Jackson. Peintre lui aussi. Mais contrairement à ce dernier, devenu une légende de l’expressionnisme abstrait, l’histoire de l’art l’a oublié. Charles, alias Chas pour la famille, a créé dans l’ombre toute sa vie. Ignoré des critiques, des galeries, des musées. Un mauvais peintre ? Bien au contraire. Mais de ceux qui ont échappé aux radars : un patronyme trop lourd, un tempérament trop secret… Cela a suffi à ce que son œuvre soit éclipsée. Elle mérite pourtant amplement d’être regardée d’un œil neuf. Pleine de foi en l’homme et d’éclats de couleur, elle a épousé le siècle pour raconter une autre Amérique : celle des Raisins de la colère de Steinbeck et du Dos Passos de Manhattan Transfer ; celle des ravages de la crise de 1929, des espoirs du New Deal, des combats d’une gauche sans concession, jusqu’à l’avènement de la société de consommation et celui, parallèle, de l’abstraction triomphante…

Charles Pollock et sa presse à bras
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Charles Pollock et sa presse à bras, 1950

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© Charles Pollock Archives

Alors pourquoi tant d’indifférence ? Un tel désaveu ? Si les fins connaisseurs de l’art américain d’après-guerre ont eu vent de l’existence de Charles Pollock, peu de musées le collectionnent. Mais sa fille, Francesca Pollock, est décidée à faire bouger les lignes. Psychanalyste à Paris, où son père s’est installé avec sa seconde femme – la Française Sylvia Winter – à partir de 1971, elle s’est lancée dans l’aventure presque malgré elle. Et malgré lui. « Enfant, je voyais mon père peindre dans son atelier, mais jusqu’à son décès en 1988, je n’avais absolument rien vu de son œuvre de jeunesse, se souvient-elle, crinière poivre et sel et regard infiniment tendre sur la vie. Il parlait peu, et surtout pas de son travail d’avant. » Âgé de 65 ans à la naissance de Francesca, Charles passe un accord avec son épouse : dès qu’il aura quitté son travail d’enseignant dans le Michigan pour prendre sa retraite, ce sera à elle de subvenir aux besoins de la famille afin de lui permettre de s’adonner pleinement à sa passion.

« Il n’avait tout simplement jamais été vu, car il n’était pas visible. » Fancesca Pollock

L’enfant qui porte le nom d’un des plus grands peintres de la Renaissance, Piero della Francesca, ne voit donc rien des tableaux de son père datant des années 1940 à 1960. Absolument rien, jusqu’à un jour de 1995 dont elle se souviendra toute sa vie. « Mon père avait entreposé toutes ses œuvres, toutes ses archives dans un entrepôt de Harlem où nous n’avions jamais mis les pieds. Sept ans après sa mort, j’ai décidé de m’y rendre. L’entrepôt était sombre. J’ai découvert un tableau de la série Chapala, inspirée par un voyage au Mexique en 1955, et là, je me suis dit : il faut faire quelque chose. » Elle le comprend immédiatement, Charles Pollock n’a pas été oublié : « Il n’avait tout simplement jamais été vu, car il n’était pas visible. Parce qu’il s’est consacré à l’enseignement, parce qu’il avait un rapport difficile aux galeries, parce qu’il ne trouvait pas sa place dans le marché. Parce qu’il était, aussi, beaucoup sur la réserve, pas du tout dans le storytelling. Mon temps viendra, pensait-il. »

Plus de vingt ans qu’elle s’emploie à le faire advenir, y passant des jours et des nuits en parallèle de son travail. Jamais son père ne lui aurait confié une telle tâche. Alors que la planète Art tout entière venait le rencontrer pour l’entendre parler de Jackson, pas un instant il n’a essayé d’attirer l’attention sur lui. « Mais à la fin de sa vie, alors qu’il était à l’hôpital, hémiplégique, je lui ai apporté une de ses toiles pour voir s’il la reconnaissait, et il m’a lancé : « That’s a damned good artist! », se souvient Francesca. Comme s’il me donnait une injonction douce. »

Une mère experte en patchwork

Se battant chaque jour contre la résignation et dans l’indifférence absolue de l’autre fille de Charles, Francesca rapatrie peu à peu toutes les œuvres à Paris, les évalue, les restaure, les encadre, en dresse le catalogue raisonné. En tout, elle et sa mère répertorient plus de 1 000 toiles et dessins, dont 500 encore conservés dans la maison parisienne. À force de labeur, elle parvient à convaincre une galerie munichoise de leur qualité et monte avec le musée Guggenheim de Venise une exposition à l’occasion de l’installation d’un immense mural de Jackson. Est-elle arrivée au terme de son projet ? « Je suis même tombée à l’eau, à Venise, comme si désormais je pouvais tout laisser aller. Mais j’ai vite compris que ce n’était qu’un début ! Les institutions sont toujours réticentes devant l’œuvre de mon père. Aujourd’hui, j’ai fait la paix avec cela, même si j’ai beaucoup souffert de me heurter au désintérêt des musées, à commencer par le Centre Pompidou, qui refusent de jeter un simple coup d’œil. » 200 000 visiteurs à Venise, en 2015, et un monde fou à la fondation Fernet-Branca de Saint-Louis (Haut-Rhin), qui organisait, en pionnière, une rétrospective en 2009 : Francesca sait désormais que l’œuvre de son père ne laisse pas tout le monde indifférent. « D’autant plus que c’est à la fois l’histoire d’un siècle et celle d’un regard. »

Charles Pollock, Untitled 1
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Charles Pollock, Untitled 1, 1949

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Après un séjour dans le désert de l’Arizona, en 1945, décisif pour son passage à l’abstraction, c’est sur les rives d’un lac mexicain, le Chapala, que Charles Jackson affine son style très singulier, marqué par la calligraphie.

Eau-forte inversée, rehaussée à la gouache blanche sur papier • 20 × 15 cm • © Charles Pollock Archives

« Il ne faut pas croire qu’il s’agit d’une pauvre famille minable avec un éclair de génie surgi de nulle part, tout cela appartient à la légende de Jackson, pas à la réalité. » Fancesca Pollock

Mais être le frère d’un monstre de la peinture se paie, décidément. Sandy a quant à lui sacrifié sa carrière d’artiste pour soutenir au quotidien Jackson, le plus fragile des cinq frères, aux prises avec les affres de la création autant qu’avec l’alcool. Une famille d’artistes, donc ? C’est l’un des mystères de cette lignée de modestes travailleurs, maman experte en patchwork et papa ouvrier nomade. « Il ne faut pas croire qu’il s’agit d’une pauvre famille minable avec un éclair de génie surgi de nulle part, tout cela appartient à la légende de Jackson, pas à la réalité. Les frangins avaient hérité de leurs parents une véritable noblesse d’âme, l’aspiration à un idéal, et il y avait chez eux une forme de tristesse à voir leur père qui n’avait pas réussi comme il aurait aimé. Une conviction, aussi, que l’art leur permettrait de sortir de leur condition », analyse Francesca. C’est Charles, l’aîné, qui ouvre la marche. « Mon père était leur père à tous, suite au décès précoce de LeRoy. S’il était devenu plombier, les autres seraient devenus plombiers à leur tour. »

La famille Pollock au grand complet
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La famille Pollock au grand complet, 1918

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En haut, Charles, sa mère Stella, son frère Marvin
En bas, son frère Sanford (alias Sandy), qui s’occupera beaucoup de la carrière de Jackson, le père LeRoy, puis les frangins Marvin et Jackson, le cadet.

© Charles Pollock Archives

Parti à Los Angeles pour étudier l’art, Chas rencontre Thomas Hart Benton, maître du réalisme engagé et professeur influent. Il le présente à Sandy et Jackson, adolescent tourmenté qui fait plusieurs petits séjours en prison. « Ne crois pas que tu ne sois pas à ta place dans ce monde et que tu ne sois bon à rien. Trouver ta voie peut se révéler difficile, mais à la fin les tourments de l’incertitude n’auront été qu’une partie de l’expérience, écrit-il à son petit frère en 1929. Ne crois pas que la voie qui mène à la liberté soit simple. Pour être durable, elle exige de l’honnêteté. »

Communistes convaincus

C’est Charles, également, qui initie ses deux frères au muralisme mexicain, dans lequel ces communistes convaincus voient la plus belle façon de faire fusionner leur art avec leur foi en un avenir meilleur. Rendre au peuple ce qui revient au peuple : Charles n’a longtemps eu que cet idéal en tête. « C’est même ce qui l’a ravi quand il est arrivé à Paris et qu’il a découvert ces écoles gratuites, cette protection sociale dont jouissaient les citoyens. Il était bouleversé lorsque je lui récitais mes menus de cantine, comme si ses idéaux se réalisaient ici. C’est aussi ce qui le faisait pleurer dans les églises – ce travail en commun d’hommes qui avaient la foi le bouleversait. Mon père a toujours été dans le collectif. Mais il a sans doute regretté d’être resté trop longtemps loyal au réalisme socialiste, alors que Jackson a été plus rebelle par rapport à cette tendance, plus individualiste », estime-t-elle aujourd’hui.

Charles Pollock, Steel Mill – Gary, Indiana
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Charles Pollock, Steel Mill – Gary, Indiana, 1933

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Communiste convaincu, Charles consacre près de vingt ans de sa carrière à peindre le quotidien des ouvriers.

Encre et lavis • 22,7 × 30,3 cm • © Charles Pollock Archives

Charles et Jackson traversent ensemble les États-Unis en proie à une terrible crise, durant l’année 1934, long voyage initiatique dans l’enfer du prolétariat : ils s’arrêtent pour croquer chaque usine, chaque mine, s’enthousiasment pour les grèves, crachent sur les « jaunes » (les briseurs de grèves), s’inquiètent de la montée du nazisme en Europe, sautent dans les trains de marchandises, dorment à la belle étoile, s’acharnent à dénicher des bourses gouvernementales dans le cadre de l’ambitieux programme artistique du New Deal de Roosevelt… Le fond de l’air est rouge, et leur école buissonnière ne fait que conforter leur espoir en des lendemains qui chantent. Mais Jackson se repliera bientôt sur sa propre cosmogonie, quand Charles restera fidèle, au moins jusqu’en 1944, à sa croyance en un art engagé. Mines et terrils, travailleurs allant au puits sous un soleil de plomb, fresques murales glorifiant l’ouvrier… Il s’inscrit pendant près de vingt ans dans l’héritage des muralistes mexicains et du réalisme de Benton, devenu un ami proche des trois frères Pollock, qu’il a formés à la peinture.

C’est à la fin de la guerre que Charles brise son allégeance au réalisme socialiste. Ce qui n’advient pas sans tourment ni crise spirituelle. Mais, peu à peu, la couleur, dont il s’était toujours méfié, envahit ses toiles, et les figures disparaissent dans une mélodie chromatique. Le succès grandissant de Jackson, converti au vertige de l’abstraction dès 1943, y est-il pour quelque chose ? Entre eux, les liens sont distendus.

Charles Pollock, De gauche à droite : Untitled, Alcona, Delta
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Charles Pollock, De gauche à droite : Untitled, Alcona, Delta

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Pour Charles Pollock, un art digne de ce nom se doit d’être « une identification personnelle au mystère, à la magie, aux forces de l’esprit. […] Une illumination. » Définition qui sied bien à cette magnifique série. Sa maîtrise de la couleur y explose, dans des compositions proches de celles de ses amis du colorfield, qui explorent eux aussi le potentiel des strips, ces bandes de couleur lacérant la toile.

© Charles Pollock Archives

C’est davantage, pour Charles, le moment d’une prise de conscience : toutes ces commandes qu’il a acceptées pour le syndicat des travailleurs de l’automobile, les journaux militants ou la Work Projects Administration de Roosevelt n’ont guère eu d’effet sur les masses laborieuses. Mais elles ont fait bien du mal à son imagination et à sa liberté de créateur. Ainsi glisse-t-il lentement vers l’abstraction. Fasciné par Klee, Matisse et Miró, ami du puissant critique d’art Clement Greenberg (théoricien de l’expressionnisme abstrait), il se passionne pour la calligraphie. Il l’enseignera toute sa vie, s’en inspirant dans ses toiles couvertes de signes indéchiffrables, de symboles cosmiques. Son ami, le peintre Barnett Newman, la qualifie d’« écriture personnelle ».

Fier de son petit frère

Pendant ce temps, Jackson connaît une ascension fulgurante. Charles s’est, semble-t-il, vite résigné à être l’autre Pollock. Jaloux ? « Ce n’est pas dans leurs gènes, assure Francesca, il était si fier de son petit frère. Et il n’avait pas du tout le même attrait pour la reconnaissance. » Plus contenu, plus intellectuel, son art gagne aussi en maturité. À l’aube des années 1960, ses séries Black and Gray puis Post-Rome lui permettent d’atteindre des sommets. Les formes « semblent y naître sans effort et exister sur la toile sans la moindre insistance ou pression », s’enthousiasme le New York Times… en 1989, un an après la disparition du peintre.

Charles Pollock, Untitled (Post-Rome) Red
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Charles Pollock, Untitled (Post-Rome) Red, 1964

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Après cette série romaine, sa plus éclatante, Charles Pollock se laissa conquérir par l’Europe, et s’installa à Paris.

Huile sur toile • 127 × 127 cm • © Charles Pollock Archives

À quand une reconnaissance plus concrète, notamment en France où il a été le plus productif ? Francesca en est persuadée, reconsidérer le travail de Charles, ce serait « désacraliser la figure héroïque de Jackson, en le remettant dans un contexte ». Et d’ajouter : « J’ai besoin que l’on m’aide à regarder l’œuvre de mon père. En fait, je suis en train de le rencontrer et je le trouve chouette ! Mais cela ne m’empêche en rien de croire que Jackson était une étoile. »

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À voir

Pollock & Pollock

Ce film documentaire consacré au duo Charles & Jackson, réalisé par Isabelle Rèbre, sortira en salles à l’automne 2018.

Renseignements sur www.apertedevuefilm.fr

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À lire

Lettres américaines

par Jackson Pollock et sa famille

Éd. Grasset • 360 p. • 10,90 €

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Charles Pollock: A Retrospective

Catalogue de l’exposition du Guggenheim Museum de Venise (2015)

Éd. Marsilio • en anglais ou en italien uniquement • 224 p. • 65 € environ

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