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Le Repos, vue de l’exposition « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole
© Charlotte Piérot / SEM
Souvent, l’art reste muet. Le spectateur traverse une exposition et ne s’en trouve pas bouleversé, ni même changé. Se dessine alors un défi à relever pour le commissaire d’exposition. L’accrochage a alors toute son importance : celui-ci peut dire des milliers de choses différentes, selon la façon dont il fait dialoguer les œuvres, met en valeur leur propos, leur poésie, leur portée. Quand la nouvelle directrice du musée, Aurélie Voltz, est arrivée à Saint-Étienne il y a un peu plus d’un an, elle s’est trouvée face à une collection de 20 000 œuvres d’art ancien, moderne et contemporain. Impressionnée mais pas décontenancée, elle a décidé de voir là un répertoire de formes et d’idées propice à une narration, comme si elle avait puisé des mots dans un dictionnaire. « Je voulais m’approprier cette collection », souligne-t-elle, évoquant alors son amour de la littérature. Cette passion donna à son tout premier accrochage son titre, « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme », d’après la nouvelle éponyme écrite par l’écrivain autrichien Stefan Zweig en 1927.
Le Bain, vue de l’exposition « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole
© Charlotte Piérot / SEM
D’abord, une précision : il ne sera ici ni question de féminisme ni d’une réunion d’artistes femmes. Le titre donne simplement une impulsion aux dix salles de l’espace d’exposition (grand de 1000 mètres carrés), dont chacune représente l’étape indispensable d’une journée somme toute relativement classique. Dans l’ordre : l’éveil, le bain, puis « dehors, le monde », le travail, le déjeuner, le repos, la promenade, la rencontre, la fête et enfin « la nuit, les rêves ». On comprend rapidement que la femme avec qui l’on s’apprête à passer une journée entière n’est autre qu’Aurélie Voltz elle-même, parmi ses choix, ses goûts, ses associations poétiques… Un accrochage narratif qui met parfaitement en valeur le regard et le rôle du commissaire d’exposition.
Dès les premiers murs, la directrice a privilégié les dialogues chromatiques, thématiques et formels entre les œuvres, renonçant à une quelconque logique chronologique ou historique. Et c’est tant mieux. Ainsi, un doux visage sculpté (1928) de Gustave Miklos figure « L’éveil » grâce à deux yeux comme des fentes, à peine ouverts sur le monde, qui répondent à la fraîcheur d’un portrait de femme dessiné au fusain par Henri Matisse en 1942, non loin d’une allégorie délicieusement désuète de Louis-Édouard Rioult, Le Lever de l’aurore (1822). On ne peut ensuite que s’émouvoir de la présence d’un paravent ondulé de Charles et Ray Eames pour le temps du « Bain », suggérant une pudeur, un moment intime et langoureux. Puis, l’immense mur couvert de 99 horloges et de 99 marteaux de Jean-Luc Vilmouth introduit le rythme effréné du « Travail », face à un bureau, une machine à écrire (clins d’œil au patrimoine riche en design de la ville de Saint-Étienne) et un tableau noir signé Le Corbusier.
Le Travail, vue de l’exposition « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole
© Charlotte Piérot / SEM
Arrive la pause-déjeuner, qui offre une escapade gourmande à travers des assiettes décorées par le peintre Victor Brauner à côté d’un repas figé pour l’éternité par Daniel Spoerri en installation verticale, le tout face à un étonnant portrait peint sur fond jaune de près d’1 m 50 de hauteur, Femme épluchant des légumes (1948–1949) d’André Fougeron. La diversité des artistes, des œuvres et des objets fait dialoguer célébrités et inconnus, voire anonymes. Car seule compte l’image. Le propos se fait ensuite plus vaporeux. En témoignent les œuvres choisies pour la sieste, ou plutôt le « Repos » : une lectrice peinte par André Derain (vers 1935), un tourne-disque de 1955, une sérigraphie de Robert Rauschenberg (1988) qui assemble façon patchwork des photographies de chats, de la signalétique urbaine et des motifs psychédéliques. Un premier rêve avant ceux du soir ?
Jeff Wall, The Old Prison, 1987
Caisson lumineux. Duratrans, néon, plexiglas • 82 x 243,5 x 26,5 cm • Dépôt du Centre national des arts plastiques - Ministère de la culture et de la communication. • © Yves Bresson/MAMC/Jeff Wall
Puis, la « Promenade » (avec un superbe paysage panoramique de Jeff Wall (1987) entre zone industrielle et bord de mer) emmène notre narratrice du centre de la ville à sa périphérie. Elle y fait une « Rencontre », face à un mur de visages d’hommes photographiés par Robert Doisneau, Raoul Haussmann et Suzanne Lafont.
Enfin, le soir arrive, et avec lui la « Fête » (folies colorées de Sonia Delaunay et joie visuelle de Simon Hantaï), puis « La nuit, les rêves », salle où l’on entend les discrets battements de cœur du bébé d’Éliane Radigue, compositrice française pionnière de la musique électronique qui a enregistré les sons d’une échographie. Le parcours se termine sur des encres sur toile d’André Valensi, quasi-monochromes très sombres qui nous plongent dans un songe. Le voyage est terminé, et c’est presque le cœur serré que l’on quitte cette femme – qui a fait de chaque œuvre un conte.
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
Du 1 décembre 2018 au 22 septembre 2019
MAMC - Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Étienne • Rue Fernand Léger • 42270 Saint-Priest-en-Jarez
www.mam-st-etienne.fr
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