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Kaye Donachie, Behind Her Eyelids She Sees Something, 2015
Courtesy Maureen Paley, London / © Kaye Donachie / © Adagp, Paris
Elle a l’œil clair et le verbe limpide. Rarement on a entendu une artiste parler aussi aisément et avec des mots si justes de son travail. « C’est que je peins depuis très longtemps », nous confie modestement Kaye Donachie (prononcer « doneuki »), artiste écossaise de 47 ans, née à Glasgow et installée à Londres. Après plusieurs apparitions dans des expositions collectives à Paris (notamment dans les galeries Crèvecœur en 2013 et Backslash en 2014), l’artiste bénéficie au Plateau de son premier solo show en France – et on s’étonne de ne pas en avoir entendu parler plus tôt.
C’est que la mélancolie qui transpire de ses toiles, pour la plupart de petit format, laisse sur la rétine du spectateur une sensation tenace. Le titre même de l’exposition, Sous les nuages de ses paupières (tiré d’un poème de Paul Éluard), annonce la couleur : ici la réalité est fluctuante, les images sont des mirages. Réunies ici, les toiles de Kaye Donachie forment ce qu’elle nomme une « conversation » avec des femmes artistes du début du XXe siècle. Aujourd’hui pour la plupart méconnues (à l’exception notable de l’Américaine Lee Miller ou de la Française Claude Cahun), celles-ci accompagnèrent les mouvements utopistes établis dans les communautés de Monte Verità, autour de 1900, ou de la « French Riviera » des années 1920. Les figures de Henriette Hardenberg, Gabriele Münter, Emmy Hennings, Fanny zu Reventlow, Florence Henri, Nusch Éluard ou Edna St. Vincent Millay sont les protagonistes évanescentes d’une histoire de l’art en creux.
Les tableaux de Kaye Donachie produisent avec celles-ci un écho habile, dans une technique subtile de superposition des plans. La peintre imprime à ses tableaux un mouvement dynamique de va-et-vient vers le spectateur qui évoque autant le fondu enchaîné cinématographique que, dit-elle, « la succession des strophes d’un poème ». Travaillant à partir de photos trouvées, elle réitère certains motifs, qui contribuent à donner à sa peinture une atmosphère qu’elle qualifie d’« over-romantic » : lune, fleurs, visages masqués ou distordus, coquillage (qu’elle interprète comme une allusion à la « vie intérieure »). Les couleurs aux tonalités acides, posées arbitrairement à partir d’images noir et blanc, provoquent une sensation hallucinatoire, tout comme la lumière vague, entre chien et loup. Même dans ses natures mortes, Kaye Donachie donne aux éléments de la peinture un certain climat. Ainsi la série récente inspirée des artistes femmes de la « French Riviera » révèle selon elle l’étrangeté du bord de mer, avec cette sensation permanente du précipice, de la périphérie et de l’intensité de la vie.
Vue de l’exposition de Kaye Donachie « Sous les nuages de ses paupières », FRAC Ile-de-France, le Plateau, Paris, 2017
Photo Martin Argyroglo
L’influence du cinéma est patente dans le travail de Donachie, fascinée par les fenêtres et les miroirs. La seule œuvre d’un auteur masculin dans l’exposition est un film, High Kukus (1973) de James Broughton (cinéaste et poète californien méconnu en France) : ce plan fixe d’un reflet de lune est comme un poème visuel ou une peinture en mouvement, où « la voix est comme une couche superposée à l’image ». Mais c’est la littérature qui la porte. Comme des poèmes, ses toiles peuvent être appréhendées comme des fragments. De la poésie, dont elle est une grande lectrice, elle aime le pouvoir d’évocation, la concision, la nécessité de trouver le mot ou l’énergie justes, « l’image dans l’image ».
« Comme [Édouard Manet], j’essaie de peindre de manière égale les visages comme les objets, sans une physicalité à la Van Gogh ou une psychologisation à la Ingres. »
Kaye Donachie
Dans ses influences picturales, Kaye Donachie cite Édouard Manet – et il n’est qu’à voir ses natures mortes à la texture crémeuse pour se convaincre qu’elle a longuement étudié le peintre. Elle retient du maître de l’impressionnisme l’érotisme de la matière, l’énergie et la spontanéité du geste, les surfaces plates au large cerne. La peinture, dit-elle, doit être « comme un flash », qui survient à partir d’une image préconçue. Elle cite l’artiste américain Robert Ryman : « On pense au tableau avant de le faire. On y pense après. Mais pendant qu’on l’exécute, on ne pense à rien. »
À cet aspect technique, on ajoute un autre point commun avec Manet : cette sensation de mélancolie qui nous frappa d’emblée. Ce à quoi Kaye Donachie acquiesce : « Comme lui, j’essaie de peindre de manière égale les visages comme les objets, sans une physicalité à la Van Gogh ou une psychologisation à la Ingres. La mélancolie vient peut-être du fait que, dans ce type de peinture, on se voit soi-même. » Et on se surprend, devant ses toiles, à fermer les yeux.
Sous les nuages de ses paupières – Kaye Donachie
Du 18 mai 2017 au 23 juillet 2017
Frac Île-de-France - Le Plateau • 22 Rue des Alouettes • 75019 Paris
www.fraciledefrance.com
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