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Julia Margaret Cameron, Détail de “The Astronomer John Frederick William Herschel [L’Astronome John Frederick William Herschel]”, 1867
épreuve sur papier albuminé • 25,5 x 21,3 cm • © The Royal Photographic Society Collection at the V&A, acquired with the generous assistance of the National Lottery Heritage Fund and Art Fund
L’ ange fait la tête. Deux ailes de papier cernent son visage boudeur. Derrière sa chambre photographique, Julia Margaret Cameron exige une immobilité parfaite, le temps d’appliquer le collodion humide sur la plaque de verre.
Laura Gurney, sa petite-nièce, racontera plus tard comment elle et sa sœur Rachel redoutaient ces interminables séances de pose : « Nous avions chacune une lourde paire d’ailes de cygne attachée à nos épaules étroites, tandis que tante Julia, d’une main brusque, nous ébouriffait les cheveux […] nous ne savions jamais ce que tante Julia allait faire ensuite, ni personne d’autre…
Julia Margaret Cameron, The Astronomer John Frederick William Herschel [L’astronome John Frederick William Herschel], , 1867
Tirage albuminé • Victoria & Albert Museum, Londres • © The Royal Photographic Society Collection at the V&A, acquired with the generous assistance of the National Lottery Heritage Fund and Art Fund
Tout ce dont nous étions conscientes, c’est qu’une fois entre ses griffes nous étions parfaitement impuissantes. » Il existe dans l’histoire de la photographie une catégorie à part composée d’artistes qui ont réquisitionné sans ménagement leurs proches pour mener à bien leurs œuvres : Ralph Eugene Meatyard ou Sally Mann en font partie. Julia Margaret Cameron, figure insolite de la photographie britannique du XIXe siècle, est la première de ces gentils tortionnaires.
En une douzaine d’années à peine, de 1864 à 1875, elle a produit 1 200 images qui ont fait dire à Nan Goldin, dont la création est elle aussi centrée sur la figure humaine : « Il n’y a aucune distinction entre mon travail et ma vie et je pense que c’était également vrai pour elle. Son œuvre est une célébration de l’amour, ce qui est pour moi la plus grande chose que l’art peut accomplir. »
Henry Herschel Hay Cameron, Mrs Julia Margaret Cameron, 1867
épreuve sur papier albuminé • The Royal Photographic Society Collection at the V&A • © The Royal Photographic Society Collection at the V&A, acquired with the generous assistance of the National Lottery Heritage Fund and Art Fund
Ses modèles semblent descendre du ciel, mais à lire les mémoires qu’elle a laissés, la réalité est plus triviale.
Les photographies de Julia Margaret Cameron sont souvent imprécises – ses sujets, soumis à de longs temps de pose, ont tendance à bouger. Le traitement de ses négatifs, de ses tirages, laisse lui aussi à désirer. Et cependant, en dépit des coulures, des éraflures, des traces de doigts – et peut-être grâce à ces anomalies –, ses épreuves libèrent un imaginaire, des apparitions, des fables dont on ne se lasse pas. Le flou de ses photographies, leur halo crépusculaire ou bien leur pâleur languide confèrent aux visages surgis du passé un précieux tremblement de vie. Et même si l’artiste rangeait son travail en trois catégories – « portraits », « madones » et « sujets d’imagination » –, tout se ramène finalement au portrait, puisque chaque image constitue pour elle « l’incarnation d’une prière ».
Ses modèles semblent descendre du ciel, mais à lire les mémoires qu’elle a laissés, la réalité est plus triviale. Ils sont échappés d’un poulailler, celui où elle les tenait enfermés des heures entières afin d’opérer son alchimie, acharnée à métamorphoser son mari en Merlin, sa belle-fille en Rebecca, sa nièce en Christabel, son ami le poète Henry Taylor en « King Ahasuerus ». « J’ai converti mon abri à charbon en chambre noire, et le poulailler vitré que j’avais offert à mes enfants est devenu ma maison de verre ! […] la compagnie des poules et des poulets céda bientôt la place à celle des poètes, prophètes, peintres et ravissantes jeunes filles », peut-on lire au fil de pages rédigées d’une écriture ample et impatient.
Julia Margaret Cameron, Mary Mother [Marie mère], 1867
Mary Hillier, la femme de chambre de Julia Margaret Cameron, était aussi son modèle favori. Elle a été si souvent employée pour personnifier la Vierge Marie que cela lui a valu le surnom de « Mary Madone ».
épreuve sur papier albuminé • 32,9 × 27,7 cm. • Coll. Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris- Guernesey. • © Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris- Guernesey.
« Comme dans toute forme d’art, en photographie, le procédé n’est rien et le résultat final est tout. »
Elle s’est mise à la photo tardivement, à 48 ans. Sa première chambre lui a été offerte en 1863 par sa fille Julia et son gendre, pour la distraire de ses longues journées à Freshwater, sur l’île de Wight où elle vivait en l’absence d’un mari souvent occupé à l’autre bout du monde. Elle a donc œuvré en amateur à la même époque que des photographes britanniques bien plus patentés, tels que Roger Fenton, missionné par la reine Victoria pour couvrir le théâtre de guerre en Crimée, ou David Octavius Hill et Robert Adamson, qui ont fondé ensemble le premier studio photographique d’Écosse.
Mais un siècle et demi plus tard, c’est elle, mère de six enfants, autodidacte à la pratique souvent hasardeuse, qui remporte la mise. De son vivant, elle a été moquée par les « sachants » du British Journal of Photography, tenants d’une technique impeccable, mais elle a fini par imposer sa manière. Elle est même devenue membre de la Royal Photographic Society (RPS) de Londres, confirmant l’adage de son fils Henry, lui-même devenu photographe : « Comme dans toute forme d’art, en photographie, le procédé n’est rien et le résultat final est tout. »
Ses précieux mémoires, intitulés Annales de ma maison de verre, sont conservés aujourd’hui à la Royal Photographic Society. L’institution a longtemps possédé également un ensemble de près de 1 000 photographies de l’artiste, mais ce fonds a été transféré en 2017 au Victoria & Albert Museum (V&A) de Londres, qui était déjà riche d’une collection de plus de 250 pièces. C’est à partir de ce trésor que le Jeu de Paume présente une rétrospective d’une centaine d’œuvres, la première en France depuis quarante ans.
Julia Margaret Cameron, My Grandchild [Mon petit-fils], 1865
Julia Margaret Cameron a fréquemment photographié ses petits-enfants et tout particulièrement son petit-fils Archibald Cameron, qui incarne ici le Christ enfant. Il figure en compagnie de Mary Hillier qui joue le rôle de la Vierge Marie.
épreuve sur papier albuminé • diam. 18,9 cm. • Coll. The Royal Photographic Society Collection at the V&A, acquired with the generous assistance of the National Lottery Heritage Fund and Art Fund. • © The Royal Photographic Society
« L’exposition comprend aussi une vingtaine de pièces issues des collections françaises, et notamment de la Bibliothèque nationale de France », précise Quentin Bajac, co-commissaire de l’exposition avec Lisa Springer, conservatrice au V&A. C’est de la BnF que proviennent notamment deux bouleversants portraits de la nièce de Cameron, Julia Prinsep Jackson – mère de l’artiste Vanessa Bell et de l’écrivaine Virginia Woolf –, qu’elle a photographiée plus de 50 fois.
L’accrochage associe les portraits des proches et ceux des sommités scientifiques et culturelles de son temps qu’elle a multipliés, espérant les vendre pour arrondir les fins de mois. Même s’ils étaient voués à des fins différentes, ils obéissent à la même liturgie, procèdent de la même onction qui transforme les modèles en apparitions quasi spirites. Même si Julia Margaret Cameron puise dans le terreau victorien – ses vierges bibliques, ses nymphes des montagnes sont inspirées des tableaux de Giotto et de Michel-Ange, échappées des épisodes de la Bible, de la mythologie ou encore de poèmes de Tennyson –, elle est parvenue à contourner les mièvreries de son temps, à transformer les beautés préraphaélites en filles du feu.
Julia Margaret Cameron, A Group of Kalutara Peasants [Un groupe de paysans de Kalutara], 1878
Les dernières années de sa vie, Julia Margaret Cameron a vécu à Ceylan (actuel Sri Lanka), où elle est enterrée. Elle a inscrit sous l’image: « Photographie d’après nature […] Un groupe de paysans de Kalutara, la fillette ayant 12 ans & le vieillard disant être son père et affirmant être lui-même âgé de 100 ans. »
épreuve sur papier albuminé • 34,3 × 27,2 cm. • Coll. The Royal Photographic Society Collection at the V&A, acquired with the generous assistance of the National Lottery Heritage Fund and Art Fund. • © The Royal Photographic Society Collection at the V&A, acquired with the generous assistance of the National Lottery Heritage Fund and Art Fund.
C’est une créatrice hors de tout courant et de toute école, confirme Lisa Springer.
Devant les portraits frémissants de sa nièce Mary Prinsep, de sa femme de chambre Mary Hillier, on se demande quels souvenirs dorment dans les longues chevelures indisciplinées de ses fées. Lorsqu’elle photographie les grands hommes de son époque – le scientifique Charles Darwin, l’artiste George Frederic Watts, les poètes Alfred Tennyson et Henry Taylor, l’essayiste Thomas Carlyle –, ce sont encore les barbes de druide et les cheveux hirsutes qu’elle met en lumière, comme si l’aura de ses « prophètes », de ses « ravissantes », dépendait d’une fronde capillaire.
Le portrait de Sir John Herschel est de loin le plus halluciné – chevelure poudrée de lumière cosmique, le regard tourné vers le ciel. C’est lui, l’ami de longue date, l’astronome distingué et l’inventeur du cyanotype, qui l’a initiée à la nouvelle science de la photographie.
« C’est une créatrice hors de tout courant et de toute école, confirme Lisa Springer. Sa petite-nièce Virginia Woolf a écrit en 1926 un essai sur elle qui a contribué à asseoir la notoriété de ses images. Elle parle à son sujet d’une « vitalité indomptable ». » Virginia Woolf est née trois ans après le décès de sa grand-tante, et cependant, on ne peut s’empêcher de faire le lien entre les deux créatrices.
Sans en faire une figure modèle ou émancipatrice, Julia Margaret Cameron impressionne en effet autant par son œuvre singulière que par sa farouche détermination. Comme Virginia Woolf, mais bien avant elle, elle a fait valoir une nécessité supérieure que peu de femmes, sous l’ère victorienne, ont exprimée : celle de développer en dépit des entraves, en dépit des moqueries ou des servitudes, « une chambre à soi ».
Julia Margaret Cameron. Capturer la beauté
Du 10 octobre 2023 au 28 janvier 2024
Jeu de Paume • 1, place de la Concorde • 75008 Paris
www.jeudepaume.org
Les multiples variations d'une galerie de portraits au style unique
Il est frappant de constater, au fil de l’exposition, à quel point il n’existe pas de «progression» dans l’œuvre de Julia Margaret Cameron, tant elle maîtrise ses sujets et ses partis pris esthétiques dès les premières images de 1864. La confusion entre les époques est d’autant plus prégnante que les modèles sont quasiment les mêmes tout au long de sa pratique, à commencer par Mary Hillier, sa femme de chambre, si souvent photographiée en Vierge Marie.
À lire aussi
Julia Margaret Cameron – Capturer la beauté / Arresting Beauty Commentaires d’œuvres par Lisa Springer
Éd. Jeu de Paume • 48 p. • 41 ill. • 9,50 €
À écouter
Le podcast "Capturer la beauté"
À partir du texte de Virginia Woolf qui retrace en 1926 le parcours de son ancêtre, un podcast en trois épisodes animés par l’actrice Clémence Poésy a été conçu spécialement pour l’exposition. Il est disponible sur le site Internet du Jeu de Paume et sur les plates-formes de streaming.
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Inventeur du cyanotype au Royaume-Uni, Herschel a initié Julia Margaret Cameron à la photographie. Elle lui envoyait régulièrement ses photos pour recueillir ses commentaires.